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lundi 9 juin 2014

jeudi 28 novembre 2013

samedi 24 août 2013

Les partis sont des machines de guerre politique
condamnées à la discorde

Une ITV pour TerraEco.net :
http://www.terraeco.net/elections-PS-UMP-partis-democratie,47130.html

Étienne Chouard est enseignant en économie et en droit. Blogueur, il s’est fait connaître en 2005 en menant une campagne contre [l'anti-]Constitution européenne
----
Terra eco : Au regard de la guerre interne à l’UMP, la confiance s’érode. Et vous, pensez-vous que les partis sont toujours utiles ?
Étienne Chouard : La discussion sur les partis politiques est secondaire. Avant, il faut tomber d’accord sur ce qu’on appelle la démocratie. Si l’on accepte — ce qui est pour moi une erreur centrale et majeure — d’appeler démocratie un faux "suffrage universel" qui [se limite] à désigner des maîtres qui décideront de tout à notre place et qui resteront en place même s’ils nous trahissent au cours de leur mandat, on ne peut pas se plaindre d’avoir des partis (qui naissent précisément des élections). Des structures qui sont de véritables machines de guerre.
Les élections n’ont rien à voir avec la démocratie. Certes, on peut avoir des élections dans une démocratie mais à condition qu’elles servent à élire des gens à des fonctions qui nécessitent une compétence. Pas pour exercer le pouvoir politique. Il ne peut pas y avoir de démocratie, du grec dêmos (peuple) et kratos (pouvoir) sans tirage au sort. C’est la seule procédure dans une démocratie digne de ce nom. Cela a été très bien connu pendant longtemps, d’Aristote jusqu’à Montesquieu. Et puis, il y a eu la Révolution française et l’avènement de l’école républicaine au XIXe siècle. On a alors oublié ce qu’était une vraie démocratie. Quand on nous rabâche dans les journaux, dans les livres, à la télé que démocratie = élections, on le croit. C’est un outil de formatage dont il est difficile de s’extraire ensuite. Pourtant, il suffit de travailler un peu, de revoir l’histoire de la pensée politique : Machiavel, Montesquieu, Rousseau… pour voir qu’une élection est aristocratique et non pas démocratique. Elle consiste à choisir le meilleur, aristos en grec. Ce n’est même pas objet de polémique. Il suffit de mettre les mots à l’endroit. Mais ça ne veut pas dire que ce n’est pas bien. Je suis capable d’imaginer une aristocratie désirable. Si c’est bien les meilleurs qu’on élit, qu’on les contrôle tous les jours et qu’ils peuvent être virés à tout moment, ça peut être mieux qu’une démocratie. Je ne dis pas que c’est mal, je dis simplement que nous ne sommes pas en démocratie.

Une aristocratie désirable, vraiment ?
Le problème, c’est que cette aristocratie est devenue une ploutocratie parce qu’il n’y a pas de primaires et parce que les plus riches la financent. Dans une ploutocratie élective, c’est naturel que les partis soient condamnés à la discorde, à la guerre politique. Aujourd’hui, il y a six, sept partis à gauche, si on exclut le PS. Ils nous empêchent de fraterniser parce qu’ils ont des intérêts divergents à ceux de leurs membres, un peu comme une entreprise a un mobile de profit différent de ses salariés. Les gens du Parti communiste et du Front national auraient intérêt à fraterniser pour défendre le système de retraite par répartition mais leurs partis leur interdisent de faire combat commun.

Vous dites qu’il n’y a pas de primaires, il y en a pourtant désormais…
Des primaires qui sont faites entre des candidats désignés à l’avance... Ce sont des élections qui ne satisfont pas beaucoup d’entre nous. À Cuba, il n’y a qu’un seul parti, mais ce n’est pas le parti qui désigne les candidats. Ce sont les gens eux-mêmes. Ils peuvent désigner le boulanger par exemple. Résultats : ils n’ont pas les mêmes gens que nous au pouvoir.

Mais ne faut-il pas une certaine expertise pour gouverner un pays ?
Certains postes peuvent être désignés au détour d’élections : les Athéniens élisaient leurs militaires par exemple et les comptables publics. Vous savez, le capitaine du navire, il faut qu’il sache naviguer alors on peut l’élire. Mais l’armateur, ce n’est pas la peine. L’expertise de l’élu ne vient pas du fait qu’il soit élu. Vous prenez n’importe quel jeune député médecin, c’est un bleu au départ. C’est son boulot qui le rend compétent. Ce serait la même chose s’il était tiré au sort.

Par quoi faut-il commencer selon vous, par supprimer les partis ?
Non, il faut d’abord écrire une constitution. [Nous n'avons pas] de constitution (au sens d’un texte qui nous protège). Aujourd’hui notre constitution est une prison, qui nous laisse juste choisir nos maîtres... C’est le contraire d’une garantie contre les abus de pouvoir.
Partout dans le monde, c’est la même chose.
Nous laissons les gens au pouvoir écrire les règles qu’ils devraient craindre.
Il faut écrire la constitution nous-mêmes. C’est indispensable.
Alors au moins, même si on doit continuer d’élire nos dirigeants, on gardera le contrôle sur eux.
Alors, les partis politiques deviendront secondaires ou disparaîtront. Ils prendront la place que nous leur laisserons.
Je ne dis pas qu’il faut interdire les partis politiques. Je suis pour la liberté de réunion et la constitution de courants de pensée.
Mais si on procède par tirage au sort et qu’on écrit notre constitution, les partis changeront de sens d’eux-mêmes.
Quand on aura compris qu’il faut mettre tout ça en place, qu’on portera notre constitution dans notre poche comme notre meilleur gardien, les partis perdront leurs travers corrupteurs et guerroyant.

Source : http://www.terraeco.net/elections-PS-UMP-partis-democratie,47130.html

mardi 16 avril 2013


DÉMOCRATIE ET CONSTITUTION

http://www.unspecial.org/2013/04/democratie-et-constitution/

Encore une synthèse, pardonnez-moi : vous allez trouver ça saoulant, à force.

Le journaliste, Nicolas-Émilien ROZEAU du site UN Special (avec qui j'ai passé quelques heures au téléphone) a bien résumé l'essentiel, je trouve. Merci à lui.

Étienne Chouard, vous êtes enseignant en économie-gestion en France. Vous êtes également un philosophe politique. Qu’y-a-t-il de si passionnant dans la philosophie politique ?

Je suis un philosophe politique amateur, bien sûr, comme nous devrions tous l’être. Suivant la façon dont nous l’exerçons, cette activité intellectuelle peut nous donner des moyens inédits pour régler la plupart de nos problèmes, qui ne sont pas techniques mais politiques, y compris la pollution, le chômage et les bas salaires que nous saurions très bien résoudre ; mais nous avons un sacré problème politique, avec nos prétendus « représentants ».

Une des raisons d’être de la philosophie politique, c’est d’essayer d’organiser au mieux la vie ensemble pour éviter que règne l’arbitraire de la loi du plus fort, pour que l’on arrive à vivre ensemble sans s’entretuer, tout en se protégeant contre l’adversité. Manifestement, la philosophie politique ne tient pas ses promesses, et c’est parce que seuls les puissants s’en occupent. Ceux qui ont du pouvoir et ceux qui ont beaucoup d’argent ont un intérêt personnel et vital à faire de la philosophie politique, de l’économie et du droit. L’appropriation de ces clefs assure leur domination durable. Elles pourraient aussi être les clefs de notre libération, si nous autres, les 99% restants, les pauvres, nous nous les appropriions.

Est-ce que les peuples s’intéressent à la vie de la cité du point de vue politique ?

La vie moderne pourrait laisser croire que non. Aujourd’hui, après des siècles de conditionnement avec des institutions infantilisantes, nous avons désappris à faire de la politique. Mais il y a des tas d’exemples qui montrent qu’à la première occasion, l’homme est resté un animal politique. Il est prêt à agir à la condition que sa voix soit prise en compte. Avec de bonnes institutions, on s’apercevrait que les humains réapprennent très vite et ont le goût intense de l’action politique.

Qu’est-ce qui domine actuellement dans notre société ? De façon entretenue, manipulée, voulue, je dirais : la division, l’atomisation. Y compris la division de la pensée. Le zapping est une habitude que l’on entretient à la télévision. Nous n’arrivons plus à nous concentrer. Dès lors, nous n’arrivons plus à seulement VOULOIR un projet global cohérent. Il ne faut pas laisser les médias, c’est-à-dire les professionnels de la désinformation, nous distraire. C’est à nous de nous émanciper de nos maîtres en nous formant entre nous, par éducation populaire.

Finalement, en courant après un gain de productivité et de compétitivité, n’avons-nous pas scié la branche sur laquelle nous étions tous assis ?

Le libre-échange, qui n’intéresse — depuis toujours — que les multinationales, aura notre peau. Il ruinera les peuples comme il l’a toujours fait. Le libre-échange n’a jamais enrichi aucun pays. Tous les pays riches ont toujours été protectionnistes. Tous. Tous les pays pauvres sont ceux qui ont supprimé leurs protections, souvent de force. C’est une course non nécessaire et perdue d’avance qui nous entraîne, en plus, dans des gaspillages éhontés. Alors que l’on devrait tâcher de vivre une frugalité heureuse comme le suggère Pierre Rabhi.

Là encore, le problème est politique car ce sont les multinationales qui dirigent leurs marionnettes politiques, en achetant les médias qui permettent de les faire élire. Dans ces conditions, ce n’est pas étonnant que l’intérêt du plus grand nombre soit négligé et celui de la minorité (les banques) favorisé. L’impression est trompeuse, mais l’offre politique est unique. Napoléon le disait : « il faut enduire les actes d’une confiture de paroles. ». Nous y sommes. Mais ce n’est pas une fatalité. Relisez le Contrat Social de Rousseau, chapitre « des députés ou représentants » sur les désastres causés par la démission du citoyen. C’est d’une actualité brûlante.

Les médias jouent-ils encore leur rôle d’information ?

Les médias sont une pièce maîtresse de la domination politique des pauvres par les ultrariches. Les pauvres, c’est nous tous, 99%, et les 1% riches sont une poignée de gens hyperpuissants : ils ont compris avant tout le monde comment on créait la monnaie et depuis, ils ont tout acheté, y compris le politique.

Les médias devraient être sous la protection de l’État, comme le pouvoir judiciaire. Évidemment, l’État ne devrait pas pouvoir s’ingérer dans les affaires médiatiques. Les journalistes devraient être protégés par le peuple parce que nos libertés dépendent de leur indépendance. Aujourd’hui, nous sommes dans une situation dramatiquement inverse : nos journalistes dépendent pour leur survie des puissants qui les font vivre. Ils se croient libres ; ils sont en fait au service du pouvoir. Ce ne sont plus des sentinelles du peuple, mais des collaborateurs des tyrans.

Comment se répartit la responsabilité de ce que nous vivons actuellement ?

