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dimanche 29 juin 2014




L’histoire vraie : il y a 50 ans, le 6 juin 1964, Charles de Gaulle refusait de commémorer « le débarquement des anglo-saxons »

Depuis plusieurs jours, tous les médias de grande diffusion de notre pays consacrent une place considérable à la commémoration du 70e anniversaire du débarquement anglo-américain en Normandie le 6 juin 2014. Cet événement n’est pas seulement l’occasion d’une intense activité diplomatique ; il est également utilisé comme une commémoration omniprésente et sans nuance à la gloire des Alliés, et plus spécialement des Américains.
Bien entendu, nul n’ignore que des milliers de soldats sont morts lors du débarquement de Normandie, essentiellement américains, anglais et canadiens, mais aussi, en plus petit nombre, quelques autres nationalités dont quelques dizaines de soldats français. Ils ont joué un rôle décisif dans la fin de l’Occupation allemande en France et ils méritent à ce titre toute notre gratitude et tout notre respect.
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Mais il n’échappe à personne que cet éloge permanent des États-Unis revêt une dimension politique et géopolitique marquée. Affirmer à longueur d’antenne que les États-Unis ont « libéré la France » en 1944 ne peut avoir pour effet que d’assourdir, et même de faire taire, les critiques contre la politique actuelle de Washington. La commémoration avec un tel faste du débarquement du 6 juin 1944 ne peut inciter au contraire qu’à soutenir l’actuelle politique américaine tous azimuts, qu’il s’agisse par exemple des événements en Ukraine ou des négociations sur le Grand Marché Transatlantique.
C’est pourquoi cette opération à grand spectacle – dont les enjeux implicites en terme de propagande sont énormes – doit être examinée sans complaisance. Et nous avons d’autant plus de raisons d’être vigilants que, lorsque Charles de Gaulle était à l’Élysée, il ne fut jamais question de célébrer en grandes pompes cette date du 6 juin.
Le Chef de la France Libre avait même obstinément refusé de commémorer le 20e anniversaire du débarquement, le 6 juin 1964, ce qui avait contraint le président américain Johnson et le Premier ministre britannique Harold Wilson à renoncer à leur venue en France.
En fait, l’Homme du 18 juin refusa toujours de commémorer cette date, que ce fût son 5e, son 10e, son 15e ou son 20e anniversaire. Et s’il avait une position aussi intransigeante – ce qui est a priori incompréhensible pour les jeunes générations – c’est qu’il avait de bien solides raisons pour cela.
Puisque personne, ni sur la scène politique ni dans les médias, n’explique cette attitude, c’est une raison supplémentaire pour que l’UPR le fasse.

Pourquoi Charles de Gaulle refusa-t-il toujours de commémorer le débarquement du 6 juin ?

En réalité, nous savons très exactement les raisons pour lesquelles Charles de Gaulle refusait systématiquement de commémorer le débarquement de Normandie le 6 juin. Il s’en est longuement expliqué devant Alain Peyrefitte, en 1963 et en 1964, alors que celui-ci était son ministre de l’information et qu’il le voyait en tête-à-tête plusieurs fois par semaine.
Il suffit donc de relire les passages pertinents de l’ouvrage de Peyrefitte C’était de Gaulle, tome 2, paru en 1997.

—— EXTRAIT DE L’OUVRAGE « C’ÉTAIT DE GAULLE » D’ALAIN PEYREFITTE ——
———– – Tome 2, Édition de Fallois Fayard 1997 – pages 84 à 87 ————-
  • 30 octobre 1963
En nommant Jean Sainteny ministre des Anciens combattants en décembre 1962, le Général lui avait demandé de consacrer son énergie à l’année 1964. Elle était propice à raviver le souvenir de deux des années glorieuses : cinquantenaire de 1914 et vingtième anniversaire de 1944.
À la fin du Conseil du 30 octobre 1963 au Jean Sainteny a évoqué les cérémonies prévues pour la commémoration de la libération, Pompidou me prend à part : « Tâchez de faire revenir le Général sur son refus d’aller sur les plages de Normandie… » Je suis stupéfait et de l’information et de la demande. « Enfin, reprend Pompidou, prenez des précautions… Je m’y suis cassé les dents. »
Sainteny m’apprend ensuite qu’il se les était déjà lui-même cassées. Naturellement, je vais me les casser aussi.
de gaulle Churchill france Lhistoire vraie : il y a 50 ans, le 6 juin 1964, Charles de Gaulle refusait de commémorer « le débarquement des anglo saxons »