Je ne trouve pas les causes du problème dans ceux qui nous mentent, nous violent et nous volent. Ils sont dans leur rôle : tout pouvoir va jusqu’à ce qu’il trouve une limite. C’est nous qui sommes éteints politiquement, peureux et paresseux. Il en va pourtant de notre responsabilité de changer les choses. Quand un pouvoir abuse, cela ne sert à rien d’essayer de changer ce pouvoir : c’est dans sa nature d’abuser, il essaiera toujours. Il faut donc lui résister comme il faut. Qui fixe les limites ? La limite des pouvoirs est normalement inscrite dans la Constitution. Ce n’est donc pas aux hommes au pouvoir, ni aux hommes de partis, ni aux parlementaires d’écrire la Constitution. Tout est là ! Nous devons créer dans nos communes des assemblées constituantes citoyennes.

Quelle définition donneriez-vous aux mots « citoyen », « électeur » et « démocratie » ?

Un citoyen est une personne qui accepte d’être gouverné par les lois qu’il a votées lui-même, directement. Il est autonome : il a produit lui-même le droit auquel il consent à obéir. Au contraire, un électeur est hétéronome ; il subit le droit écrit par quelqu’un d’autre qui est son maître. Une démocratie, c’est un régime de citoyens, au sein duquel le peuple tire au sort et contrôle ses représentants pour qu’ils restent toujours à son service. Aujourd’hui, nous vivons en ploutocratie.

La révolution est-elle une solution ?

Oui, mais seulement si elle est bien préparée. Sinon, les mêmes causes généreront les mêmes effets. Les professionnels de la politique écriront la Constitution et ils reprendront le pouvoir. Les banques feront du lobbying pour imposer leur monnaie privée et elles reprendront le pouvoir également. Les usuriers recommenceront à circonvenir les constituants. À ce jour, aucun peuple n’a été capable d’être constituant.

Il y a des milliers d’acteurs qui pensent et agissent pour un autre monde, pourtant rien ne semble changer. Pourquoi ?

On dénonce souvent et fort bien les dangers (pesticides, publicité, libre-échange…) avec toutes les solutions techniques, mais sans rien changer depuis 50 ans : il faut se rendre à l’évidence. Au lieu de dénoncer les conséquences de notre impuissance politique, prenons le problème à la racine, soyons radicaux, et écrivons nous-mêmes la Constitution dont nous avons besoin ! Car il faut d’abord instituer notre puissance politique, et seulement ensuite discuter des solutions. Regardez les banques : elles l’ont, leur constitution… Elles ont écrit elles-mêmes la Constitution européenne !

Tous les gens qui œuvrent pour un autre monde doivent enfin se réunir pour introduire cette idée centrale et commune dans leur action.

Le mot de la fin ?

Il n’y aura pas de prospérité sans monnaie publique. Il n’y aura jamais de monnaie publique (gratuite et permanente) sans démocratie. Et il n’y a pas de démocratie sans tirage au sort. Cela s’applique à toutes les nations, c’est une réflexion à portée universelle.


Pour creuser la question : http://etienne.chouard.free.fr/Europe


Source : UE http://www.unspecial.org/2013/04/democratie-et-constitution/

lundi 11 mars 2013

jeudi 27 décembre 2012

Les partis sont des machines de guerre politique
condamnées à la discorde

Une ITV pour TerraEco.net :
http://www.terraeco.net/elections-PS-UMP-partis-democratie,47130.html

Étienne Chouard est enseignant en économie et en droit. Blogueur, il s’est fait connaître en 2005 en menant une campagne contre [l'anti-]Constitution européenne
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Terra eco : Au regard de la guerre interne à l’UMP, la confiance s’érode. Et vous, pensez-vous que les partis sont toujours utiles ?
Étienne Chouard : La discussion sur les partis politiques est secondaire. Avant, il faut tomber d’accord sur ce qu’on appelle la démocratie. Si l’on accepte — ce qui est pour moi une erreur centrale et majeure — d’appeler démocratie un faux "suffrage universel" qui [se limite] à désigner des maîtres qui décideront de tout à notre place et qui resteront en place même s’ils nous trahissent au cours de leur mandat, on ne peut pas se plaindre d’avoir des partis (qui naissent précisément des élections). Des structures qui sont de véritables machines de guerre.
Les élections n’ont rien à voir avec la démocratie. Certes, on peut avoir des élections dans une démocratie mais à condition qu’elles servent à élire des gens à des fonctions qui nécessitent une compétence. Pas pour exercer le pouvoir politique. Il ne peut pas y avoir de démocratie, du grec dêmos (peuple) et kratos (pouvoir) sans tirage au sort. C’est la seule procédure dans une démocratie digne de ce nom. Cela a été très bien connu pendant longtemps, d’Aristote jusqu’à Montesquieu. Et puis, il y a eu la Révolution française et l’avènement de l’école républicaine au XIXe siècle. On a alors oublié ce qu’était une vraie démocratie. Quand on nous rabâche dans les journaux, dans les livres, à la télé que démocratie = élections, on le croit. C’est un outil de formatage dont il est difficile de s’extraire ensuite. Pourtant, il suffit de travailler un peu, de revoir l’histoire de la pensée politique : Machiavel, Montesquieu, Rousseau… pour voir qu’une élection est aristocratique et non pas démocratique. Elle consiste à choisir le meilleur, aristos en grec. Ce n’est même pas objet de polémique. Il suffit de mettre les mots à l’endroit. Mais ça ne veut pas dire que ce n’est pas bien. Je suis capable d’imaginer une aristocratie désirable. Si c’est bien les meilleurs qu’on élit, qu’on les contrôle tous les jours et qu’ils peuvent être virés à tout moment, ça peut être mieux qu’une démocratie. Je ne dis pas que c’est mal, je dis simplement que nous ne sommes pas en démocratie.

Une aristocratie désirable, vraiment ?
Le problème, c’est que cette aristocratie est devenue une ploutocratie parce qu’il n’y a pas de primaires et parce que les plus riches la financent. Dans une ploutocratie élective, c’est naturel que les partis soient condamnés à la discorde, à la guerre politique. Aujourd’hui, il y a six, sept partis à gauche, si on exclut le PS. Ils nous empêchent de fraterniser parce qu’ils ont des intérêts divergents à ceux de leurs membres, un peu comme une entreprise a un mobile de profit différent de ses salariés. Les gens du Parti communiste et du Front national auraient intérêt à fraterniser pour défendre le système de retraite par répartition mais leurs partis leur interdisent de faire combat commun.

Vous dites qu’il n’y a pas de primaires, il y en a pourtant désormais…
Des primaires qui sont faites entre des candidats désignés à l’avance... Ce sont des élections qui ne satisfont pas beaucoup d’entre nous. À Cuba, il n’y a qu’un seul parti, mais ce n’est pas le parti qui désigne les candidats. Ce sont les gens eux-mêmes. Ils peuvent désigner le boulanger par exemple. Résultats : ils n’ont pas les mêmes gens que nous au pouvoir.

Mais ne faut-il pas une certaine expertise pour gouverner un pays ?
Certains postes peuvent être désignés au détour d’élections : les Athéniens élisaient leurs militaires par exemple et les comptables publics. Vous savez, le capitaine du navire, il faut qu’il sache naviguer alors on peut l’élire. Mais l’armateur, ce n’est pas la peine. L’expertise de l’élu ne vient pas du fait qu’il soit élu. Vous prenez n’importe quel jeune député médecin, c’est un bleu au départ. C’est son boulot qui le rend compétent. Ce serait la même chose s’il était tiré au sort.

Par quoi faut-il commencer selon vous, par supprimer les partis ?
Non, il faut d’abord écrire une constitution. [Nous n'avons pas] de constitution (au sens d’un texte qui nous protège). Aujourd’hui notre constitution est une prison, qui nous laisse juste choisir nos maîtres... C’est le contraire d’une garantie contre les abus de pouvoir.
Partout dans le monde, c’est la même chose.
Nous laissons les gens au pouvoir écrire les règles qu’ils devraient craindre.
Il faut écrire la constitution nous-mêmes. C’est indispensable.
Alors au moins, même si on doit continuer d’élire nos dirigeants, on gardera le contrôle sur eux.
Alors, les partis politiques deviendront secondaires ou disparaîtront. Ils prendront la place que nous leur laisserons.
Je ne dis pas qu’il faut interdire les partis politiques. Je suis pour la liberté de réunion et la constitution de courants de pensée.
Mais si on procède par tirage au sort et qu’on écrit notre constitution, les partis changeront de sens d’eux-mêmes.
Quand on aura compris qu’il faut mettre tout ça en place, qu’on portera notre constitution dans notre poche comme notre meilleur gardien, les partis perdront leurs travers corrupteurs et guerroyant.

Source : http://www.terraeco.net/elections-PS-UMP-partis-democratie,47130.html

mercredi 28 novembre 2012

« Les partis sont des machines de guerre condamnés à la discorde »

(François Fillon, candidat perdant à la tête de l'UMP. Crédit photo : European People's Party (EPP) - flickr)
 
Interview - Tandis que la guerre intestine se poursuit à l'UMP, la crédibilité des hommes politiques s'écroulent. Mais au fait, a-t-on vraiment besoin d'eux ? Etienne Chouard, enseignant, milite pour des dirigeants choisis par tirage au sort.

Etienne Chouard est enseignant en économie et en droit. Blogueur, il s’est fait connaître en 2005 en menant une campagne contre la Constitution européenne

Terra eco : Au regard de la guerre interne à l’UMP, la confiance s’érode. Et vous, pensez-vous que les partis sont toujours utiles ?

Etienne Chouard : La discussion sur les partis politiques est secondaire. Avant, il faut tomber d’accord sur ce qu’on appelle la démocratie. Si l’on accepte – ce qui est pour moi une erreur centrale et majeure – d’appeler démocratie un faux suffrage universel qui sert à désigner des maîtres qui décideront de tout à notre place et qui resteront en place même s’ils nous trahissent au cours de leur mandat, on ne peut pas se plaindre d’avoir des partis qui naissent précisément des élections. Des structures qui sont de véritables machines de guerre. Les élections n’ont rien à voir avec la démocratie. Certes, on peut avoir des élections dans une démocratie mais à condition qu’elles servent à élire des gens à des fonctions qui nécessitent une compétence. Pas pour exercer le pouvoir politique. Il ne peut pas y avoir de démocratie, du grec dêmos (peuple) et kratos (pouvoir) sans tirage au sort. C’est la seule procédure dans une démocratie digne de ce nom. Cela a été très bien connu pendant longtemps, d’Aristote jusqu’à Montesquieu. Et puis, il y a eu la Révolution française et l’avènement de l’école républicaine au XIXe siècle. On a alors oublié ce qu’était une vraie démocratie. Quand on nous rabâche dans les journaux, dans les livres, à la télé que démocratie = élections, on le croit. C’est un outil de formatage dont il est difficile de s’extraire ensuite. Pourtant, il suffit de travailler un peu, de revoir l’histoire de la pensée politique : Machiavel, Montesquieu, Rousseau… pour voir qu’une élection est aristocratique et non pas démocratique. Elle consiste à choisir le meilleur, aristos en grec. Ce n’est même pas objet de polémique. Il suffit de mettre les mots à l’endroit. Mais ça ne veut pas dire que ce n’est pas bien. Je suis capable d’imaginer une aristocratie désirable. Si c’est bien les meilleurs qu’on élit, qu’on les contrôle tous les jours et qu’ils peuvent être virés à tout moment, ça peut être mieux qu’une démocratie. Je ne dis pas que c’est mal, je dis simplement que nous ne sommes pas en démocratie.

Une aristocratie désirable, vraiment ?

Le problème, c’est que cette aristocratie est devenue une ploutocratie parce qu’il n’y a pas de primaires et parce que les plus riches la financent. Dans une ploutocratie élective, c’est naturel que les partis soient condamnés à la discorde, à la guerre politique. Aujourd’hui, il y a six, sept partis à gauche, si on exclut le PS. Ils nous empêchent de fraterniser parce qu’ils ont des intérêts divergents à ceux de leurs membres, un peu comme une entreprise a un mobile de profit différent de ses salariés. Les gens du Parti communiste et du Front national auraient intérêt à fraterniser pour défendre le système de retraite par répartition mais leurs partis leur interdisent de faire combat commun.

Vous dîtes qu’il n’y a pas de primaires, il y en a pourtant désormais…

Des primaires qui sont faites entre des candidats désignés à l’avance. Ce sont des élections qui ne satisfont pas beaucoup d’entre nous. A Cuba, il n’y a qu’un seul parti mais ce n’est pas le parti qui désigne les candidats. Ce sont les gens eux-mêmes. Ils peuvent désigner le boulanger par exemple. Résultats : ils n’ont pas les mêmes gens que nous au pouvoir.

Mais ne faut-il pas une certaine expertise pour gouverner un pays ?

Certains postes peuvent être désignés au détour d’élections : les Athéniens élisaient leurs militaires par exemple et les comptables publics. Vous savez, le capitaine du navire, il faut qu’il sache naviguer alors on peut l’élire. Mais l’armateur, ce n’est pas la peine. L’expertise de l’élu ne vient pas du fait qu’il soit élu. Vous prenez n’importe quel jeune député médecin, c’est un bleu au départ. C’est son boulot qui le rend compétent. Ce serait la même chose s’il était tiré au sort.

Par quoi faut-il commencer selon vous, par supprimer les partis ?

Non, il faut d’abord écrire une constitution. Il n’y a pas vraiment de constitution au sens d’un texte qui nous protège. Aujourd’hui notre constitution est une prison qui nous laisse juste choisir nos maîtres. C’est le contraire d’une garantie contre les abus de pouvoir. Partout dans le monde, c’est la même chose. Nous laissons les gens au pouvoir écrire les règles qu’ils devraient craindre. Il faut écrire la constitution nous-mêmes. C’est indispensable. Alors au moins, même si on doit continuer d’élire nos dirigeants, on gardera le contrôle sur eux. Alors les partis politiques deviendront secondaires ou disparaîtront. Ils prendraient la place que nous leur laisserons. Je ne dis pas qu’il faut interdire les partis politiques. Je suis pour la liberté de réunion et la constitution de courants de pensée. Mais si on procède par tirage au sort et qu’on écrit notre constitution, les partis changeront de sens d’eux-mêmes. Quand on aura compris qu’il faut mettre tout ça en place, qu’on portera notre constitution dans notre poche comme notre meilleur gardien, les partis perdront leurs travers corrupteurs et guerroyant.
Source: Terra Ecco

dimanche 20 mai 2012

Pour Alain Badiou, la démocratie est réactionnaire

par Le Yéti - La politique
COUV-CIRCONSTANCES7.jpgUn court ouvrage en forme de règlement de compte : “Sarkozy : pire que prévu/Les autres : prévoir le pire” (éditions Lignes, 96 pages, 9,50 €). Victime : la démocratie, cet acte d’allégeance quasi religieuse au pouvoir en place, à l’ordre déjà établi, dont le vote est le cérémonial.
« Élections, pièges à cons » ? Sans doute pas. Il eut fallu pour cela des “cons” qui se fassent “piéger”. Mais les fidèles consentants que sont les électeurs ne sont ni cons, ni ignorants. Ils sont consentants. Par souci de confort et de sécurité personnels. Et en toute connaissance de cause quoi qu’ils s’en défendent… après !

Le confort illusoire de l’ordre ancien

Les foules idolâtres du maréchal Pétain — à qui Badiou compara Sarkozy — ne furent pas véritablement piégées par le discours poussiéreux du “vainqueur de Verdun”. Ils s’y abandonnèrent en pensant échapper à bon compte aux affres de l’occupation nazie.
En 2007, les électeurs de Sarkozy — qui tenait un discours de même nature : les valeurs nationales, la restauration de l’ordre ancien protecteur, la stigmatisation de “l’étranger”, des intellectuels, des nomades… — savaient parfaitement de quoi le personnage retournait, mais préféraient faire mine de l’ignorer pour les mêmes raisons. Le « pétainisme transcendantal » dénoncé par Badiou.
Mais la gauche parlementaire, alors ? Badiou n’est guère tendre avec celle-ci :
« Une élévation de l’impuissance complice au statut d’Idée. »
Ce groupe de « gardiens intérimaires » n’entre en scène que lorsque les « gardiens titulaires de droite ont des difficultés à maintenir l’ordre et la continuité du semblant ». Bref, une pâle équipe B pour pallier les défaillances aléatoires de l’équipe A.

Majorité des rues et majorité des urnes

En réalité, constate Badiou, rien d’acceptable, rien de créateur pour l’existence réelle des citoyens — les plus précarisés, travailleurs ou non, en premier chef — ne ressortit jamais des urnes. Mais n’est-ce pas les serfs qui jadis criaient avec le plus d’entrain « vive notre bon Roi ! » ?
Les grandes révolutions, les grandes avancées sociales ne naquirent jamais que de la rue. Le fade gouvernement de Léon Blum ne devint le Front populaire que sous la pression des grandes grèves ouvrières de 1936.
En mai 68, la génération des “soixante-huitards”, à l’origine de tant d’acquis sociaux, féministes, moraux, éducatifs, ne fut guère majoritaire qu’un petit mois, dans la rue. Dès juin suivant, la “majorité silencieuse” s’empressa de redonner une écrasante majorité parlementaire aux conservateurs de droite.
Les révolutions arabes débouchèrent électoralement sur de régressifs pouvoirs islamistes qui n’étaient en rien à son origine. Et plus récemment, la génération Front de gauche ne fut guère majoritaire qu’à la Bastille, sur la place du Capitole de Toulouse ou sur la plage du Prado à Marseille.
Faut-il alors désespérer de la démocratie et de ses pusillanimes “majorités populaires” ? Alain Badiou ne vote plus depuis 1968. J’ai pour ma part adopté une position intermédiaire : ne plus céder à la tentation stérile du “vote utile” et ne choisir, même sans illusion, que selon ses convictions. Ou s’abstenir.
Pour le reste, lorgner sans cesse du côté de la rue et ne pas rater l’occasion quand d’aventure la démocratie y descend.

samedi 21 avril 2012

Rancière: «L'élection, ce n'est pas la démocratie»

A la veille de l'élection présidentielle, le philosophe s'interroge sur les limites de la démocratie représentative et s'insurge contre la confiscation du pouvoir du peuple.

 
  
 
Le Nouvel Observateur L'élection présidentielle est généralement présentée comme le point culminant de la vie démocratique française. Ce n'est pas votre avis. Pourquoi? 
 