  • « La France a été traitée comme un paillasson ! Churchill m’a convoqué comme un châtelain sonne son maître d’hôtel. » 
Salon doré
Alain Peyrefitte (l’air candide) : « Croyez-vous, mon Général, que les Français comprendront que vous ne soyez pas présents aux cérémonies de Normandie ?
Charles-de-Gaulle (sévèrement) : – C’est Pompidou qui vous a demandé de revenir à la charge ? (Je ne cille pas). Eh bien, non ! Ma décision est prise ! La France a été traitée comme un paillasson ! Churchill m’a convoqué d’Alger à Londres, le 4 juin, il m’a fait venir dans un train où il avait établi son quartier général, comme un châtelain sonne son maître d’hôtel. Et il m’a annoncé le débarquement, sans qu’aucune unité française ait été prévue pour y participer. Nous nous sommes affrontés rudement.
Je lui ai reproché de se mettre aux ordres de Roosevelt, au lieu de lui imposer une volonté européenne (il appuie).
Il m’a crié de toute la force de ses poumons : « De Gaulle, dites-vous bien que quand j’aurai à choisir entre vous et Roosevelt, je préférerai toujours Roosevelt ! Quand nous aurons à choisir entre les Français et les Américains, nous préférerons toujours les Américains ! Quand nous aurons à choisir entre le continent et le grand large, nous choisirons toujours le grand large ! » (Il me l’a déjà dit. Ce souvenir est indélébile.)
Winston Churchill choisir entre francaise et americain de gaulle Lhistoire vraie : il y a 50 ans, le 6 juin 1964, Charles de Gaulle refusait de commémorer « le débarquement des anglo saxons »
 « De Gaulle, dites-vous bien que quand nous aurons à choisir entre les Français et les Américains, nous préférerons toujours les Américains ! »
(Winston Churchill)
  • « Et vous voudriez que j’aille commémorer leur débarquement, alors qu’il était le prélude à une seconde occupation du pays ? Non, non, ne comptez pas sur moi ! »
Charles-de-Gaulle : « Le débarquement du 6 juin, ç’a été l’affaire des Anglo-Saxons, d’où la France a été exclue. Ils étaient bien décidés à s’installer en France comme en territoire ennemi ! Comme ils venaient de le faire en Italie et comme ils s’apprêtaient à le faire en Allemagne !
Ils avaient préparé leur AMGOT qui devait gouverner souverainement la France à mesure de l’avance de leurs armées. Ils avaient imprimé leur fausse monnaie, qui aurait eu cours forcé. Ils se seraient conduits en pays conquis.
NOTE : AMGOT = « Allied military government for occupied territories », gouvernement militaire allié pour les territoires occupés
billets americains france Lhistoire vraie : il y a 50 ans, le 6 juin 1964, Charles de Gaulle refusait de commémorer « le débarquement des anglo saxons »
billets americains france 2 Lhistoire vraie : il y a 50 ans, le 6 juin 1964, Charles de Gaulle refusait de commémorer « le débarquement des anglo saxons »
Comme le révèlent leurs coloris et leur graphisme – très voisins de ceux du dollar – ces billets libellés en francs furent imprimés aux États-Unis, de février à mai 1944, par le Bureau of Engraving and Printing, qui est normalement chargé d’imprimer les dollars américains et les autres documents officiels du gouvernement fédéral. Étant fabriqués aux États-Unis, c’est le papier, l’encre, la matière, la présentation et le format des dollars américains qui servirent de référence.
 Dès les premiers jours suivant le débarquement du 6 juin 1944, les armées américaines commencèrent à distribuer ces billets de banque pour remplacer les billets français émis durant l’Occupation.
Dès le 14 juin 1944, le Commissaire de la République François Coulet, présent en Normandie, fut confronté à cette circulation de monnaie, qui était d’ailleurs mal accueillie par la population. Il recommanda aux banques de les encaisser et de ne pas les remettre en circulation.  
Dès le 27 juin 1944, le général de Gaulle – arrivé entretemps sur le sol français – tapa du poing sur la table en dénonçant cette « fausse monnaie », et en en interdisant la circulation, dès son installation au pouvoir au sein du Gouvernement provisoire de la République française. Cette interdiction alla de pair avec l’effondrement du projet de commandement militaire imposé à la France(AMGOT).
Charles-de-Gaulle : « C’est exactement ce qui se serait passé si je n’avais pas imposé, oui imposé, mes commissaires de la République, mes préfets, mes sous-préfets, mes comités de libération !
Et vous voudriez que j’aille commémorer leur débarquement, alors qu’il était le prélude à une seconde occupation du pays ? Non, non, ne comptez pas sur moi ! Je veux bien que les choses se passent gracieusement, mais ma place n’est pas là !
« Et puis, ça contribuerait à faire croire que, si nous avons été libérés, nous ne le devons qu’aux Américains. Ça reviendrait à tenir la Résistance pour nulle et non avenue. Notre défaitisme naturel n’a que trop tendance à adopter ces vues. Il ne faut pas y céder !
  • « M’associer à la commémoration d’un jour où on demandait aux Français de s’abandonner à d’autres qu’à eux-mêmes, non ! »
Charles-de-Gaulle : « En revanche, ma place sera au mont Faron le 15 août, puisque les troupes françaises ont été prépondérantes dans le débarquement en Provence, que notre première armée y a été associée dès la première minute, que sa remontée fulgurante par la vallée du Rhône a obligé les Allemands à évacuer tout le midi et tout le Massif central sous la pression de la Résistance.
charles de gaulle débarquement de Provence Lhistoire vraie : il y a 50 ans, le 6 juin 1964, Charles de Gaulle refusait de commémorer « le débarquement des anglo saxons »
Charles de Gaulle commémore le débarquement de Provence le 15 août 1964 : cf. extrait d’actualités disponible sur le site de l’INA : http://www.ina.fr/video/CAF94058797
Charles-de-Gaulle : – Et je commémorerai la libération de Paris, puis celle de Strasbourg, puisque ce sont des prouesses françaises, puisque les Français de l’intérieur et de l’extérieur s’y sont unis, autour de leur drapeau, de leurs rimes, de leur patrie ! Mais m’associer à la commémoration d’un jour où on demandait aux Français de s’abandonner à d’autres qu’à eux-mêmes, non !
« Les Français sont déjà trop portés à croire qu’ils peuvent dormir tranquille, qu’ils n’ont qu’à s’en remettre à d’autres du soin de défendre leur indépendance ! Il ne faut pas les encourager dans cette confiance naïve, qu’ils paient ensuite par des ruines et par des massacres ! Il faut les encourager à compter sur eux-mêmes !
Allons, allons, Peyrefitte ! Il faut avoir plus de mémoire que ça ! Il faut commémorer la France, et non les Anglo-Saxons ! Je n’ai aucune raison de célébrer ça avec éclat. Dites-le à vos journalistes. »
Il reprend : « Ceux qui ont donné leur vie à leur patrie sur notre terre, les Anglais, les Canadiens, les Américains, les Polonais, Sainteny et Triboulet seront là pour les honorer dignement. »
NOTE : Sainteny et Triboulet étaient respectivement Ministre des anciens combattants et Ministre de la coopération en 1964.
  • 13 mai 1964
Espérant que le général aura oublié sa vive réplique, ou en tout cas aura oublié que c’est à moi qu’il l’a adressée, je remets la question sur le tapis, 10 mois et demi plus tard, le 13 mai 1964.
  • « Ces messieurs de la presse qui me reprochent de ne pas aller en Normandie 20 ans après, que faisaient-il alors ? Il ne se battaient ni en Normandie, ni ailleurs. La Libération s’est passée sans eux. Elle s’est passée d’eux. »
Alain Peyrefitte : « Ne craignez-vous pas, si nous ne devons pas du moins quelques explications, que votre absence du 6 juin en Normandie soit mal interprétée ?
Charles-de-Gaulle : – Mais je vous l’ai déjà dit ! Il n’a jamais été question que j’y aille ! Je ne suis pas allé pour le cinquième anniversaire ; ni pour le dixième ; ni pour le quinzième. Pourquoi voulez-vous que j’y aille pour le vingtième ? Et j’ai demandé au Premier ministre de ne pas y aller non plus. D’ailleurs, le Premier ministre anglais n’y va pas. Johnson ira pas non plus. Pourquoi irions-nous ?
(Évidemment, Wilson et Johnson n’y vont pas, parce que De Gaulle n’y va pas.)
Alain Peyrefitte : – Eisenhower et Montgomery doivent y aller.
Charles-de-Gaulle : – Ce sont des acteurs, qui se font payer cher à la télévision. »
Finalement, Eisenhower et Montgomery, après avoir annoncé leur participation, ne sont pas venus.
  • 10 juin 1964
Après le Conseil du 10 juin 1964, le Général laisse percer encore son agacement : « Ces messieurs de la presse qui me reprochent de ne pas aller en Normandie 20 ans après, que faisaient-il alors ? S’étaient-ils battus pour que la France recouvre sa liberté, pour qu’elle contribue à sa délivrance ? Que faisaient-ils pendant la guerre ? Il ne se battaient ni en Normandie, ni ailleurs. La Libération s’est passée sans eux. Elle s’est passée d’eux. »
Et lui, il a dû se battre pour que le débarquement ne se passe pas complètement de la France libre. S’il a prononcé son discours de Bayeux le 16 juin 1946, ce ne fut pas pour commémorer le débarquement du 6 juin, mais son débarquement sur les talons des Américains, le 16 juin 1944 à Bayeux.
Il recule son fauteuil, cale son dos. Il a envie de parler.
Vous croyez que les Américains et les Anglais ont débarqué en Normandie pour nous faire plaisir Lhistoire vraie : il y a 50 ans, le 6 juin 1964, Charles de Gaulle refusait de commémorer « le débarquement des anglo saxons »
  • « Vous croyez que les Américains et les Anglais ont débarqué en Normandie pour nous faire plaisir ? »
Charles-de-Gaulle : « Vous croyez que les Américains et les Anglais ont débarqué en Normandie pour nous faire plaisir ? Ce qu’ils voulaient, c’était glisser vers le nord le long de la mer, pour détruire les bases des V1 et des V2, prendre Anvers et, de là, donner l’assaut à l’Allemagne. Paris et la France ne les intéressaient pas. Leur stratégie, c’était d’atteindre la Ruhr, qui était l’arsenal, et de ne pas perdre un jour en chemin.
Churchill avait demandé à Eisenhower d’essayer de libérer Paris pour Noël. Il lui avait dit : « Personne ne pourra vous en demander davantage. »
Eh bien si, nous étions décidés à demander davantage ! Le peuple de Paris s’est soulevé spontanément et il aurait été probablement écrasé sous les décombres, comme le peuple de Varsovie, s’il n’avait pas été soutenu. Mais il y avait des hommes qui, trois ans plus tôt, à Koufra, s’étaient juré de libérer Paris, puis Strasbourg. Ce sont eux qui ont libéré Paris avec son peuple.
NOTE  : Leclerc et sa colonne, qui venaient du Tchad pour rejoindre la Tunisie en guerroyant, avaient fait, dans l’oasis de Koufra, le serment de ne pas déposer les armes avant d’avoir libéré Paris et Strasbourg.
  • « Les Américains ne se souciaient pas plus de libérer la France que les Russes de libérer la Pologne. »
Charles-de-Gaulle : « Mais nous n’avions pas l’accord des Américains. Quand j’ai vu que l’insurrection parisienne allait être écrasée par une division allemande intacte qui arrivait de Boulogne-sur-Mer, j’ai donné l’ordre à Leclerc de foncer. C’est ainsi que nous avons évité à Paris le sort de Varsovie. Nous avons obligé les Anglo-Saxons à changer de stratégie. Les Américains ne se souciaient pas plus de libérer la France que les Russes de libérer la Pologne. Ce qu’ils voulaient, c’était en finir avec Hitler, en essuyant le moins de pertes possibles. Ce qu’ils voulaient épargner, c’était le sang des boys, ce n’était pas le sang, les souffrances et l’honneur des Français.
« Effectivement, si les Anglo-Saxons avaient pu mener leur stratégie jusqu’au bout, ils auraient peut-être réussi à frapper l’Allemagne au cœur plus vite. De toute façon, Hitler aurait fini par être battu, et la France aurait fini par être libérée. Mais si les Français étaient restés passifs, et si nous n’avions pas eu de part à la défaite d’Hitler, c’est au bout du compte lui qui aurait vaincu la France. »
— FIN DE L’EXTRAIT DE L’OUVRAGE « C’ÉTAIT DE GAULLE » D’ALAIN PEYREFITTE –
————– Tome 2, Édition de Fallois Fayard 1997 – pages 84 à 87 —————-

Ce que Roosevelt et les américains voulaient vraiment faire de la France en 1944

de gaulle ROOSEVELT Lhistoire vraie : il y a 50 ans, le 6 juin 1964, Charles de Gaulle refusait de commémorer « le débarquement des anglo saxons »
  •  « Bien entendu, je traite avec Darlan, puisque Darlan me donne Alger ! Demain, je traiterai avec Laval si Laval me donne Paris ! »
(Franklin Roosevelt, Président des États-Unis, le 23 novembre 1942, devant les émissaires de Charles de Gaulle à la Maison Blanche)
Pour comprendre quels étaient les objectifs de Franklin Roosevelt, et des cercles dirigeants américains, quant à l’avenir de la France après le débarquement, il est utile de relire un passage essentiel des Mémoires de Guerre.
Nous sommes en novembre 1942. Les Anglo-Américains viennent de réaliser le débarquement en Afrique du nord française (Opération Torch), d’ailleurs sans en avoir prévenu le chef de la France Libre. L’affaire a été un succès militaire éclatant puisque les troupes françaises (pétainistes) d’Afrique du nord se sont rendues au bout de 48 heures, après avoir fait seulement semblant de se battre.
En revanche, une décision fait scandale, aussi bien au sein des Français Libres réfugiés à Londres que parmi l’opinion publique britannique : le général américain Eisenhower, bien entendu avec le plein accord du président Roosevelt, a décidé de maintenir l’Amiral Darlan, l’un des dauphins de Pétain, au pouvoir à Alger. En somme, Darlan a retourné sa veste et les Américains l’en récompensent en le maintenant dans ses fonctions à la tête de l’Afrique du nord française !
Sitôt la nouvelle connue, Charles de Gaulle décide d’envoyer deux émissaires à Washington pour protester avec la dernière énergie auprès du président Rososevelt. Lequel les reçoit et leur livre une vision de la France d’après-guerre proprement scandaleuse. C’est ce célèbre passage des Mémoires de Guerre :
Il n’en faut pas davantage pour que le Président Roosevelt surmonte, à l’égard de Darlan, les scrupules démocratiques et juridiques que, depuis plus de deux années, il opposait au général de Gaulle. Par son ordre, Clark reconnaît le haut-commissaire et entame avec lui des négociations qui aboutissent, le 22 novembre, à un accord en vertu duquel Darlan gouverne et commande, pourvu qu’il donne satisfaction à ses vainqueurs anglo-saxons.
Sans doute, le Président fait-il publier une déclaration affirmant que les arrangements politiques conclus entre Eisenhower et Darlan ne sont « qu’un expédient temporaire. » Mais recevant, le 23, André Philip et Tixier et s’irritant de leurs protestations, il leur crie : « Bien entendu, je traite avec Darlan, puisque Darlan me donne Alger ! Demain, je traiterai avec Laval si Laval me donne Paris ! »
Charles de Gaulle, Mémoires de guerre, Tome 2, l’Unité, 1942-1944, chapitre « Tragédie »
Page 48 (édition Plon)
On voit donc bien la collusion qu’il y avait entre les autorités américaines et les autorités du régime de Vichy. Le président Roosevelt et les cercles dirigeants américains voulaient disposer, au sortir de la guerre, d’une France aussi domestiquée que celle qu’avait souhaitée Hitler. C’était finalement un conflit d’impérialisme entre les Américains et les Allemands, rien d’autre.
Et Roosevelt souhaitait promouvoir les pétainistes contre de Gaulle parce qu’il savait parfaitement qu’ils seraient infiniment plus dociles, pour obéir à Washington comme ils obéissaient à Berlin, plutôt que le Fondateur de la France Libre, dont l’intransigeance sur l’indépendance de la France était déjà légendaire.
Cette vision stratégique de ce que devait devenir la France d’après-guerre selon Washington a été confirmée et précisée par Charles de Gaulle, vingt ans après les événements. Toujours à Alain Peyrefitte, dans un autre passage capital de l’ouvrage C’était de Gaulle. Passage que voici  :
—- EXTRAIT DE L’OUVRAGE « C’ÉTAIT DE GAULLE » D’ALAIN PEYREFITTE —-
———————— Palais de l’Élysée, 17 juin 1964 —————————
————– Tome 2, Édition de Fallois Fayard 1997 – page 52 —————-
de gaulle roosevelt était un type qui voulait dominer univers Lhistoire vraie : il y a 50 ans, le 6 juin 1964, Charles de Gaulle refusait de commémorer « le débarquement des anglo saxons »
  • « Roosevelt était un type qui voulait dominer l’univers et, bien entendu, décider du sort de la France. Alors, de Gaulle, ça l’embêtait ; il ne le trouvait pas assez souple. »
Charles-de-Gaulle : « Roosevelt était un type qui voulait dominer l’univers et, bien entendu, décider du sort de la France. Alors, de Gaulle, ça l’embêtait ; il ne le trouvait pas assez souple. Il pensait que le jour où les Américains auraient débarqué en France, si le Maréchal était encore là, il n’aurait rien à leur refuser ; ce qui était bien vrai.
Ensuite, Vichy étant devenu vraiment impossible, il a laissé tomber Vichy. Il a essayé de se rattraper sur Giraud.
Puis, voyant que ça ne donnait rien, il a essayé de se rabattre sur Herriot. Il a même tenté de fabriquer un gouvernement à Paris au moment où j’allais y entrer, avec Laval, Herriot. Tout ça été manigancé avec Otto Abetz [Représentant de Hitler à Paris sous l’Occupation] et avec Allen Dulles, qui était à Genève pour le compte de la CIA. »
Alain Peyrefitte : – Allen Dulles
Charles de Gaulle : – Oui, c’est ça. D’abord moi, en arrivant à Paris, j’aurais foutu ce gouvernement au [trou][...]. Vous pensez, à l’époque, Herriot, Laval et Abetz ça ne pesait pas lourd. Mais Roosevelt se figurait qu’Herriot assurerait la continuité avec la IIIe et Laval avec Vichy, et que tout ça allait apparaître comme la République.
Seulement, Hitler, ça l’a exaspéré quand il a su ça. Il a dit : « De quoi, de quoi ? Laval, Herriot, et tout ceux-là ? » Alors, il a fait savoir à Laval de s’en aller à Sigmaringen, il l’a fait dire aussi au Maréchal, il a désavoué Abetz, il a fait remettre Herriot dans sa prison. Il a tout nettoyé.
Roosevelt voulait imposer aux Français Pierre Laval et Édouard Herriot Lhistoire vraie : il y a 50 ans, le 6 juin 1964, Charles de Gaulle refusait de commémorer « le débarquement des anglo saxons »
Le gouvernement que Roosevelt (ci-dessus) voulait imposer aux Français en 1944 : Pierre Laval et Édouard Herriot (ci-dessous)   !
L’opération avait été préparée en concertation avec le chef de la CIA Allen Dulles et l’ambassadeur d’Hitler à Paris Otto Abetz… 
CIA Allen Dulles et lambassadeur dHitler à Paris Otto Abetz Lhistoire vraie : il y a 50 ans, le 6 juin 1964, Charles de Gaulle refusait de commémorer « le débarquement des anglo saxons »
Le Président Roosevelt refusa toujours de reconnaître la légitimité de la France Libre, préférant maintenir une ambassade auprès de Pétain et du régime de Vichy jusqu’en novembre 1942, puis usant des manœuvres les plus tortueuses pour tenter d’écarter Charles de Gaulle du pouvoir et installer, à sa place, des dirigeants plus malléables.
Ainsi, en août 1944, soit plus de deux mois après le débarquement de Normandie, le Président Roosevelt espérait encore installer au pouvoir à Paris Édouard Herriot – homme politique radical de la IIIe République – et Pierre Laval – la figure la plus honnie de la Collaboration, avec lequel il avait d’ailleurs des liens de parenté par alliance. Ce projet scandaleux, minutieusement décrit par de Gaulle dans ses Mémoires de guerre, avait été ourdi par une étroite concertation entre le chef de la CIA Allen Dulles, l’ambassadeur d’Hitler à Paris Otto Abetz et le dauphin de Pétain.
Allen Dulles (1893 – 1969) fut le premier directeur civil de la Central Intelligence Agency (CIA), du 26 février 1953 au 29 novembre 1961, et l’un des sept membres de la commission Warren chargée d’enquêter sur l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy.
Il était également le frère cadet de John Foster Dulles, Secrétaire d’État des États-Unis du gouvernement Dwight Eisenhower, de 1953 à 1959, et actionnaire principal de la United Fruit Company, société bananière influente dans les républiques bananières d’Amérique latine.
Allen Dulles est un personnage des plus controversés : sa carrière au sein de l’État américain ne cessant d’être émaillée de conflits d’intérêts personnels et familiaux plus ou moins importants, dus à sa participation à la vie de grands groupes industriels internationaux ainsi qu’à la carrière de son frère John Foster Dulles qui travailla lui aussi pour ces grands groupes.
Otto Abetz (1903 – 1958), francophone et francophile, représenta l’Allemagne en France en 1938 et en 1939, d’où il fut expulsé le 30 juin 1939 comme présumé espion. Le 8 juillet 1940, à la suite de l’armistice entre la France et l’Allemagne, il fut de nouveau envoyé en France. Nommé ambassadeur de l’Allemagne le 3 août 1940, il conserva ce poste jusqu’en 1944 et travailla à mettre en place une politique de collaboration. En juillet 1949, le tribunal militaire de Paris le condamna à 20 ans de travaux forcés pour crimes de guerre, en particulier pour son rôle dans l’organisation de la déportation des juifs de France vers les camps de la mort. Il fut libéré en avril 1954.
Charles de Gaulle : « Bohlen [L’ambassadeur des États-Unis en France] se comporte envers moi comme Roosevelt il y a vingt ans. Il reçoit en permanence des députés, des sénateurs, des journalistes, et il les monte contre nous. Je n’en ignore rien. Ils font tous ça, les Américains.
Bohlen ambassadeur des États Unis en France Lhistoire vraie : il y a 50 ans, le 6 juin 1964, Charles de Gaulle refusait de commémorer « le débarquement des anglo saxons »
NOTE :Charles E. Bohlen (1904 – 1974) fut ambassadeur des États-Unis en France de 1962 à 1968. Très hostile à de Gaulle, Charles E. Bohlen avait des liens de parenté proches avec Alfried Krupp von Bohlen und Halbach, héritier des aciéries Krupp, l’un des principaux fabricants d’armes de l’Allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale, criminel nazi reconnu coupable de pillage et de crime contre l’humanité le 31 juillet 1948, et condamné à douze ans d’emprisonnement et à la confiscation de ses biens.
Charles de Gaulle : « Roosevelt, c’était pareil, il ne traitait qu’avec des gens qui étaient mes ennemis. Il avait autour de lui, à Washington, des types comme Chautemps.
Alain Peyrefitte : – Et Saint John Perse.
Charles-de-Gaulle : – Oui, Léger qui avait été limogé par Paul Reynaud. Et d’autres du même tonneau, avec qui Roosevelt prenait le thé. Ils le montaient contre moi, en remâchant leurs échecs. Seulement, ça continue. Alors, Bohlen ne voit que nos adversaires, les Mitterrand et les Maurice Faure.
Camille Chautemps ministre dÉtat du Front populaire successeur de Léon Blum Lhistoire vraie : il y a 50 ans, le 6 juin 1964, Charles de Gaulle refusait de commémorer « le débarquement des anglo saxons »
 NOTE : Camille Chautemps, ministre d’État du Front populaire, successeur de Léon Blum de juin 1937 à mars 1938 à la tête du gouvernement, fut vice-président du Conseil des gouvernements Édouard Daladier, puis du gouvernement Paul Reynaud. Ardent partisan de l’Armistice et très hostile à de Gaulle, il fit partie du gouvernement de Philippe Pétain jusqu’au 12 juillet 1940. En novembre 1940, chargé d’une mission officieuse, il partit pour Washington, et choisit d’y demeurer jusqu’en 1944.