Jacques Rancière Dans son principe, comme dans son origine historique, la représentation est le contraire de la démocratie. La démocratie est fondée sur l'idée d'une compétence égale de tous. Et son mode normal de désignation est le tirage au sort, tel qu'il se pratiquait à Athènes, afin d'empêcher l'accaparement du pouvoir par ceux qui le désirent.
La représentation, elle, est un principe oligarchique: ceux qui sont ainsi associés au pouvoir représentent non pas une population mais le statut ou la compétence qui fondent leur autorité sur cette population: la naissance, la richesse, le savoir ou autres.
Notre système électoral est un compromis historique entre pouvoir oligarchique et pouvoir de tous: les représentants des puissances établies sont devenus les représentants du peuple, mais, inversement, le peuple démocratique délègue son pouvoir à une classe politique créditée d'une connaissance particulière des affaires communes et de l'exercice du pouvoir. Les types d'élection et les circonstances font pencher plus ou moins la balance entre les deux.
L'élection d'un président comme incarnation directe du peuple a été inventée en 1848 contre le peuple des barricades et des clubs populaires et réinventée par de Gaulle pour donner un «guide» à un peuple trop turbulent. Loin d'être le couronnement de la vie démocratique, elle est le point extrême de la dépossession électorale du pouvoir populaire au profit des représentants d'une classe de politiciens dont les fractions opposées partagent tour à tour le pouvoir des «compétents».
Lorsque François Hollande promet d'être un président «normal», lorsque Nicolas Sarkozy se propose de «rendre la parole au peuple», ne prennent-ils pas acte des insuffisances du système représentatif?
Un président «normal» dans la Ve République, c'est un président qui concentre un nombre anormal de pouvoirs. Hollande sera peut-être un président modeste. Mais il sera l'incarnation suprême d'un pouvoir du peuple, légitimé pour appliquer les programmes définis par des petits groupes d'experts «compétents» et une Internationale de banquiers et de chefs d'Etat représentant les intérêts et la vision du monde des puissances financières dominantes.
Quant à Nicolas Sarkozy, sa déclaration est franchement comique: par principe, la fonction présidentielle est celle qui rend inutile la parole du peuple, puisque celui-ci n'a qu'à choisir silencieusement, une fois tous les cinq ans, celui qui va parler à sa place.
Mettez-vous la campagne de Jean-Luc Mélenchon dans le même sac?
L'opération Mélenchon consiste à occuper une position marginale qui est liée à la logique du système: celle du parti qui est à la fois dedans et dehors. Cette position a été longtemps celle du Parti communiste. Le Front national s'en était emparé, et Mélenchon essaie de la reprendre à son tour. Mais dans le cas du PCF cette position s'appuyait sur un système effectif de contre-pouvoirs lui permettant d'avoir un agenda distinct des rendez-vous électoraux.
Chez Mélenchon, comme chez Le Pen, il ne s'agit que d'exploiter cette position dans le cadre du jeu électoral de l'opinion. Honnêtement, je ne pense pas qu'il y ait grand-chose à en attendre. Une vraie campagne de gauche serait une dénonciation de la fonction présidentielle elle-même. Et une gauche radicale, cela suppose la création d'un espace autonome, avec des institutions et des formes de discussion et d'action non dépendantes des agendas officiels.
Les commentateurs politiques rapprochent volontiers Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon en les accusant de populisme. Le parallélisme est-il fondé?
La notion de populisme est faite pour amalgamer toutes les formes de politique qui s'opposent au pouvoir des compétences autoproclamées et pour ramener ces résistances à une même image: celle du peuple arriéré et ignorant, voire haineux et brutal. On invoque les pogroms, les grandes démonstrations nazies et la psychologie des foules à la Gustave Le Bon pour identifier pouvoir du peuple et déchaînement d'une meute raciste et xénophobe.
Mais où voit-on aujourd'hui des masses en colère détruire des commerces maghrébins ou pourchasser des Noirs? S'il existe une xénophobie en France, elle ne vient pas du peuple, mais bien de l'Etat lorsqu'il s'acharne à mettre les étrangers en situation de précarité. Nous avons affaire à un racisme d'en haut.
Il n'y a donc pas de dimension démocratique dans les élections générales qui scandent la vie des sociétés modernes?
Jacques Rancière
JACQUES RANCIERE, philosophe, a été l'élève de Louis Althusser. Publié en 1974, son livre de rupture, "la Leçon d'Althusser", vient de reparaître aux Editions La Fabrique. Parmi ses autres essais: "le Philosophe et ses pauvres" (Champs-Flammarion, 1981), "la Haine de la démocratie" (2006) et "le Spectateur émancipé" (2010), aux Editions La Fabrique. (Ibo/Sipa)
Le suffrage universel est un compromis entre les principes oligarchique et démocratique. Nos régimes oligarchiques ont malgré tout besoin d'une justification égalitaire. Fût-elle minimale, cette reconnaissance du pouvoir de tous fait que, parfois, le suffrage aboutit à des décisions qui vont à l'encontre de la logique des compétents.
En 2005, le Traité constitutionnel européen fut lu, commenté, analysé; une culture juridique partagée s'est déployée sur internet, les incompétents ont affirmé une certaine compétence et le texte a été rejeté. Mais on sait ce qu'il advint! Finalement, le traité a été ratifié sans être soumis au peuple, au nom de l'argument: l'Europe est une affaire pour les gens compétents dont on ne saurait confer la destinée aux aléas du suffrage universel.
Où se situe alors l'espace possible d'une «politique» au sens où vous l'entendez?
L'acte politique fondamental, c'est la manifestation du pouvoir de ceux qui n'ont aucun titre à exercer le pouvoir. Ces derniers temps, le mouvement des «indignés» et l'occupation de Wall Street en ont été, après le «printemps arabe», les exemples les plus intéressants.
Ces mouvements ont rappelé que la démocratie est vivante lorsqu'elle invente ses propres formes d'expression et qu'elle rassemble matériellement un peuple qui n'est plus découpé en opinions, groupes sociaux ou corporations, mais qui est le peuple de tout le monde et de n'importe qui. Là se trouve la différence entre la gestion - qui organise des rapports sociaux où chacun est à sa place - et la politique - qui reconfigure la distribution des places.
C'est pourquoi l'acte politique s'accompagne toujours de l'occupation d'un espace que l'on détourne de sa fonction sociale pour en faire un lieu politique: hier l'université ou l'usine, aujourd'hui la rue, la place ou le parvis. Bien sûr ces mouvements n'ont pas été jusqu'à donner à cette autonomie populaire des formes politiques capables de durer: des formes de vie, d'organisation et de pensée en rupture avec l'ordre dominant. Retrouver la confiance en une telle capacité est une oeuvre de longue haleine.
Irez-vous voter?
Je ne suis pas de ceux qui disent que l'élection n'est qu'un simulacre et qu'il ne faut jamais voter. Il y a des circonstances où cela a un sens de réaffirmer ce pouvoir «formel». Mais l'élection présidentielle est la forme extrême de la confiscation du pouvoir du peuple en son propre nom. Et j'appartiens à une génération née à la politique au temps de Guy Mollet et pour qui l'histoire de la gauche est celle d'une trahison perpétuelle. Alors non, je ne crois pas que j'irai voter.
Propos recueillis par Eric Aeschimann

vendredi 20 avril 2012

La démocratie est-elle un leurre par Etienne Chouard


dimanche 18 mars 2012

Tirage au sort ou élection ? Démocratie ou aristocratie ? Qui est légitime pour faire ce choix de société ? Le peuple lui-même ou ses élus ?

Dans un contexte de méfiance générale à l’encontre des responsables politiques, —qui sem-blent défendre de plus en plus les personnes "morales", les géants économiques, contre les personnes "physiques"—, Ségolène Royal a eu le courage de proposer que l’action des élus soit évaluée par des jurys citoyens tirés au sort. Cette idée doublement formidable met en cause à la fois l’élection et l’irresponsabilité politique entre deux élections ; elle a évidemment déclen-ché une bronca chez les élus et leurs sponsors.
C’est une occasion pour nous tous de débattre publiquement (enfin !) du mode de désignation de nos représentants : élection ou tirage au sort ? Et pour quel mandat ? Quand on étudie la question, on s’aperçoit avec surprise que l’élection n’est pas l’icône idéale qu’on nous présente tous les jours de façon un peu mystique et qu’elle est même, peut-être, un outil parfait pour nous manipuler, via nos représentants rendus vulnérables par le coût de leur campagne électo-rale. On s’aperçoit aussi que le tirage au sort a été trop vite jeté aux orties alors qu’il présente des qualités inestimables pour le plus grand nombre. On s’aperçoit enfin que le choix de l’élection, il y a 200 ans, a été imposé… par des élus… et n’a plus jamais été débattu depuis.
On présente souvent le "gouvernement représentatif" comme "le moins mauvais système". Résignation trop rapide ; on pourrait concevoir de bien meilleurs systèmes, qui associeraient élection et tirage au sort, par exemple, à condition toutefois de faire attention à ceux qui les écrivent : le plus important n’est pas qui vote la constitution, mais qui la propose ; selon le choix des auteurs des institutions, on peut bloquer l’évolution démocratique.
Et si on osait s’approprier les choix confisqués par des experts et faire nous-mêmes le point ?
1. D’un côté, chacun constate que le suffrage universel ne tient pas ses promesses d’émancipation : l’élection induit mécaniquement une aristocratie élective, avec son cortè-ge de malhonnêtetés et d’abus de pouvoir. Avec l’élection, les riches gouvernent toujours, les pauvres jamais.
Vers le XVIIIe siècle, une grande idée est venue soutenir l’élection : toute autorité n’est légi-time que par le consentement de ceux sur qui elle s’exerce (consentement que ne permet pas le tirage au sort, ce qui explique en partie sa mise à l’écart).
Mais après deux siècles de pratique, on constate que l’élection :
-pousse au mensonge, avant l’élection et après (avant la réélection),
-impose ou prête le flanc à la corruption : campagnes électorales ruineuses ; "ascenseurs à renvoyer", pantouflage, lobbying,
-étouffe les résistances contre les abus de pouvoir : droit de parole réduit à un vote épi-sodique, déformé par un bipartisme de façade, et finalement s’avère naturellement élitiste, verrouille l’exclusion du plus grand nombre de l’accès au pouvoir, et transforme les riches en surhommes qui se croient tout permis, jusqu’à imposer eux-mêmes les institutions.

Hum… Et c’est censé être le meilleur système ? Peut-être, mais pour qui ?...
2. D’un autre côté, chacun devrait apprendre (à l’école ?) que le tirage au sort a longtemps été reconnu, d’Athènes à Montesquieu, d’Aristote à Rousseau, comme la modalité principa-le, incontournable, des valeurs d’égalité et de liberté. Il a sombré dans l’oubli sous d’injustes critiques : il ne pose aucun problème insurmontable. Avec le tirage au sort, le riches ne gouvernent jamais, les pauvres toujours.
Le tirage au sort respecte fidèlement la règle démocratique de l’égalité : arbitre idéal, im-partial et incorruptible, à travers un échantillon représentatif il respecte mécanique-ment les proportions réelles en ne lésant personne, il protège la liberté de parole et d’action de chacun, il facilite la rotation des charges (qui empêche la formation de castes et qui rend les gouvernants sensibles au sort des gouvernés car ils reviendront bientôt à la condition ordinaire) et il dissuade les parties d’être malhonnêtes au lieu de les inciter à tricher. 1
Par ailleurs, le tirage au sort ne présente aucun danger de désigner des personnes incompé-tentes ou malhonnêtes si on lui associe des mécanismes complémentaires, établis dans le souci de l’intérêt général et non de l’intérêt personnel des élus :
- on ne confie pas le pouvoir à un homme seul mais à des groupes,
- ne sont tirés au sort que les volontaires (chacun se comporte ainsi comme un filtre),
- les tirés au sort sont soumis à un examen d’aptitude,
- ils sont surveillés en cours de mandat et révocables à tout moment,
- ils sont évalués en fin de mandat, et éventuellement sanctionnés ou récompensés.
Montesquieu fait remarquer que c’est la combinaison des contrôles et du volontariat qui donne la garantie de la meilleure motivation.
Une telle organisation protègerait mieux l’intérêt général que les institutions actuelles.
3. Concrètement, on pourrait imaginer des systèmes mixtes, prenant le meilleur des deux idées en les combinant astucieusement.

Pour la sélection des représentants, les citoyens devraient pouvoir proposer libre-ment les représentants qu’ils préfèrent. Par exemple, un tirage au sort de quinze person-nes serait effectué parmi les 5% des citoyens les plus soutenus, volontaires, et la sélec-tion pourrait se terminer par un vote parmi ces quinze : le principe du consentement préalable des citoyens serait ainsi maintenu et même renforcé. La corruption serait effi-cacement combattue.
Pour l’organisation des débats au Parlement, on pourrait prévoir une Assemblée Na-tionale élue, qui serait chargée d’écrire les lois mais qui, avant d’imposer ces lois, devrait convaincre de leur utilité une Assemblée des Citoyens tirée au sort (une assemblée qui nous ressemble aurait ainsi un droit de veto, en plus d’un droit d’initiative et de contrô-le). Plus démocratiques, ces institutions imposeraient aux professionnels de l’AN d’écouter et de respecter le peuple qu’ils représentent, tous les jours et pas tous les cinq ans, à travers un débat permanent et honnête.

Pour la désignation d’une Assemblée Constituante honnête (dont les membres n’écrivent pas des règles pour eux-mêmes), on devrait absolument éviter l’élection (qui permet aux partis de nous imposer leurs candidats, à la fois juges et parties dans un pro-cessus constituant) et préférer le tirage au sort (qui laisse toutes leurs chances aux indi-vidus désintéressés et libres de toute discipline partisane) : tirage au sort parmi les per-sonnes volontaires, éventuellement parrainées par quelques centaines de citoyens.
Les Athéniens faisaient de l’isègoria —le droit de parole égal pour tous à l’assemblée— le pilier fondamental de toutes leurs libertés.
Mais aujourd’hui, qui pose les questions dans les "démocraties" ? Qui conserve l’initiative ? Les partis privent tous les hommes libres de l’indispensable isègoria.
En France comme ailleurs, ce n’est pas aux hommes au pouvoir d’écrire eux-mêmes les limites de leurs propres pouvoirs (la constitution). Ce n’est pas aux élus de décider à notre place si l’élection vaut mieux que le tirage au sort : ce choix de société ne peut être tran-ché que par référendum.
Étienne Chouard
Cornélius Castoriadis : post-scriptum sur l’insignifiance ou réflexion sur la Démocratie.
http://www.la-bas.org/article.php3?id_article=833
Nous ne sommes pas en Démocratie.