Alexis Léger secrétaire général du Quai d’Orsay 1933 à 1940 Lhistoire vraie : il y a 50 ans, le 6 juin 1964, Charles de Gaulle refusait de commémorer « le débarquement des anglo saxons »
NOTE : Alexis Léger, secrétaire général du Quai d’Orsay 1933 à 1940, artisan de la rencontre de Munich (et grand poète sous le pseudonyme de Saint-John-Perse) avait été mis en disponibilité par Paul Reynaud, Président du Conseil, le 20 mai 1940. Il s’était ensuite réfugié aux États-Unis.
Charles de Gaulle : « Churchill, lui non plus, n’admettait pas qu’on ne plie pas. Au lieu de trouver des gens de caractère qui lui auraient tenu tête, il s’entourait de gens qui étaient couchés par terre.
« Je me rappelle un soir, quand j’ai rencontré Roosevelt pour la première fois, au Maroc. Roosevelt voulait m’obliger à me soumettre à Giraud. J’ai envoyé Roosevelt faire foutre, poliment mais fermement. Alors, Churchill m’a fait une scène invraisemblable. Je l’ai mal pris, et je lui ai dit : « Qu’est-ce que ça veut dire : On ne vous comprend pas ? Vous n’êtes pas digne de votre charge ! » Je l’ai très mal traité.
Alors, le dernier jour, on s’est réuni autour de Roosevelt pour se dire adieu. Churchill, devant tout le monde, a commencé à me refaire une scène en me disant : « Vous n’avez pas suivi le Président. » Il piquait une lèche éhontée à Roosevelt, et c’est Roosevelt qui, à la fin, a trouvé que ça suffisait et lui a imposé silence. Il a dit : « Maintenant, il faut que ces deux généraux se serrent la main devant les photographes. »
« La politique de Roosevelt, c’était exactement celle qu’ont aujourd’hui les Américains dans le Sud-Est asiatique. Ils ne peuvent pas en imaginer d’autre. Des marionnettes, c’est ça qu’ils veulent en face d’eux. »

– FIN DE L’EXTRAIT DE L’OUVRAGE « C’ÉTAIT DE GAULLE » D’ALAIN PEYREFITTE
————————–Palais de l’Élysée, 17 juin 1964 —————————
————– Tome 2, Édition de Fallois Fayard 1997 – page 52 —————-
Général Giraud promue par Roosevelt pour tenter de contrer Charles de Gaulle Lhistoire vraie : il y a 50 ans, le 6 juin 1964, Charles de Gaulle refusait de commémorer « le débarquement des anglo saxons »
La marionnette nommée Général Giraud, promue par Roosevelt pour tenter de contrer Charles de Gaulle. 
Cette célèbre et hypocrite poignée de mains entre de Gaulle et le général Giraud, pétainiste passé au service des Américains, fut exigée par Roosevelt lors de l’entrevue des quatre hommes au Maroc en 1942. On distingue Roosevelt (à gauche) et Churchill (à droite) assis à l’arrière-plan, en train de contempler avec satisfaction cette scène de théâtre organisée devant les appareils photos des journalistes de la presse anglo-saxonne.
Le président américain voulait absolument promouvoir Giraud, personnage falot, peu intelligent et sans tempérament, pour empêcher Charles de Gaulle d’accéder au pouvoir. Car le patron de la Maison Blanche, qui était intelligent et sournois, avait parfaitement compris que de Gaulle était le seul homme d’État français, le seul capable de faire échec au projet des États-Unis de vassaliser la France après la fin de la guerre.

Conclusion

La commémoration du 6 juin 1944 en très grandes pompes, avec les plus hautes autorités de l’État, semble parfaitement légitime et nécessaire à nos compatriotes, tellement des pans entiers de l’Histoire réelle ont été occultés depuis 70 ans.
Il est donc plus que temps que les Français fassent pour de bon le « travail de mémoire » qu’on leur demande, à condition de le faire dans son intégralité, sans biais ni a priori, et sans passer sous silence les actions précises des Alliés, et tout spécialement des Américains à l’encontre de la souveraineté et de l’indépendance de la France.
S’il y a certes toutes les raisons pour s’incliner devant la mémoire des soldats anglais, canadiens et américains morts sur le sol de France, qui ont contribué de façon décisive à la fin de l’Occupation nazie, il n’y a en revanche aucune raison de permettre aux États-Unis d’Amérique de camoufler les objectifs politiques peu reluisants qui étaient ceux de leur gouvernement à l’époque des faits.
Il est important que les Français, et notamment les jeunes générations, sachent que Roosevelt avait décidé :
  • de placer la France « libérée » sous son occupation militaire américaine,
  • de lui imposer une « fausse monnaie » imprimée aux États-Unis,
  • et de maintenir Pierre Laval au pouvoir, figure hideuse et honnie de la Collaboration et de l’intelligence avec l’ennemi, et tout cela avec la complicité de l’ambassadeur d’Hitler en France.
Par la même occasion, il serait utile de rappeler le soutien financier considérable qu’apporta l’oligarchie industrielle et financière américaine à Adolf Hitler et à son régime pendant toute les années 30 ,et pendant encore une grande partie de la guerre. Les travaux d’Anthony Sutton, désormais de plus en plus connus, permettent notamment de jeter une lumière crue sur cette coopération secrète entre les États-Unis et l’Allemagne hitlérienne.
Tous ces rappels historiques permettraient à Washington de faire à son tour, et utilement, son « travail de mémoire » et sa « repentance ». Cela permettrait aussi d’inviter Washington à abandonner ses prétentions à l’hégémonie mondiale.
Au lieu de se plier servilement à l’opération de communication voulue par Washington afin de légitimer son hégémonie actuelle sur l’Europe et la France - par Union européenne et Otan interposées -, le président Hollande devrait ainsi garder à l’esprit que son rôle est d’enseigner la vérité historique aux jeunes générations et d’être « le garant de l’indépendance nationale », comme le lui en fait obligation l’article 5 de notre Constitution.
L’UPR demande au gouvernement d’organiser une grande commémoration digne de ce nom le 15 août 2014, à l’occasion des 70 ans du débarquement de Provence.
François ASSELINEAU

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lundi 30 septembre 2013

Le dimanche, une passion française

Pascal Riché | Cofondateur Rue89

Religieux, familial, consumériste : qu’on l’attende ou le haïsse, le dimanche est depuis longtemps l’enjeu de luttes idéologiques inattendues. Voici son histoire.

Il n’y a qu’en France qu’on s’écharpe sur le travail du dimanche tous les trois ou quatre ans, sans que jamais on ne parvienne à calmer les esprits.
« Je hais les dimanches », chantait Piaf dans une ode paradoxale à cette journée extraordinaire. Le dimanche, avec son statut particulier, semble être un caillou dans la chaussure de la République. Il faut se replonger dans l’histoire du pays pour mieux comprendre pourquoi il déclenche tant de polémiques et déchaine tant de passion.
Le dimanche chômé n’est pas seulement une fête religieuse devenue conquête ouvrière : il a été l’enjeu de batailles très violentes et d’alliances parfois surprenantes, qui brouillent les lignes idéologiques traditionnelles.
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Le dimanche religieux : l’église assoit son contrôle


L’histoire commence il y a quelques milliards d’années – nous n’avons pu déterminer la date exacte, malgré nos recherches, désolé. Dieu, après avoir bien bossé, décide de se reposer le septième jour (Gn 2, 1-3). Il aime tellement cela qu’il bénit cette journée particulière :
« Il se reposa, le septième jour, de toute l’œuvre qu’il avait faite. Et Dieu bénit le septième jour : il en fit un jour sacré parce que, ce jour-là, il s’était reposé de toute l’œuvre de création qu’il avait faite. »
C’est l’idée du chabbat : une journée particulière où l’on ne travaille pas. Une journée où la communauté se retrouve, ce qui donne une ambiance particulière, faite de relations amicales, familiales, de réflexions (et de prières, bien sûr).
Les premiers chrétiens adoptent la formule, mais ils veulent se démarquer des juifs : comme le Christ est ressuscité le premier jour de la semaine (« yom rishon » en hébreu), ils décident d’instaurer cette journée sacrée ce jour-là : ils l’appellent le jour du seigneur (« dies dominicus », qui deviendra « dimanche »).
Ce jour-là est aussi celui du soleil (« dies solis ») dans le calendrier romain (d’où, en anglais, « sunday », en allemand « sonntag », etc.). Une coïncidence qui fait bien les choses. En 321, l’empereur Constantin introduit le repos du dimanche dans les villes de l’Empire. Il s’impose comme le jour de la messe dans toute la chrétienté et l’Eglise condamne les travaux serviles ce jour-là. Le repos est même imposé à partir du XIIe siècle aux « infidèles », juifs ou sarrasins.
L’Eglise, sous l’Ancien Régime, tente de contrôler le dimanche pour lui garder sa fonction sacrée et empêcher qu’il dérive vers un jour d’oisiveté pure ou, pire, de beuverie. Comme le raconte Alain Cabantous, professeur émérite d’histoire à l’université de Paris I-Panthéon-Sorbonne, et auteur de « Le Dimanche, une histoire : Europe occidentale, 1600-1830 » (2013) ;
« Pour les théologiens catholiques ou protestants, le dimanche doit rester le jour où l’on “se repose des œuvres ordinaires pour vaquer plus à loisir à la méditation des œuvres de Dieu”. »
2

Le dimanche festif : alors on danse



« Fête de village » de Pieter I Bruegel le Vieux (1525-1569) (Wikimedia Commons/CC)
A partir de la fin du XVIIe siècle, pour des raisons morales (lutte contre le jeu et la débauche) et économiques (perte de temps de travail pour les pauvres), on supprime de nombreuses fêtes religieuses et chômées non dominicales. « Elles pouvaient atteindre le nombre de 35 dans certains diocèses, comme celui de La Rochelle », raconte Robert Beck, maître de conférence en histoire contemporaine à l’université de Tours, auteur d’une « Histoire du dimanche ». Résultat :
« Les fêtes prévues lors de ces jours anciennement chômés sont naturellement reportées aux dimanches suivants. Le dimanche devient une journée festive. »
La « profanation » du dimanche commence, ce que l’Eglise n’avait pas prévu. Au XVIIle siècle, le dimanche devient un jour où l’on s’habille avec coquetterie (on « s’endimanche »), où l’on danse et où l’on joue. Il devient attractif. Cette évolution ne va pas de soi : les élites voit dans ce temps libre un gaspillage.
3

1793, le décadi : attaque révolutionnaire contre le dimanche



calendrier républicain
Grâce à l’introduction du calendrier révolutionnaire, le dimanche, ce pilier temporel de la foi chrétienne, est abattu. Les jours ne sont plus divisés en semaines, mais en décades. Les jours de la décade sont primidi, duodi, tridi, quartidi, quintidi, sextidi, septidi, octidi, nonidi, décadi. Le « décadi » est le jour de repos et de fête républicaine.
Dans cette période de déchristianisation à tous crins, le décadi était une machine de guerre contre le dimanche et une résistance s’organise dans les pays les plus chrétiens, à commencer par la Vendée. S’habiller de beaux habits le jour de l’ex-dimanche devient un signe contre-révolutionnaire...
La plupart des historiens racontent que le calendrier a été un échec, mais Serge Bianchi, professeur émérite d’histoire de l’université de Rennes-II, est plus nuancé :
« Le calendrier a fonctionné pendant deux ans, pendant cette période de déchristianisation. Il symbolisait la ferveur patriotique, lorsque la France était en guerre contre le reste de l’Europe. Les instituteurs, les juges de paix, les sociétés populaires le relayaient. Il posait quelques problèmes pratiques, comme l’organisation des foires qui avaient lieu le dimanche. »
Le calendrier révolutionnaire meurt peu à peu, avec la rechristianisation de la France. Après le concordat, il disparaît.
4

Le dimanche bourgeois et « Saint-Lundi » ouvrier



Croquis strasbourgeois, « Le Saint-lundi », de A. Noetingen (1880 ?) (Alsatica)
Sous la restauration, le dimanche est sanctifié en 1814 par le roi : son caractère sacré est renforcé et la possibilité de faire travailler les ouvriers ce jour-là est restreinte.
A partir de 1830, sous la pression de la bourgeoisie industrielle et commerçante, il devient de plus en plus courant de travailler le dimanche, surtout dans les villes, malgré les protestations de l’Eglise. Alain Cabantous évoque les premiers mouvements contre l’ouverture des commerces :
« A partir de 1836, des associations catholiques destinées à lutter pour le respect du repos dominical sont fondées : leurs membres doivent boycotter les commerces ouverts le dimanche. »
On voit parallèlement apparaître un dimanche bourgeois, différent du dimanche religieux ou du dimanche festif. C’est une journée où il faut s’ennuyer un peu. On quitte le champ des obligations (messe, fêtes...), on entre dans l’ère du temps libre. La promenade devient une institution. Les nobles, eux, ne participent pas à cette nouvelle religion de la promenade dominicale. Dans « La Fille aux yeux d’or », de Balzac (1835), deux jeunes aristocrates se croisent avec surprise aux Tuileries : « Je m’étonne, mon bon, que vous soyez là le dimanche », dit Paul de Mannerville à Henri de Marsay.
Se développe également une institution ouvrière aujourd’hui oubliée, le « saint-lundi ». C’est une vieille institution, qui remonte aux débuts de l’industrialisation sous l’Ancien Régime.
Les ouvriers étaient payés le samedi soir. Robert Beck :
« Les ouvriers travaillaient le dimanche matin, et passaient le dimanche après-midi en famille. Le lundi, ils décidaient souvent collectivement de se détendre. On allait à la guinguette, on buvait : on appelait cela le saint-lundi. »
Le « saint-lundi », ajoute-t-il, n’était pas uniquement un jour de fête et de beuverie : c’était une journée que s’octroyaient les ouvriers eux-mêmes. En chômant le lundi, ils se reposaient, mais faisaient aussi la nique au patron et marquaient ainsi leur indépendance. Cette journée permettait par ailleurs de tenir des réunions politiques où syndicales.
Vers le milieu du XIXe siècle, l’élite considère le saint-lundi comme un fléau national. Lorsque des ouvriers l’imposent dans une ville, c’est une « tâche d’huile sur une étoffe de laine », déplore en 1869 l’économiste belge Charles le Hardy de Beaulieu dans un pamphlet contre « ce mal dégénéré en habitude » :
« C’est afin de les y aider [les ouvriers, ndlr] de tout mon pouvoir que j’ai entrepris cet écrit, destiné à leur montrer tout le mal qu’ils se font à eux-mêmes et à autrui, en persévérant dans cette détestable pratique de fêter la saint-lundi, ou de chômer deux jours par semaine au lieu d’un, qui suffit amplement pour le repos et le plaisir. »
Après la Commune, le saint-lundi est vigoureusement combattu et disparaît peu à peu. Les élites poussent à transformer le dimanche en jour chômé. L’ouvrier qui se repose une journée entière est plus productif, explique-t-on.
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Le dimanche laïque : la loi de 1906 et la défense de la famille



Manifestation pour le dimanche chômé, 1900 (Rue des Archives/Tallandier)
A la fin du XIXe siècle, les ouvriers travaillent dix heures par jour. Les syndicats réclament un jour de repos hebdomadaire, comme c’est déjà le cas dans d’autres pays comme l’Allemagne. Le mouvement de revendication démarre dans les commerces, soumis à la pression des grands magasins. La CGT n’est pas seule dans ce combat. L’Eglise fait également pression pour restaurer le dimanche chômé, de même que les ligues antialcooliques.
Les arguments des uns et des autres se mêlent. On met en avant l’intérêt des ouvriers, de la productivité des ateliers, mais aussi de la famille, pierre angulaire de l’ordre social et moral.
On retrouve, dans les débats d’aujourd’hui, les mêmes arguments étroitement tissés. Ainsi, l’an dernier, Jean-Luc Mélenchon, leader du Parti de Gauche (et ancien enfant de chœur) a défendu le dimanche chômé en mettant en avant dans un communiqué l’intérêt de la famille :
« Je m’oppose absolument et formellement au travail du dimanche qui détruit la vie de famille et se met au service d’un consumérisme aveuglé. Je dénonce cette escalade de trouvailles contre les petits bonheurs simples de la vie des gens simples. »
La loi du 13 juillet 1906, qui rend le repos dominical obligatoire, est votée dans cet esprit-là, mêlant conquête sociale et renforcement de la famille. Le dimanche est de nouveau porté sur un piédestal, mais laïque cette fois-ci.
Mais la loi se heurte à des difficultés d’application : seul un ouvrier sur trois a droit à son dimanche de repos en 1913. Le repos dominical n’entrera dans les mœurs que dans l’entre-deux guerres.

Georges Seurat, « Un dimanche après-midi à l’Île de la Grande Jatte » (Art Institute of Chicago/Wikimedia Commons/CC)
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La société de consommation bouscule le dimanche


Après la guerre, la bataille du dimanche semble une affaire close. C’est sans compter sur certaines chaînes de grande consommation ou d’ameublement, qui font pression sur le pouvoir pour élargir les dérogations.
Conforama installe un grand magasin à Séclin, dans la banlieue de Lille en 1974, qu’il ouvre le dimanche. L’enseigne justifie sa décision par « la démocratisation des biens d’équipements » qui a naturellement « changé les comportements d’achat ».
Débat sur le travail du dimanche dans les grands magasins
1979
L’Inspection du travail s’en mêle, les syndicats du commerce se mobilisent, et Conforama est condamnée à une amende de 1,4 million de francs. Mais le débat est relancé et il ne cesse de revenir, éternel « marronnier » de la vie politique, tous les trois ou quatre ans...

mercredi 4 avril 2012

Tout ça n'empêche pas Nicolas, qu'la Commune n'est pas morte





Tout ça n'empêche pas Nicolas, qu'la Commune nest pas morte 
Paroles d'Eugène Pottier (1886) sur l'air de T'en fais pas Nicolas de Parizot .
Allusion à la Commune de Paris, cette chanson a été écrite par l'auteur de "l'Internationale" peu après l'enterrement de Jules Vallès.