La question se pose vraiment de savoir si nous sommes en France dans une démocratie.
Lorsque l'on voit que l'assemblée n'est pas le reflet de la société, il n'y a aucun doute,  nous ne sommes pas en Démocratie.
Combien de députés sont issus de la classe ouvrière ??
La maison du peuple, l'Assemblée nationale?
Parmi les 577 députés qui y siègent: très peu de femmes, quasiment pas de jeunes ni d'élus d'origine étrangère, une infime minorité d'employés et d'ouvriers…
Pour siéger au Palais Bourbon, mieux vaut être un homme blanc, de plus de 50 ans, diplômé du supérieur, posséder déjà des mandats locaux et travailler comme enseignant ou exercer une profession libérale.
De plus la politique s'est professionnalisée, on y fait carrière.
A la sortie de l'ENA ou de Sciences Po, on regarde quelles sont les opportunités à gauche ou à droite avant de s'engager.
Une fois élus, les représentants du peuple ont tendance à n'agir que dans leur propre intérêt, à perpétuer leur statut et à perdurer.
Aucun compte rendu au peuple.

Les représentants du peuple sont devenus une véritable aristocratie.

Il est temps de réhabiliter les sens du terme démocratie.

Etienne Chouard est un professeur d'économie qui s'est fait le fer de lance du NON au TCE en 2005 et qui a longuement réfléchi à ce qu'est la Démocratie réelle.

Je vous invite à cliquer sur le lien ci dessous pour découvrir son analyse passionnante et édifiante sur le vrai sens de la Démocratie.


http://etienne.chouard.free.fr/Europe/centralite_du_tirage_au_sort_en_democratie.pdf


Et aussi plus généralement à découvrir son site:  http://etienne.chouard.free.fr/Europe/

mardi 13 mars 2012






C’est une proposition concrète qui doit rassembler derrière elle les millions de citoyens dont l’impuissance politique est programmée dans la constitution.
Parce que ce n’est pas aux hommes au pouvoir d’écrire les règles du pouvoir
“Nous voulons une Assemblée Constituante démocratique, donc tirée au sort.”
En lisant les 6 chapitres de ce site, vous comprendrez pourquoi si vous voulez changer quoi que ce soit dans le fonctionnement actuel de notre société, vous devez faire de ce message votre seule revendication : de son application découlera tout le reste. Afin de comprendre concrètement la force de ce message prenez maintenant quelques minutes pour lire les six chapitres du site, ils sont très courts.
Les chapitres vont à l’essentiel et vous trouverez en bas de chaque page des sons, vidéos, documents et liens, pour approfondir le sujet.
Découvrez maintenant ce qu’est vraiment une démocratie.

samedi 3 mars 2012

Alain Badiou et la Démocratie représentative

mercredi 1 février 2012


C’est une proposition concrète qui doit rassembler derrière elle les millions de citoyens dont l’impuissance politique est programmée dans la constitution.
Parce que ce n’est pas aux hommes au pouvoir d’écrire les règles du pouvoir
“Nous voulons une Assemblée Constituante démocratique, donc tirée au sort.”
En lisant les 6 chapitres de ce site, vous comprendrez pourquoi si vous voulez changer quoi que ce soit dans le fonctionnement actuel de notre société, vous devez faire de ce message votre seule revendication : de son application découlera tout le reste. Afin de comprendre concrètement la force de ce message prenez maintenant quelques minutes pour lire les six chapitres du site, ils sont très courts.
Les chapitres vont à l’essentiel et vous trouverez en bas de chaque page des sons, vidéos, documents et liens, pour approfondir le sujet.
Découvrez maintenant ce qu’est vraiment une démocratie.

 

samedi 28 janvier 2012

Oser rendre au peuple le pouvoir qui lui revient




« Les temps sont mauvais, les temps sont difficiles ; voilà ce que disent les gens… Vivons bien et les temps seront bons. C’est nous qui sommes les temps ! Tels nous sommes, tels sont les temps. » Saint Augustin.
Vito Marinese - 26 janvier 2012


Pourquoi la démocratie sera-t-elle le thème central de la campagne présidentielle de 2012 ? Le caractère affirmatif de cette interrogation pourrait faire sourire tant la « question démocratique » intéresse peu les médias et par ricochet les citoyens. Reléguée depuis trop longtemps à l’arrière-plan des programmes électoraux, tout laisse pourtant à penser qu’elle s’imposera, à l’instar de la sécurité en 2002 et du pouvoir d’achat en 2007, comme le thème incontournable de la campagne de 2012.
D’aucuns objecteront, à juste raison, que La crise fera de l’ombre à cette légitime préoccupation. Mais précisément, de quelle crise s’agit-il ? Financière ? Economique ? Sociale ? Ecologique ? Tout cela à la fois ; elle est globale ! Cette crise puise ses racines dans la crise de l’intérêt général…
Comment comprendre autrement la servitude volontaire d’une grande majorité de la population qui paie au prix fort les privilèges d’une infime minorité ? Comment expliquer que les décisions prises par nos représentants le sont dans la perspective de la prochaine échéance électorale et non dans celle du long terme en conciliant les intérêts des générations présentes et à venir ? Ce système est arrivé au bout de son absurde logique lorsque l’on constate que la génération future, sacrifiée depuis des décennies, aujourd’hui c’est nous. Les crises de la dette et de l’écologie sont, au passage, là pour nous le rappeler.
A qui la faute ? Entre élus et citoyens, les responsabilités sont partagées. C’est parce que les citoyens se sont très massivement et trop longtemps désengagés du débat public que les décisions les plus ineptes ont pu être prises et singulièrement que le pouvoir politique s’est effacé derrière le pouvoir économique et financier. Voilà comment la démocratie prend tout son sens : dans ce jeu de miroir où les représentés ont les représentants qu’ils méritent.
A cet égard, notre époque signe l’échec flagrant de l’idéal démocratique – devenu réalité – de Benjamin Constant pour qui « le système représentatif est une procuration donnée à un certain nombre d’hommes par la masse du peuple, qui veut que ses intérêts soient défendus, et qui néanmoins n’a pas le temps de les défendre toujours lui-même ». Deux siècles plus tard, le fossé s’est dangereusement creusé entre des représentants de moins en moins représentatifs et des représentés de moins en moins conscients de leur intérêt commun.
L’absence d’horizon partagé explique alors en grande partie la « fatigue psychique » dont souffrirait une France contemporaine en quête de sens. Individualisme et consumérisme ont miné une cohésion sociale qui apparait pourtant comme la seule issue possible face à une crise qui ne pourra, de toute évidence, être surmontée que collectivement.
Parce que cette crise est un défi lancé à la collectivité, c’est-à-dire à cette collection d’individus qui forment société et qui font d’elle le reflet de ce qu’ils sont, nul ne peut plus occulter aujourd’hui le seul levier qui peut permettre d’y faire face : nous. « Les temps sont mauvais, les temps sont difficiles ; voilà ce que disent les gens… Vivons bien et les temps seront bons. C’est nous qui sommes les temps ! Tels nous sommes, tels sont les temps. ». Ce constat de Saint Augustin offre une grille d’analyse qui demeure étonnamment pertinente. De ce point de vue, si la prochaine élection présidentielle pouvait avoir un mérite, ce serait d’avoir ramené à la conscience un grand nombre de citoyens - consommateurs, salariés, chefs d’entreprises, chômeurs, parents, enseignants etc… - quant à la responsabilité qui est la leur dans le monde qui les entoure. Vérité impossible à asséner en campagne électorale ou début d’une solution sérieuse pour faire face à la crise ?
Aucun candidat ne pourra plus sérieusement se contenter de la formule aussi magique que réconfortante : « votez pour moi, je m’occuperais du reste ». Survivance d’une forme de despotisme éclairé, notre régime politique entretient pourtant l’illusion, élection présidentielle spectaculaire oblige, que le destin d’un pays tout entier est entre les mains d’une seule personne. Personnalisation et concentration du pouvoir induisent mécaniquement la passivité des citoyens cantonnés dans leur fonction d’électeur ; elles conduisent inévitablement à l’échec de nos institutions politiques incapables d’apporter des solutions efficaces aux problèmes de notre temps. Cette impuissance alimente alors un peu plus la déception et partant la désillusion générale face à ce que l’on nomme politique. D’où les records d’abstention et la défiance croissante des citoyens vis-à-vis de leurs représentants.
Dès lors, la crédibilité des programmes présidentiels sera indexée sur leur valeur démocratique. Il ne suffira pas de proposer un nouveau lifting constitutionnel mais de formuler des propositions ambitieuses qui seront les fondements d’une République qui retrouverait le sens qui lui manque : « ce qui nous appartient ». Il ne suffira nullement de pratiquer ce qu’il est convenu d’appeler - par le recours à un drôle de pléonasme - « la démocratie participative », mais d’en finir avec une répartition figée des rôles : les professionnels de la politique d’un côté et les citoyens de l’autre.
Il ne suffira pas d’interdire le cumul des mandats mais d’assurer le renouvellement d’une classe politique qui lasse les électeurs de tout bord. Il ne suffira pas de pratiquer « l’ouverture à la société civile », mais de manière plus essentielle, d’exhorter la société à jouer le rôle qui lui revient et qui consiste à s’informer, réfléchir, s’exprimer, agir… afin d’éclairer tous ceux qui prétendent la représenter. Reprenant ainsi la place qui leur revient, les citoyens seront à la base d’une politique menée en leur nom et fondée sur la recherche du « bonheur de tous » ainsi que le prévoit la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen dans son préambule.
À l’aune de ces exigences, le candidat idéal devra posséder des qualités essentielles. De la lucidité pour comprendre que –fut-ce à la tête de l’Etat – seul… on ne peut pas grand-chose ; du courage aussi et à bonne dose pour oser rendre au peuple le pouvoir qui lui revient.


Source : Courriel à Reporterre.
Vito Marinese est docteur en droit à l’Université Paris Ouest Nanterre et chargé de conférence à Science-Po Paris

mercredi 25 janvier 2012

La démocratie : une idée simple et... un problème

SYLVAIN ALLEMAND


Qu'est-ce que, au juste, une démocratie ? Si l'on se réfère tour à tour à l'étymologie du mot et aux multiples régimes qui se sont réclamés d'elle, de l'Antiquité à nos jours, la démocratie se révèle être une idée simple et... un problème.
Une idée simple d'abord : la démocratie est en effet ni plus ni moins que le pouvoir direct (krátos, en grec) par et pour le peuple (le dêmos). Un problème, ensuite, parce que cette idée simple est, en fait, difficilement applicable dans la réalité, y compris dans le régime auquel on l'associe classiquement : la Cité athénienne. C'est du moins ce que révèle la nouvelle lecture dont son fonctionnement a fait l'objet par le Danois Mögens H. Hansen (1).
De fait, l'exercice au quotidien de la démocratie directe se heurte à de nombreuses limites :
- La taille de l'Etat. Pour que les citoyens puissent s'assembler, ils ne doivent pas... être éloignés les uns des autres. C'est pourquoi l'idée de démocratie sera traditionnellement associée aux cités-Etats. A Athène même, l'Assemblée ne réunissait qu'une fraction des citoyens (6 000 en moyenne sur 30 000 au ive siècle).
- Une instabilité congénitale. L'expérience historique l'atteste : les démocraties sont instables et semblent conduites irréversiblement à l'anarchie ou à l'oligarchie. C'est le cas de la cité athénienne comme des cités italiennes de la Renaissance. Les perpétuelles divisions entre factions dont elles ont été le théâtre expliquent d'ailleurs la défiance que la démocratie ne cessera d'inspirer. « On ne peut lire l'histoire des petites Républiques de la Grèce et de l'Italie, écrit l'un des pères fondateurs de la fédération américaine, sans se sentir saisi d'horreur et rempli de dégoûts par le spectacle des troubles dont elles étaient continuellement agitées, et cette succession rapide de révolutions qui les tenaient dans un état d'oscillation perpétuelle, entre les excès du despotisme et de l'anarchie »(2).
- Les compétences limitées du citoyen. Pour qu'un citoyen participe au gouvernement, encore faut-il qu'il ait toutes les compétences techniques requises. C'est pourquoi, dans son fonctionnement quotidien, la cité athénienne n'a jamais été une démocratie pure c'est-à-dire intégralement directe. Le peuple assemblé ne détenait pas tous les pouvoirs. Les fonctions importantes, notamment militaires, étaient remplies par des magistrats élus. Pour toutes ces raisons, la démocratie directe n'a cessé d'apparaître comme un régime idéal parce que justement irréalisable. Pourtant ardent défenseur de ce régime, Jean-Jacques Rousseau considère ainsi qu'il n'y a point de véritable démocratie directe et qu'un « gouvernement si parfait ne convient pas à des hommes » mais « à un peuple de dieux ».

Vers la démocratie représentative

Maints pays n'ont pourtant pas renoncé au principe d'un gouvernement fondé sur la participation du « peuple ». La solution tient en une formule : la démocratie représentative, soit le régime où la volonté des citoyens s'exprime par la médiation de représentants sélectionnés au sein du peuple.
Que la démocratie soit un régime nécessairement représentatif apparaît aujourd'hui comme une évidence. Or, il n'en fut pas toujours ainsi. Longtemps, l'idée même de démocratie représentative est apparue comme une contradiction dans les termes. De Platon à Rousseau, les philosophes n'ont cessé de distinguer la démocratie de tous les régimes à caractère représentatif.
De tous les philosophes, J.-J. Rousseau est le plus hostile à l'idée de représentation. Pour lui, déléguer son pouvoir à des représentants revient pour le peuple à aliéner sa liberté puisque rien ne garantit que la volonté des représentants soit fidèle à la volonté générale.
Cette critique n'a pas disparu avec la mise en place des démocraties représentatives. Dans l'entre-deux-guerres, Carré de Malberg considère encore que l'introduction de la représentation entraîne la « captation » de la démocratie, une oligarchie élective se substituant au peuple souverain (3).
Si au XVIIIe siècle, les fédéralistes américains et les révolutionnaires français admettent le principe de la représentation, ils n'en continuent pas moins à établir une nette distinction entre le régime représentatif et la démocratie.
Pour Emmanuel Sieyès, par exemple, il y une « différence énorme » entre la démocratie où les citoyens font eux-mêmes la loi et le régime représentatif dans lequel ils commettent l'exercice de leur pouvoir à des représentants élus. « Les citoyens qui se nomment des représentants renoncent et doivent renoncer à faire eux-mêmes la loi ; ils n'ont pas de volonté particulière à imposer. S'ils dictaient des volontés, la France ne serait plus cet Etat représentatif ; ce serait un Etat démocratique. Le peuple, je le répète, dans un pays qui n'est pas une démocratie (et la France ne saurait l'être), ne peut parler, ne peut agir que par ses représentants. »(4)
De leur côté, les fédéralistes américains n'ont guère le sentiment d'oeuvrer à la naissance de la démocratie mais pour un gouvernement d'un type nouveau, conciliant les avantages de la représentation avec le principe de la république.
Dans Les Principes du gouvernement représentatif, Bernard Manin rappelle cet étrange paradoxe : alors qu'un « gouvernement organisé selon les principes représentatifs était (...) considéré, à la fin du XVIIIe siècle, comme radicalement différent de la démocratie, (il) passe aujourd'hui pour une de ses formes »(5). Pour lui, l'extension du suffrage universel, au terme de longs conflits, n'a fait que donner « une puissante impulsion à la croyance que le gouvernement représentatif se muait peu à peu en démocratie ».
C'est pourtant bien la représentation qui s'est imposée comme le moyen de palier l'impossibilité d'une participation directe des citoyens dans le cadre des Etats-nations qui émergent à partir du xviiie siècle. Au cours des révolutions anglaise, américaine et française, plusieurs arguments sont avancés qui militent en faveur de l'introduction de la représentation dans le fonctionnement de la démocratie.
- La nécessité d'une division du travail dans une économie marchande. En confiant la gestion des affaires aux représentants sélectionnés parmi le peuple, les individus peuvent librement vaquer à leurs occupations privées. Le philosophe John Locke est l'un des premiers à défendre cette idée. De même, E. Sieyès voit dans la représentation l'application à l'ordre politique du principe de la division du travail, principe qui constituait, à ses yeux, un facteur essentiel du progrès social.
Pour Benjamin Constant, « le système représentatif est une procuration donnée à un certain nombre d'hommes par la masse du peuple, qui veut que ses intérêts soient défendus, et qui néanmoins n'a pas le temps de les défendre toujours lui-même » (6).
De fait, le contexte dans lequel s'élaborent les démocraties modernes n'a plus guère à voir avec celui qui a vu la naissance de la démocratie athénienne. La question de la liberté ne concerne plus seulement la sphère publique ; elle concerne aussi la sphère privée.
- La représentation permet de surmonter la division. En défendant la diversité des intérêts, la représentation évite que des groupes d'intérêts ne viennent menacer les droits des minorités.
Dans cette perspective, l'étendue des Etats n'est plus un obstacle mais au contraire favorable à la démocratie. Selon le célèbre argument avancé par les fédéralistes, « un grand territoire et une importante population favoriseront la multiplication des intérêts et des opinions, ce qui rendra difficile la coalition d'intérêts partisans, de factions, et donc la formation d'une majorité qui mettrait en danger les droits des minorités, la liberté de chacun et, par là, le bien commun et l'intérêt général ».
- La représentation contribue à la formation de la volonté générale. Pas plus que la vérité n'est absolue ni a priori, la volonté du peuple n'est une et indivisible, ni préexistante (comme le pense J.-J. Rousseau). La volonté ne peut se constituer que grâce à toutes les « lumières » que la discussion, l'échange d'idées et la confrontation des opinions peuvent fournir à chacun.
La représentation a donc un corollaire : la délibération. Dans une délibération, écrit E. Sieyès, « il faut laisser tous les intérêts particuliers se presser, se heurter les uns avec les autres, se saisir à l'envi de la question, et la pousser chacun suivant ses forces, vers le but qu'il se propose. Dans cette épreuve, les avis utiles, et ceux qui seraient nuisibles se séparent ; les uns tombent, les autres continuent à se mouvoir, à se balancer jusqu'à ce que, modifiés, épurés par leurs effets réciproques, ils finissent par se fondre en un seul avis. » (7)
A son tour, la délibération implique une certaine publicité des décisions gouvernementales. Un gouvernement même démocratiquement élu n'apparaît pas comme tel s'il recourt abusivement aux décrets. Le rôle accordé à la délibération rendra du même coup obsolètes le recours au mandat impératif et la révocabilité des élus. Le mandat impératif suppose en effet qu'existe une volonté déjà formée des électeurs que les représentants n'auraient qu'à énoncer. Quant à la révocabilité (la possibilité pour les électeurs de démettre leur élu), elle fait courir le risque de faire de l'élu le simple représentant d'intérêts particuliers.
Depuis lors, aucune constitution n'est revenue sur le principe du mandat représentatif. La Constitution française de 1958, par exemple, stipule que « tout mandat impératif est nul » (article 27, constitution du 4 octobre 1958). Sur le plan institutionnel, c'est le Parlement qui s'est imposé comme l'espace par excellence de la délibération. Notons au passage que les parlements des démocraties modernes sont un héritage de l'époque médiévale. On retrouvera ce phénomène au cours de l'histoire de la démocratie : l'intégration dans son fonctionnement d'institutions ou de pratiques anciennes, héritées du Moyen Age, voire de l'Antiquité.