Tout ça n'empêche pas Nicolas, qu'la Commune... par Tushratta

mardi 3 avril 2012

Morts aux Ritals !


paru dans CQFD n°97 (février 2012), rubrique , par Mathieu Léonard
mis en ligne le 03.04.2012 - commentaires
Entre 1890 et 1910, on comptabilise une soixantaine d’incidents xénophobes dans le monde ouvrier français. Rixes entre ouvriers français et belges dans le Nord, affrontements sanglants entre Italiens et locaux dans les carrières de Senlis, contre des Espagnols dans l’Aude, ces divers incidents expriment une même protestation contre l’embauche d’une main-d’œuvre étrangère. La revendication d’un protectionnisme du travail national n’est pas sans rapport avec la montée en puissance des ligues nationalistes et antisémites, à une époque où le mouvement ouvrier organisé est encore en gestation – la CGT se constitue en 1895 – et l’idée internationaliste est quasimment oubliée depuis la scission de l’Association internationale des travailleurs en 1872. Le nationalisme sert d’ultime refuge aux ouvriers exposés au chômage et privés de formes de solidarités sociales effectives. Dès lors l’ouvrier nationaliste joue contre son camp en renforçant la domination du patronat national.
« Les étrangers nous prennent nos places, nos emplois, nos fiancées », peut-on lire dans la lettre d’un ouvrier adressée à un député à la fin des années 1880. Les griefs principaux sont que les immigrés pèsent à la baisse sur le salaire et dégradent les conditions de travail, ce qui est loin d’être avéré à qualification égale. Par contre, il est évident – et c’est une constante toujours à l’œuvre – que les besognes les plus pénibles, les moins bien payées, donc délaissées par les ouvriers locaux, sont majoritairement dévolues aux travailleurs immigrés.
Les Italiens constituent alors la main-d’œuvre étrangère la plus importante et… la population la plus exposée. En 1881, Marseille avait d’ailleurs connu une chasse à l’homme contre les Italiens (15 % de la population urbaine) restée dans l’histoire sous le nom de « Vêpres marseillaises ». Bilan : 3 morts et une vingtaine de blessés. En août 1893, la compagnie des Salins du midi recrute 920 ouvriers payés au rendement pour le battage et le levage du sel. La crise économique rend plus âpre encore la concurrence entre les travailleurs saisonniers qui se distinguent en trois catégories : les « Ardéchois », les « trimards », composés de vagabonds, et les « Piémontais » au nombre de 410. Les équipes sont mélangées. Dans ce désert salé et sans ombre, à huit kilomètres d’Aigues-Mortes dans l’Héraut, tout commence par une bagarre le 16 août. Les trimards, moins rodés à la tâche que les Italiens, reprochent à ces derniers d’imposer des cadences trop intensives. Un Italien est accusé d’avoir rincé sa chemise pleine de sel au-dessus du baquet d’eau potable des trimards. On en vient aux mains et au couteau. Par vengeance, les trimards colportent la rumeur jusqu’au bourg que des Italiens ont tué des Aigue-Mortais et appellent à la « chasse à l’ours ». Lourdement avinés, les trimards s’arment de bâtons, les Aigue-Mortais de fourches et de fusils. La population aux fenêtres, se croyant aux courses camarguaises, encourage les féroces patriotes. Le drapeau français est brandi pendant qu’on assomme et tue les ouvriers italiens jusqu’au lendemain, sous les yeux des gendarmes et des édiles locaux. Durant la curée, un drapeau rouge est aussi déployé, ce qui n’est pas fait pour dissiper la confusion, et lorsque la troupe cherche à intervenir, la meute s’y oppose aux cris de « Fourmies », en référence à la fusillade par l’armée des mineurs deux ans auparavant dans le Nord. Le bilan est de 8 morts, enterrés en toute hâte, et d’une vingtaine de blessés. Lors du procès, l’accusation charge les Italiens et trouve un bouc émissaire ; le jury acquitte les assassins en dépit de preuves évidentes. La presse nationaliste applaudit. Le mythe des cadavres d’Italiens reposant au fond des marais demeurera longtemps. Cette tuerie entachera durablement les mémoires locales et nationales du sceau de la honte. La production d’un discours xénophobe à prétention sociale, gommant la véritable lutte des classes, ne peut vraisemblablement avoir que de funestes conséquences.
À lire : Gérard Noirel, Le Massacre des Italiens – Aigues-Mortes, 17 août 1893, Fayard, 2010.
La Commune -   Vae Victis



vendredi 24 février 2012

Années 1980 : les fossoyeurs du nouveau monde / Entretien avec François Cusset
Un véritable traumatisme. Dans La décennie - Le Grand Cauchemar des années 1980, l’historien des idées François Cusset a brillamment conté la grande offensive néo-libérale - rouleau-compresseur idéologique, culte du fric et des valeurs (dites) entrepreneuriales. Pour le numéro 2 de la version papier, il revenait sur ces années incroyablement "décomplexées".
La version originelle de cet entretien est paru dans lenuméro 2 de la version papier d’Article11.
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Ils ont tout enterré – l’utopie, la pensée critique, la contestation, Marx, le communisme et même l’histoire. Notre monde est devenu champ de ruines, quand le leur portait beau et s’affichait avec morgue, certain de la supériorité de ses mots d’ordre : soumission au marché, modernisation technocratique, esprit d’entreprise et argent-roi. Un vrai rouleau-compresseur, lancé au mitan des années 1970, avec les autoproclamés « nouveaux philosophes » et leur dénonciation du totalitarisme, et méthodiquement conduit au long des années 1980. Rien d’autre que la pensée unique capitaliste et de sombres perspectives néo-libérales, comme si une Margaret Thatcher sous cocaïne avait pris le contrôle de toute la partie occidentale du globe. Peu ou prou : l’enfer.
Pour conter leur victoire, un livre – foisonnant et passionnant. L’ouvrage se nomme La Décennie1, le sous-titre donnant le ton : Le Grand Cauchemar des années 1980. L’historien des idées François Cusset2 y dresse le tableau, presque effrayant, de ces années de vide et de trop-plein : élimination pure et simple (ou peu s’en faut) de toute question sociale et abondance de discours creux – ceux des (prétendus) intellectuels et des politiques, tous convertis aux principes de la communication et de la libre-entreprise. Multipliant et croisant les références, des films aux articles de journaux, des chansons aux discours politiciens et aux spots de pub, l’auteur de La Décennie ne se contente pas de dire une époque : il documente le fonctionnement d’une véritable machine de guerre idéologique.
Aux commandes : Bernard-Henri Levy, Jacques Séguéla, André Glucksman, Jacques Attali, Alain Finkielkraut, Laurent Joffrin, Luc Ferry, Alain Minc, Pascal Bruckner, Jacques Julliard et tutti-quanti. Déjà. Il y a trente ans, ils faisaient main-basse sur la (pseudo) vie intellectuelle française ; ils en tirent encore les ficelles aujourd’hui. Il y a trois décennies, ils prêchaient la conversion aux joies du marché et accompagnaient la mise au pas néo-libérale ; ils ne s’en sont toujours pas lassés. C’est là aussi que l’ouvrage s’avère essentiel : en faisant vivre ce passé proche, c’est le présent – le nôtre et le leur – qu’il éclaire. En donnant des clés de compréhension d’un monde que nous subissons toujours, c’est la possibilité d’un contre-basculement idéologique qu’il renseigne. François Cusset en parle ci-dessous, conversation libre, permanents aller-retours entre les années 1980 et aujourd’hui.
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La Décennie a ceci de précieux qu’il ne se contente pas de décrire le basculement idéologique des années 80, il lui donne réellement corps...
Pour rendre vivant ce livre contre-idéologique, j’ai eu recours à toute une chair d’actualité et d’événements – disons : le corps et l’esprit du temps. J’ai même davantage pris plaisir à décrire une époque qu’à dénoncer des idéologues que nous sommes si nombreux à fustiger.
Là est le paradoxe du livre : il mêle une ligne politique, de déchiffrage idéologique, et une ligne subjective - ce désir de saisir l’esprit délétère qui fut celui de ma jeunesse. L’écrire a d’ailleurs eu un effet d’auto-analyse : j’ai compris le désarroi complet dans lequel ma génération se trouvait. Nous étions alors confrontés à une sorte d’obligation d’aller dans le sens du vent et du fatalisme économique ; cela ne nous excitait pas, mais rien d’autre ne nous était proposé.
Pour mener à bien cet ouvrage, les sources se sont révélées essentielles. Il en est une que j’ai épuisée de A à Z : Le Nouvel Observateur, magazine centre-gauche de l’élite – là où toutes les voix influentes de « gauche », politiques mais aussi culturelles et artistiques, s’exprimaient toutes les semaines. Je l’ai lu ainsi, comme la tribune de l’élite. Et il a – pour la petite histoire - été à l’origine d’une vraie fierté personnelle : après la publication de La Décennie, j’ai reçu une lettre d’insultes de son ancien patron, Laurent Joffrin, furieux de m’avoir ouvert les portes de l’Obs pour que j’en tire un portrait si peu flatteur...
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J’ai aussi épluché Libération, son évolution – du journal prolétaire et en guerre des années 70 jusqu’au journal libéral-branché des années 1980 – étant symptomatique de l’époque. Et Globe, Actuel, les médias audiovisuels, etc.. J’ai enfin lu beaucoup d’essais parus à ce moment-là, parce qu’ils sont l’un des véhicules idéologiques de l’époque. Le décollage de l’essai comme genre best-seller remonte en effet aux années 1980, avec de premiers tirages à plus de 100 000 exemplaires – pour les BHL et assimilés.
Au final, tu dresses un tableau presque effrayant de cette décennie...
On oublie ce que c’était. À l’échelle mondiale, les années 1980 correspondent à une nouvelle phase du capitalisme : il s’étend à des zones ou des sphères qui n’étaient pas encore colonisées – parce qu’elles n’avaient alors pas besoin de l’être et que le capitalisme était organisé différemment. Il s’attaque alors à la vie privée, au corps, à l’intimité, etc...
La question du rapport au corps, par exemple, est essentielle pour comprendre la décennie. Si on ne saisit pas qu’il y a une excitation corporelle, sportive, athlétique et aventurière qui est promue avec l’esprit d’entreprise, une dimension de fun, plus ou moins surjouée, on fait l’impasse sur l’esprit du temps. Parce qu’on en reste – finalement – à une analyse idéologique. C’était le souci d’un Jean-François Lyotard : « Tous les intellectuels de gauche aux mains propres n’ont jamais compris qu’on pouvait jouir en buvant le foutre du capital. » Cette dimension de jouissance est primordiale pour comprendre toute l’ambiguïté des années 1980.
Car il y a bien ambiguïté ! Du point de vue superficiel des excitations et des palpitations, du corps et des sensations, le capitalisme alors déchaîné est plus fun que toutes les expériences contestataires. Le problème est là : cet agencement jouissif fonctionne, agissant comme un ressort tendu vers l’individualisme à tout crin. On présente aujourd’hui ce dernier comme une façon de diviser la société, de tuer toute forme de collectif ; je crois plutôt qu’il est un conte de fée, une promesse d’aventure faite à chaque petite existence. Chacun aurait ainsi en soi un potentiel infini d’histoires et de scénarios.
Le capitalisme fonctionne sur cette promesse faite aux « perdants » qu’ils ont une chance d’atteindre la félicité de ceux qu’ils scrutent dans les médias. Ils devraient détester ces gens qui leur volent tout ; au contraire, ils les aiment, les désirent et les envient. Parce que – justement – il y a du corps, de la jouissance, toute une aisance. L’autre, celui d’en face, n’est pas seulement l’ennemi social, il est aussi un corps dans lequel on se projette.
C’est lourd de conséquences, la multitude non embourgeoisée s’en trouve complètement clivée. D’un côté, les gens sont certains qu’une injustice irréversible est la cause de leur existence quotidienne ; de l’autre, ils s’identifient au corps du gagnant, espérant qu’un jour il soit le leur. Ce clivage démobilise.
Tout l’esprit des années 1980 tient dans cette promesse qu’il ne faut pas de compétences particulières pour réussir, mais juste un mélange de chance, de niaque et d’avantages liés à l’époque – ce n’est donc pas une question de prédestination sociale. C’est accessible à tout le monde : voilà ce que prétend le néo-libéralisme en agitant ce vieux mensonge de la démocratie entrepreneuriale. Faire de quelqu’un d’aussi gouailleur que Tapie le héros des années 1980 est une façon d’affirmer que le grand patron n’est plus un énarque méprisant né avec une cuillère en or. Qu’on peut tous l’être.
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Jusqu’à la caricature... Les formules de ces hérauts de l’esprit de compétition – Tapie, par exemple, avec son « Gagner, vivre, c’est bouger » – sont si excessives qu’elles en deviennent ridicules...
En rédigeant l’ouvrage, je me suis demandé si ces gens se rendaient compte qu’ils étaient si caricaturaux. J’ai compris ensuite que toute époque de renouvellement offensif d’une idéologie est forcément décomplexée. Il s’agit de tout essayer, de faire passer des dogmes sous des formes excessives avant de les émousser, pour aboutir finalement à un discours politiquement correct. Le langage des élites est beaucoup plus décomplexé et spectaculaire dans les années 1980 ; elles mettent par la suite un peu d’eau dans leur vin en s’excusant pour les fameux « excès » du capitalisme.
Il s’opère donc un léger retournement discursif au début des années 1990. Mais celui-ci n’est que rhétorique : le capitalisme intègre la peur de la mondialisation et de ses excès sans remettre en cause son principe idéologique. La meilleure illustration en est la campagne électorale de Chirac autour de « la fracture sociale ». Dans sa bouche, une telle formule – récupérée d’une note de la Fondation Saint-Simon4 et qui résume parfaitement quinze ans d’évolution française – est bien sûr une immense arnaque. Elle permet pourtant de prolonger pendant deux mandats l’aventure des années 1980.
Prolonger ? Cette décennie ne se limite donc pas aux années 1980 ?
Elle dure en fait presque vingt ans. Elle prend racine dans un basculement qui a lieu en France au mitan des années 1970, lié à un reflux rapide de l’excitation et des effectifs gauchistes, ainsi qu’à l’arrivée de la crise. La naissance du mouvement dit anti-totalitaire, opération stratégique et médiatique conduite par BHL et Glucksmann, l’incarne parfaitement : tout se passe comme si la France découvrait l’existence du goulag... Ce mouvement met en réalité une pression énorme sur ceux qui tentent de rester fidèles aux idéaux de 68.
À l’autre bout, on peut étendre cette décennie jusqu’au mitan des années 1990, nombre de pistes tracées dans les années 1980 se prolongeant ensuite. Si la fin du deuxième mandat de Mitterrand représente une évidente césure, c’est surtout le mouvement social de 95 qui marque un coup d’arrêt.
C’est un coup d’arrêt symbolique...
Mais essentiel, car il enraye la culpabilisation de quiconque se mobilise. Pendant quinze ans, sous la décennie, toute forme de résistance collective est frappée d’interdit. Diabolisée comme ayant partie liée avec le communisme réel et l’horreur soviétique. Ou présentée comme ringarde et rabat-joie face l’omniprésence de la jouissance télévisuelle et entrepreneuriale.
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C’est cette culpabilisation qui est interrompue par le mouvement de 1995. Par son euphorie. Et par le renouvellement des formes de la lutte sociale et de leur contenu d’identification. Je pense ici à l’essor des mouvementismes, lié à des politiques identitaires et contre-identitaires, ainsi qu’au thème radicalement nouveau pour l’extrême-gauche française de la minorité – avec cette idée qu’il est du ressort d’une minorité de résister à l’ordre dominant. C’est d’autant plus important que le communisme a longtemps été une machine à émousser les différences, se montrant aussi aveugle aux particularités que la doctrine républicaine française.
En 1995, ces mouvementismes émergent à la place d’organisations déficientes et inventent des formes politiques nouvelles, liées à la vie quotidienne et à des aspects longtemps jugés non-politiques – le culturel, l’artistique ou le chômage. L’enjeu de la lutte sociale n’est plus seulement la défense du travail, que ce soit par les travailleurs ou par des chômeurs censés retrouver un travail, mais du chômage en tant que situation de vie. Tout cela est assez neuf en France et justifie la césure. Même si, sur le fond, rien n’est interrompu.
Cette décennie est toujours la nôtre, en fait...
Il faut revenir ici à Michel Foucault qui, dans Naissance de la biopolitique, prévient que le libéralisme et le néolibéralisme ne sont pas seulement définis en négatif, avec des formes minimales de gouvernement pour laisser jouer les forces du marché, mais aussi en positif, comme une nouvelle façon de produire la vie, d’instituer des normes, de faire jouir. Le régime néolibéral prend en charge la vie, et t’incite sans cesse à t’épanouir, te « réaliser »... Si c’est ainsi qu’on définit le néo-libéralisme, il émerge bien en Occident à ce moment-là, lié au rejet des vieux carcans dans les années 1960 et 1970, et il mène toujours le jeu aujourd’hui.
Mais à une telle position, il faut ajouter deux changements d’ampleur par rapport à l’élan initial. D’abord, les bouleversements technologiques de la fin du XXe siècle – notamment l’apparition d’Internet, qui accélère ce mouvement en individualisant et virtualisant tout, mais fournit aussi un espace public alternatif nouveau. Et ensuite, le fait que l’actuelle conception dominante du monde et le système l’accompagnant ne sont pas strictement néolibéraux : ils constituent en réalité un attelage étrange entre néolibéralisme et néoconservatisme, ou conservatisme sécuritaire6. Je dis « étrange » parce qu’on oublie – ça paraît tellement naturel depuis le 11 septembre... – que ces deux mouvements idéologiques ne sont a priori pas convergents. D’un côté, il y a le libertaire-libéralisme du grand laisser-faire et des formes de vie à réinventer du moment que le marché organise tout. Et de l’autre s’impose un discours civilisationnel agressif, militariste et interventionniste, axé sur des valeurs religieuses et morales.
Depuis dix ans, ces deux courants font cause commune. Certains événements montés en neige, comme le 11 septembre, justifient cette articulation. Mais il ne faut jamais oublier que la faiblesse du système dominant est là. Que sa fragilité réside dans ces deux dimensions susceptibles d’entrer en conflit.
Cette fragilité ne se manifeste pourtant en aucune façon...
Cela n’obère pas sa réalité. Je crois que la coexistence de ces deux courants relève d’un cynisme suprême, comme une entente entre l’avant et l’arrière-scène. L’ode aux valeurs – retour aux racines, à l’identité, à l’Europe ou à l’Amérique chrétiennes – serait un divertissement spectaculaire : les élites la voient comme un spectacle donné à l’avant-scène et permettant de préserver, en coulisses, l’accord sur l’essentiel. C’est-à-dire sur le néo-libéralisme et ses soutiens publics, sur la préservation des intérêts des classes possédantes.
Êtes-vous islamophobes ou islamophiles ? : les gens se déchirent sur ce type de question. Ce débat de valeurs arrange cyniquement les élites, qui savent que le fond est ailleurs. Rappelons que l’Islam c’est à la fois Al-Qaida et Dubaï – soit l’intégrisme d’une infime minorité, et une tentative majoritaire de concilier religion d’État et développement économique postmoderne accéléré. Rappelons aussi qu’il vaut mieux, pour ces élites occidentales, un Iran sous la coupe des mollahs, menaçant Israël et l’Amérique de façon purement théorique, qu’un Iran communiste ou tiers-mondiste.
Pour revenir à cet étrange attelage... il faudrait peut-être parler de biopolitique sécuritaire pour décrire cette production de normes de défense de la vie, autour des logiques de criminalisation du risque, de principe de précaution et de production médiatique de la peur à l’échelle mondiale. Mais le néolibéralisme c’est aussi l’économie de marché, la formule ne suffit donc pas...
Ne pourrait-on pas résumer tout cela par les termes « société de contrôle » ?
Dans un texte célèbre, Post-scriptum sur les sociétés de contrôle, Gilles Deleuze énonce que l’époque est dominée par un paradigme nouveau : le contrôle a remplacé la discipline – qui est contrainte imposée au corps, obligation physique. Les sociétés modernes s’appuieraient ainsi sur la diffusion sans fin d’un principe souple de contrôle, opérant notamment par délégation à de nouvelles fonctions. Pôle Emploi est une parfaite illustration de ces nouvelles instances de contrôle : ses employés ne sont plus là pour fournir une aide financière ou des conseils, mais pour contrôler l’existence sociale et privée des chômeurs. Et pour s’assurer qu’être au chômage ne soit pas différent d’être au travail.
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S’y ajoute l’endo-flicage, tant les individus ont intégré la nécessité du contrôle. Nous l’éprouvons tous, qu’il s’agisse de nos peurs sur la santé, le réchauffement climatique, les catastrophes naturelles... Il s’agit en fait d’une nouvelle obligation faite à chacun, et que chacun s’impose à soi-même, d’apporter sa pierre à un effort collectif de moindre risque.
Internet joue aussi son rôle dans cette logique d’auto-contrôle. Facebook, par exemple, est devenu une façon pour chacun de s’assurer qu’il a les mêmes modes d’expression et de plaisir, les mêmes soucis anodins que tous ses amis et voisins. Ce n’est pas nécessairement une homogénéisation, mais cette logique de contrôle se diffuse partout.
On se retrouve là bien loin de l’exubérance des années 1980...
Celles-ci revendiquaient en effet l’excès, jusqu’au spectaculaire, au mauvais goût, et au risque d’aller trop loin. Le principe de plaisir de l’entrepreneur, par exemple, était lié au risque vital, donc à des sports extrêmes ; c’est beaucoup moins vrai aujourd’hui. Je pense que l’équivalent – l’équivalent structural, dirait Bourdieu – du saut à l’élastique ou de l’ascension de l’Anapurna dans les années 1980, en tant qu’idéal du cadre performant, serait aujourd’hui le Club Med Gym... C’est là un moyen sans danger de renforcer chaque jour, petit à petit, ses défenses. Le néolibéralisme exige désormais que chacun resserre les boulons et ne gâche pas ses chances.
Les années paillettes et les émissions en prime-time sur l’entreprise réjouie ne pouvaient durer indéfiniment. Il y a une maturation de cet amalgame idéologique, qui apprend à se contrôler après s’être déchaîné. Joue aussi un effet de génération : dans les années 1980, ce composé-là est défendu par des gens qui ont la quarantaine, et passent ensuite le relais à la génération suivante, qu’ils ont matraquée idéologiquement, à qui ils ont répété sur tous les tons : «  Les jeunes, vous n’y pensez pas, ne prenez pas la rue. Les barricades, c’est fini, on les a terminées pour vous. Suivez plutôt la révolution médiatique, technologique, etc... » Une fois le relais transmis s’impose un côté plus posé, moins lié au retournement de veste et moins prosélyte.
Cette nouvelle génération s’identifie parfaitement à son époque ?
Disons qu’elle baigne dedans, dans sa réalité et dans ses mythes. Il faut d’ailleurs le souligner : la question de la production de récits est cruciale à l’âge néolibéral. Il n’y a plus de grands récits idéologiques ou utopiques, et il faut donc que le petit récit individuel – auquel on est condamné, puisque seuls subsistent des formes d’épanouissement et de réalisation individuelles – devienne fabuleux. Par l’horreur, à la American Psycho7. Par la métamorphose de l’entrepreneur égoïste en philanthrope mondialisé, façon Georges Soros ou Bill Gates. Ou par la figure de la minorité vengeant les siens par sa réussite – la femme, l’immigré ou le musulman.
Pour que l’idéologie néolibérale fonctionne, il faut qu’elle se connecte sur une dimension fabuleuse, sur tout un storytelling. Elle le fait très bien : en trente ans, la capacité à produire des histoires convaincantes, permettant aux gens de s’identifier à un collectif, passe ainsi de la gauche à la droite. C’est très marquant. Auparavant, la droite ne proposait qu’un système de valeurs, sans dimension narrative, quand la gauche constituait un grand réservoir utopique d’histoires possibles ; c’est désormais l’inverse : la gauche défend certaines valeurs mais ne parvient pas à les mettre en histoires aussi bien que la droite.
Les conditions de production des histoires sont bouleversées par l’individualisme forcené et l’effritement des structures collectives, ainsi que par la culpabilisation – tout emploi du futur ou du conditionnel, proche de l’utopie, étant jugé suspect... La seule expérience de gauche ayant renouvelé ce réservoir narratif se situe en Amérique du Sud. Ce qui s’y passe aujourd’hui est essentiel : à l’échelle d’un continent et avec un vrai dynamisme d’ensemble, l’indigénisme et le communisme, deux sources de la gauche s’étant souvent combattues, se rencontrent. Il y a dans ces régions une réelle vitalité des luttes et des récits de luttes. L’accession d’Evo Morales à la présidence bolivienne, qui débute par des rébellions de villages contre la privatisation de l’eau8, est ici exemplaire : il n’y a là rien d’idéologique, juste du narratif.
Chez nous, la question du logement et de la ghettoïsation, très concrète, pourrait constituer une semblable source d’histoires ; ce n’est pas le cas, à cause d’une évidente déconnexion entre les producteurs de discours à gauche et les victimes de la guerre sociale. Cette rupture a été inaugurée triomphalement par les socialistes et leur folie technocratique, au début des années 1980.
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Cette rupture est revendiquée. Dans le livre, tu reviens par exemple sur la célébration du bicentenaire de la Révolution française, aussi démesurée que mensongère...
C’est vrai que la célébration du bicentenaire est confiée au publicitaire Jean-Paul Goude : il conçoit un gigantesque défilé de l’histoire française en technicolor, conçu comme un spot publicitaire. Non seulement la Révolution française est terminée, comme les historiens conservateurs le martèlent en présentant le social et la lutte comme une longue parenthèse à refermer. Mais elle est en plus célébrée comme un souvenir publicitaire, avec strass, paillettes et ambiance néo-pop...
On ne peut – pourtant - réduire la question à cet exemple. Un des premiers symptômes du basculement idéologique et du retour à l’ordre moral de la contre-révolution n’est pas de gommer l’histoire, mais d’y revenir. C’est le retour de l’histoire officielle, l’histoire obscène. Celle des vainqueurs.
Source: Article XI