Les contrepoids de la démocratie représentative

Ainsi définie, la démocratie représentative marque une nette rupture par rapport à la conception des Anciens et de J.-J. Rousseau : si le peuple dispose de la souveraineté, il ne peut l'exercer directement. C'est en multipliant les contrepoids au pouvoir des représentants et des gouvernants que les régimes représentatifs se sont finalement imposés comme des régimes démocratiques.
- La tenue d'élections à échéance régulière. La régularité des échéances électorales permet de limiter l'autonomie dont jouissent les élus du fait de leur non-révocabilité. Un élu doit être à l'écoute de son électorat au risque sinon de ne pas être réélu.
L'identification de la démocratie à l'idée d'élection est néanmoins récente. Comme le rappelle B. Manin, d'autres modes de sélection des représentants existent, à commencer par le tirage au sort. Les penseurs de la démocratie ont longtemps exprimé des réserves à l'égard de l'élection. Dans le Contrat social, J.-J. Rousseau, tout comme Charles de Montesquieu, associe le suffrage par le sort à la démocratie, l'élection à l'aristocratie. De fait, l'élection remet en cause le principe de rotation dans la mesure où un élu peut être réélu. D'autre part et surtout, elle revient à sélectionner des citoyens « distincts » des autres (des citoyens entièrement voués à la politique), ce qui va à l'encontre de l'exigence démocratique de ressemblance entre élus et électeurs. Autre grief, avancé cette fois par Alexis de Tocqueville : l'élection fait courir le risque de la majorité tyrannique.
C'est pourtant bien l'élection (à intervalle régulier) qui s'est imposée à partir du XVIIIe siècle avec les révolutions américaine et française. Depuis lors, un régime est démocratique quand les gouvernants et les représentants n'héritent pas de leur charge mais sont élus au terme d'une procédure élective, et leur programme est soumis à l'approbation des électeurs. Comme pour la représentation, plusieurs arguments militent en faveur de l'élection :
- l'élection est mieux adaptée aux Etats-nations. A contrario, le tirage au sort n'est pas envisageable dans une société jugée complexe et dont les fonctions gouvernementales requièrent des compétences particulières;
- l'élection confère une légitimité. En effet, elle crée chez les électeurs un sentiment d'obligation et d'engagement envers ceux qu'ils ont désignés.
- Le multipartisme. L'élection implique la reconnaissance des partis politiques. Comme l'élection, le parti fut longtemps contradictoire avec l'idée de démocratie(8). Il faut attendre A. de Tocqueville pour qu'il soit pensé comme un élément essentiel de la démocratie. L'auteur de La Démocratie en Amérique observe en effet que le fourmillement de petits partis aux Etats-Unis et, par conséquent, le fractionnement de l'opinion, n'empêchent pas deux grandes tendances de se dégager et de se retrouver incarnées par deux grands partis, « l'un attaché à élargir le pouvoir populaire, l'autre plutôt enclin à le restreindre ».
Sur le plan théorique, le juriste praguois Hans Kelsen a montré que la démocratie n'est pas envisageable sans partis. « Il est trop clair que l'individu isolé, ne pouvant acquérir aucune influence réelle sur la formation de la volonté générale, n'a pas, du point de vue politique, d'existence réelle. La démocratie ne peut, par suite, sérieusement exister que si les individus se groupent d'après leurs fins et affinités politiques, c'est-à-dire que si, entre l'individu et l'Etat, viennent s'insérer ces formations collectives dont chacune représente une certaine orientation commune à ses membres, un parti politique. La démocratie est donc nécessairement et inévitablement un Etat de partis. »(9) Ces qualités reconnues aux partis seront autant d'arguments contre les régimes à parti unique.
- La liberté d'expression de l'opinion publique. L'opinion doit pouvoir s'exprimer en permanence, en dehors des institutions (assemblée et partis) et dans l'intervalle des élections. Dès le début du siècle, le sociologue russe Moïseï Ostrogorski souligne la nécessaire diversité des moyens d'expression. « Pour que ce pouvoir de l'opinion, de nature éminemment subtile et d'essence très indécise, puisse se faire sentir, il faut à l'opinion liberté entière de se produire, sous ses formes variées et irrégulières (...).»(10)
La presse dite d'opinion, autorisée dans les années 1880 en France, est l'un de ces moyens. D'autres moyens existent : les pétitions, les manifestations dans la rue, les sondages... La liberté d'expression de l'opinion publique est d'autant plus centrale qu'elle contribue à exercer un contrôle continu, bien qu'indirect, sur l'action des élus.
Pour le philosophe Alain, la démocratie n'est d'ailleurs pas autre chose : « Ce qui définit la démocratie, ce n'est pas l'origine des pouvoirs, c'est le contrôle continu et efficace que les gouvernés exercent sur les gouvernants. »
- La séparation des pouvoirs. Un autre contrepoids à l'autonomie des élus réside dans la séparation des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire.
Par-delà ce mécanisme subtile de contrôle mutuel, il y a encore la démultiplication des centres de décision. C'est pourquoi on parle aussi de «polyarchie» pour caractériser la démocratie et la dilution du pouvoir qui en résulte. Pour le philosophe Claude Lefort, la démocratie n'est pas autre chose qu'un régime où le lieu du pouvoir est vide.
- Les droits de l'homme. Les « vieilles démocraties » se réfèrent toutes à un texte fondateur proclamant les principes universels - liberté et égalité - que tout citoyen est en droit d'opposer aux éventuels abus du pouvoir politique : la Déclaration des droits de 1689 (Angleterre), la Constitution du 17 septembre 1787 (Etats-Unis), la Déclaration des droits de l'homme du 24 juin 1793 (France)... Depuis l'après-guerre, la reconnaissance du statut de démocratie est passée par l'adhésion préalable du pays aux droits de l'homme tels que définis dans la Déclaration universelle de 1948.
Au cours de son histoire, la démocratie représentative n'a cessé de se transformer aussi bien en France qu'en Angleterre et aux Etats-Unis. Parmi les changements les plus notables, il y a d'abord l'extension du suffrage universel. Dans les démocraties qui se mettent progressivement en place aux XVIIIe-XIXe siècles, le suffrage est censitaire. Dans les années 1830, la proportion des personnes autorisées à participer aux élections législatives ne représente encore que 2% en Grande-Bretagne, pourtant considérée comme l'une des plus anciennes démocraties. En France, les femmes n'accèdent au droit de vote qu'en 1944.
Il y a ensuite l'émergence et l'essor des partis de masse. Dans les pays occidentaux, leur création est relativement récente, postérieure à la mise en place de la plupart des institutions démocratiques. Essentiellement parlementaires, les démocraties deviennent ainsi au tournant du siècle des « démocraties de partis » selon la formule de B. Manin.
Aujourd'hui comme hier, la démocratie représentative présente de multiples variantes dues aux différences de cultures, aux divergences des trajectoires nationales, etc. Ainsi, l'analyse comparative révèle des différences non négligeables, y compris entre les « vieilles démocraties » (11).

La crise de la démocratie représentative

Pas plus que la démocratie directe, la démocratie représentative n'a été exempte de critiques. La crise de la démocratie représentative constitue d'ailleurs un thème récurrent.
Aujourd'hui, « ce que l'on reproche volontiers à la démocratie représentative est d'être insuffisamment démocratique et insuffisamment représentative » selon la boutade du doyen Georges Vedel.
Au cours de ces dernières années, différentes tendances ont relancé le débat autour de la crise de démocratie représentative : la montée de l'abstentionnisme, la volatibilité et l'instabilité croissante de l'électorat ; les affaires de corruption ; la professionnalisation de la vie politique et le poids des notables. S'y ajoutent les nouvelles perspectives offertes par les nouveaux médias électroniques. D'ores et déjà, certains soulignent l'émergence de nouveaux modèles qui, à défaut d'être alternatifs, contribueraient à palier les insuffisances de la démocratie représentative telle que nous la connaissions jusqu'ici.
- La démocratie du public. Pour B. Manin, « le gouvernement représentatif s'est indubitablement démocratisé depuis son établissement au sens où sa base s'est élargie et où l'ensemble représenté s'est immensément étendu » mais, dans le même temps, « la démocratisation du lien représentatif, le rapprochement entre représentants et représentés, le poids plus grand des souhaits des gouvernés sur les décisions des gouvernants se sont avérés moins durables qu'on ne l'avait pensé. La démocratie s'est assurément étendue, mais il est (...) incertain qu'elle se soit approfondie. » La crise actuelle de la démocratie représentative exprime moins sa remise en cause que l'émergence d'une nouvelle forme de gouvernement représentatif. Selon B. Manin, nous entrons dans l'ère de la « démocratie du public » caractérisée par un électeur flottant et informé et l'émergence d'un nouveau forum de délibération : les médias.
Dans la démocratie du public, la délibération ne s'effectue plus seulement dans l'enceinte du Parlement ou au sein des partis ; elle se produit aussi dans les médias modernes (TV, radio) au détriment des journaux d'opinion. Aux militants et aux hommes d'appareil qui caractérisaient la démocratie des partis, succède une élite politico-médiatique. Comme les précédentes, la démocratie du public présenterait des éléments à la fois démocratiques et oligarchiques.
- La démocratie continue. Selon le juriste Dominique Rousseau, nous entrerions dans l'ère de la démocratie continue (12). Celle-ci se traduit principalement par l'introduction dans le champ politique de nouvelles formes organisées de la représentation de l'opinion publique : les sondages (qui non seulement relativisent l'intérêt des élections puisque les résultats sont connus d'avance mais encore révèlent l'écart pouvant exister entre l'aspiration de l'opinion et la décision des élus) ; les médias modernes (qui relayent l'aspiration de l'opinion à travers des débats) et, enfin, les instances de contrôle de la constitutionalité des lois (soit en France, le Conseil constitutionnel qui a eu maintes occasions d'amender, voire d'annuler des projets de lois et donc de relativiser la prétention des élus à exprimer la volonté du peuple). Du même coup, l'élection n'apparaît plus comme la seule source de légitimité démocratique. Aux parlementaires se sont par ailleurs ajoutés d'autres « entrepreneurs législatifs » : associations, lobbys, commissions des sages... Dans cette perspective, la démocratie souffrirait de la résistance des élus à la remise en cause de leur monopole...
Principal reproche adressé à l'encontre de la démocratie continue : son légicentrisme ; pour le doyen G. Vedel, elle revient à privilégier moins le citoyen que les corporatismes (médias, producteurs de sondages, juristes).
- La démocratie participative ou locale. Soulignant l'incapacité de la représentation nationale à refléter l'ensemble des enjeux de la vie locale, d'autres prônent le renforcement de la démocratie locale ou participative (13).
Représentatif de ce courant de réflexion, C.B. Macpherson distingue quatre phases dans le développement de la démocratie : la démocratie protectrice, la démocratie de développement, la démocratie d'équilibre, enfin, à venir : la démocratie participative(14). Celle-ci consiste à élaborer les décisions collectives en ne se limitant pas aux lieux où se prennent les décisions politiques.
En fait la démocratie locale est une réalité ancienne. Dans La Démocratie en Amérique, Tocqueville en fait l'une des sources de la vitalité de la démocratie aux Etats-Unis. Dans L'Ancien Régime, il explique a contrario la Révolution française par la disparition des formes médiévales de démocratie locale sous l'Ancien Régime et les excès de centralisme.
Dans les sociétés modernes actuelles, la démocratie locale recouvre différents instruments à commencer par le référendum d'initiative populaire, en usage en Suisse, mais aussi en Italie, en Espagne... Les risques du référendum sont cependant connus : quand il ne ravive pas les passions, il vire au plebiscite (on parle alors de démocratie acclamatoire).
D'autres instruments existent qui vont de la représentation de quartier aux procédures de concertation ad hoc initiées par des associations et qui se font jour dans un but déterminé et limité dans le temps, à l'image, par exemple, des coordinations étudiantes ou des infirmières, qui mandatent leurs propres représentants. Ces instruments ne sont pas foncièrement incompatibles avec les instruments de la démocratie représentative. Toute la question est, en fait, de savoir comment les articuler les uns aux autres pour répondre à la fois à l'aspiration d'une meilleure représentation des intérêts locaux et aux enjeux liés à la globalisation. En d'autres termes : articuler les niveaux local et global. On en vient ainsi à un autre thème de débat : celui de la subsidiarité (15).
- La démocratie virtuelle ou cyberdémocratie. Les nouvelles technologies de communication (autoroutes de l'information, Internet) ont nourri toute une littérature sur le thème de la démocratie virtuelle (16). Sur Internet, des forums de discussion sont consacrés à ce thème. Des logiciels, comme par exemple l'E. vote, ont d'ores et déjà été mis au point outre-Atlantique qui permettent non seulement la réalisation d'un vote à distance mais encore l'élaboration de politiques publiques. Avec la cyberdémocratie naîtrait ainsi une nouvelle espèce de citoyen : le netizen (de net, réseau et de citizen, citoyen)...
Dans un ouvrage récent qui propose (à notre connaissance) la première analyse sociopolitique de langue française du phénomène Internet, Paul Mathias souligne les limites à l'avènement d'une telle démocratie (17).
Les limites sont d'abord matérielles : la cyberdémocratie suppose des machines aux capacités de traitement considérables mais aussi que la fiabilité et la sécurité des transactions soient garanties par des opérateurs compétents et désintéressés. Ce qui entraîne le risque de voir une hiérarchie des informaticiens se substituer à celle des élites politiques... Surtout, le caractère évanescent des échanges entre internautes rend illusoire la transformation des forums en véritables espaces publics.
Avant Internet, rappelle enfin P. Mathias, d'autres médias avaient fait resurgir l'idéal de démocratie directe. L'apparition des premiers sondages avait ainsi fait naître l'espoir de pouvoir connaître la volonté du peuple sans médiation.
Par-delà leur différence de nature, ces modèles confirment une chose : la démocratie est bien une idée simple et un problème mais dont les données changent avec les évolutions sociales, économiques, techniques... Sans doute est-ce pourquoi la démocratie apparaît comme un enjeu à la fois intemporel et si actuel.

Ne pas confondre république et démocratie


Dans son acception très générale, la république est un régime où le pouvoir est régi par la loi. Elle peut donc comporter des éléments de la démocratie comme ceux d'autres régimes. C'est pourquoi, si l'on excepte le sens particulier que lui donne Platon, elle est classiquement présentée non comme un régime pur, mais comme le résultat d'une sorte d'alchimie entre plusieurs régimes. Ainsi Cicéron (iie-ier siècles av. J.-C.) définit la république comme le régime qui combine ce qu'il y a de meilleur dans la monarchie, l'aristocratie et la démocratie.
De l'Antiquité à nos jours, le sens de la république n'a cependant cessé d'évoluer en fonction du contexte dans lequel elle était pensée. A partir du xviie siècle, la république est toujours définie comme un régime mixte mais aussi en opposition à la monarchie absolue. Avec les fédéralistes américains, elle se distingue de la démocratie par l'introduction du système de représentation. « Dans une démocratie, écrit Madison, le peuple s'assemble et gouverne lui-même ; dans une république, il s'assemble et gouverne par des représentants et des agents. » Elle est présentée en outre comme le régime le mieux adapté aux Etats fédéraux. De leur côté, les révolutionnaires français lui ajoutent une dimension nouvelle. Désormais, la république, c'est la démocratie représentative plus des principes à caractère universel destinés à sceller l'unité du peuple des citoyens : la liberté, l'égalité et la fraternité. Dans cette perspective, la république est indissociable du triptyque école/laïcité/citoyenneté.



La généalogie d'un mot


Du mot tabou...
Le mot démocratie fait partie de ces mots abondamment utilisés dans le langage courant. Il n'en a pourtant pas toujours été ainsi.
Dans La Cité divisée (1), Nicole Loraux, spécialiste de l'histoire de la Grèce antique, rappelle ce curieux paradoxe : les Athéniens, pourtant à l'origine du modèle démocratique, y réfléchissaient à deux fois avant de le prononcer. Explication : pour les Athéniens, la cité ne peut être qu'une et indivisible ; tout ce qui évoque les divisions passées est donc subversif. Or, justement, les termes dêmos et krátos - qui ont donné celui de démocratie - connotaient, dans leurs multiples acceptions, l'idée de conflit. Dêmos peut aussi bien désigner le peuple en tant que tout, que désigner, dans son usage partisan, le parti populaire. D'autre part, avoir le krátos, c'est « avoir tout pouvoir sur » mais aussi, dans son sens originel « avoir le dessus ». Les adversaires du régime démocratique ne manqueront pas de rappeler ces significations au point de faire de « demokratia » un sobriquet très dépréciatif. « D'où, écrit N. Loraux, l'évitement insistant par les démocrates eux-mêmes de ce mot. » L'entrée du mot dans la langue française est plutôt tardive : elle remonterait au xive siècle. La démocratie fait alors d'abord référence à l'Antiquité.
...à sa généralisation
Il faut en fait attendre le xixe siècle pour que l'usage du mot se répande dans le langage courant. C'est ce que rappelle Pierre Rosanvallon dans un article consacré à la généalogie du terme (2).
Depuis lors, l'usage du mot a largement débordé le champ de la philosophie politique pour gagner celui des sciences sociales et, notamment, la sociologie. La démocratie ne se réduit plus à un régime politique, elle peut aussi concerner des organisations ou des institutions. Depuis quelques années, on parle de démocratie à l'école, de démocratie familiale ou encore de démocratie dans l'entreprise. Dans ces différentes perspectives, la démocratie renvoie à des enjeux comme : la répartition de l'autorité parentale ; la participation des parents à la vie scolaire ; la représentation et l'expression des salariés dans l'entreprise... Mais est-il toujours question de démocratie?
NOTES
1 N. Loraux, La Cité divisée, Payot, 1997.
2 P. Rosanvallon, « L'histoire du mot démocratie à l'époque moderne ».



Les penseurs de la démocratie


Ironie de l'histoire : les penseurs de la démocratie qui se sont succédé de l'Antiquité jusqu'à nos jours étaient rarement favorables à la démocratie. Leur oeuvre respective a néanmoins contribué à mettre au jour ses éléments constitutifs, ses limites comme ses forces.

Les penseurs grecs :

Platon (ve-ive siècles avant J.-C.) et Aristote (ive siècle av. J.-C.).
Les penseurs grecs étaient plutôt hostiles à l'égard de la démocratie athénienne. Pour Platon et Socrate, le modèle idéal s'incarne dans la république ; pour Aristote, dans un régime mixte combinant des éléments de la démocratie athénienne avec ceux de l'aristocratie. Parmi les caractéristiques essentielles de la démocratie, le même Aristote mettait en avant la rotation des charges ; chaque citoyen est ainsi tour à tour gouverné et gouvernant.

Charles de Montesquieu

(1689-1755)
On lui doit le célèbre principe de la séparation des pouvoirs. Avant lui, l'Anglais John Locke en avait déjà suggéré l'idée dans ses Deux traités de gouvernement (1690) en distinguant les pouvoirs législatif, exécutif et confédératif. Dans De l'esprit des lois (chapitrevi sur la Constitution d'Angleterre, du Livre XI), Montesquieu y ajoute le pouvoir judiciaire et confond les deux derniers. Pour autant, Montesquieu n'est pas favorable à la démocratie. Pour lui, la séparation des pouvoirs (en fait le contrôle exercé les uns sur les autres par des empiètements réciproques), justifie un régime aristocratique.

Jean-Jacques Rousseau

(1712-1778)
Référence obligée des défenseurs de la démocratie directe, il est l'un des premiers philosophes à placer la souveraineté dans le peuple. Une et indivisible, cette souveraineté s'exprime par la volonté générale qui résulte de la délibération entre tous
les citoyens assemblés. Aussi, Rousseau est-il hostile à tout système représentatif mais également à tout ce qui divise la souveraineté : les groupes de pression, les partis. Rousseau distingue néanmoins le pouvoir législatif du pouvoir exécutif : si le premier est du seul ressort du peuple assemblé, le second revient à un gouvernement, révocable à tout moment mais distinct. Conscient des contraintes que pose la démocratie directe, Rousseau admettait qu'elle n'était faite que pour un peuple de dieux.

Alexis de Tocqueville

(1805-1859)
Aristocrate de naissance, l'auteur de La Démocratie en Amérique et de L'Ancien Régime et la révolution croyait plus en une société dirigée par des gens éclairés qu'à la démocratie elle-même. Comme le philosophe Stuart Mill, il considère que l'élection au suffrage universel, c'est la tyrannie de la majorité. Reste que son oeuvre apporte de précieux éclairages sur les mécanismes de la démocratie en général, et américaine en particulier. Il est parmi les premiers penseurs à souligner le rôle des partis et des « corps intermédiaires » dans le fonctionnement démocratie, à l'échelle nationale mais aussi locale.

Joseph Schumpeter

(1883-1950)
Connu pour son analyse du capitalisme, il est aussi l'un des principaux représentants de la théorie dite élitiste de la démocratie. Selon cette théorie, développée dans Capitalisme, socialisme et démocratie (1942), les démocraties occidentales constituent un régime dans lequel des individus accèdent au pouvoir au terme d'une compétition portant sur les votes des électeurs. Dans cette perspective, l'objectif des élus n'est pas d'appliquer la volonté du peuple, il est d'acquérir un pouvoir de statuer sur les décisions politiques en vertu de la légitimité conférée par l'élection. Jusqu'à ce que les électeurs les sanctionnent pour promesses non tenues à l'occasion des élections suivantes...

Robert A. Dahl

(né en 1915)
Sociologue américain. On lui doit la notion de «polyarchie» : la démocratie est un régime polyarchique en ce sens que le pouvoir y est diffus et non concentré. Les décisions politiques découlent d'un processus complexe d'ajustement et de régulation permanente des conflits entre des groupes aux intérêts pas toujours convergents.

Claude Lefort

(né en 1924)
La réflexion sur la démocratie poursuivie par C. Lefort dans les années 70 et 80 porte sur ses conditions d'émergence et ses rapports avec le totalitarisme (voir notamment L'Invention démocratique. Les limites de la domination totalitaire, Fayard, 1981). Dans une démocratie, le lieu du pouvoir est un «lieu vide» : aucun individu ne peut prétendre l'incarner. L'Etat, la nation et le peuple ne sont que des représentations symboliques de l'unité de la société, qui n'excluent pas la possibilité de dissensions. Par opposition, le régime totalitaire naît de la tentation de réduire la société à l'unité et d'incarner le pouvoir au nom d'une catégorie sociale (le prolétariat,avec le communisme) ou de la nation (avec le fascisme).



Une entreprise est-elle démocratisable ?


Dès le XIXe siècle, la question s'est posée de savoir si l'on pouvait transposer la démocratie aux situations de travail. En France, différents textes de loi ont progressivement élargi les possibilités de représentation et d'expression des salariés à travers l'autorisation des associations syndicales (loi de 1864 abolissant la loi Le Chapelier de 1791), l'institution des délégués du personnel (1936) puis des comités d'entreprise (1945), la reconnaissance des sections syndicales d'entreprise (1968), la création des groupes d'expression (lois Auroux de 1982). De leur côté, des entreprises ont mis en place des mécanismes spécifiques qui vont de la simple boîte à idées aux équipes polyvalentes et semi-autonomes.
De là à parler de démocratisation de l'entreprise, il n'y a qu'un pas qu'il faut se garder de franchir car ni la représentation, ni le droit d'expression des salariés n'impliquent une participation de ceux-ci à la décision.
Dans la majorité des entreprises (sociétés coopératives exceptées), c'est la direction qui assume les choix stratégiques sous l'influence plus ou moins forte des actionnaires.
Si, enfin, les relations hiérarchiques sont devenues moins autoritaires et patriarcales, le thème de l'«entreprise citoyenne», lancé dans les années 80, a montré ses limites.
Source: Scienceshumaines.com