samedi 11 février 2012

Keynes, le clairvoyant

Cet homme étrange, ne se levant que rarement avant midi, économiste intuitif, était-il le premier décroissant ? Il a été en tout cas, l’un de nos plus originaux de nos économistes. « Une vie une œuvre », l’émission bien connue de « France culture », s’est donnée pour mission d’évoquer la vie de John Maynard Keynes, dans une diffusion éditée sous le titre de «  un économiste au service de la vie  ».
Cette émission réalisée par Marie Laure Ciboulet,présentée par Matthieu Garrigou-Lagrange a été diffusée le 4 février 2012lien
Keynes voulait créer une monnaie mondiale sur laquelle se seraient basées toutes les autres monnaies, et s’il n’a pas été suivi à l’époque, il a été l’un des plus clairvoyants des économistes mondiaux. lien
Né en 1883, mort à la fin de la 2ème guerre mondiale, en 1946, il était d’abord un collectionneur averti de timbres, de tableaux, de monnaies, de livres rares, d’autographes, de manuscrits ; Ce joueur de bridge, professeur de Cambridge, rêvant d’être un artiste, un écrivain, est avant tout le père de « la macro-économie ».
Sa théorie, basée entre autres, sur la relance par l’Etat, revient au devant de la scène à la lumière de la crise actuelle.
Il se considérait avant tout comme un philosophe, bien avant de pencher pour le qualificatif d’économiste, et gagnait sa vie en pratiquant l’achat et la vente d’actions, rien de bien original au fond, mais était aussi un conseiller de talent auquel ont fait appel de grands dirigeants, comme Roosevelt, entre autres.
Il place tout en haut de son tableau d’honneur les artistes, puis les intellectuels, et ensuite les chefs d’entreprises, expliquant que ceux-ci rêvaient d’être des créateurs, ce qu’ils sont à leur manière, en concluant ce tableau par les spéculateurs, même s’il est l’un d’eux, et les rentiers qu’il déteste cordialement.
Sollicité par le gouvernement britannique pour participer à l’effort de guerre, dans l’administration pour s’occuper de l’organisation de la finance de l’économie de guerre britannique, il ne fait ni une, ni deux, il abandonne provisoirement l’ouvrage fastidieux sur la probabilité qu’il était en train de rédiger, part àLondres dans le side-car de la moto de son beau-frère ; En 2 ou 3 mois il va se rendre indispensable, et, alors qu’il n’a que 30 ans, et finira par représenter l’Angleterre aux côtés de Lloyd Georges lors du traité de Versailles, suite à la capitulation allemande, rencontrant à cette occasion ClémenceauWilson
Il va se montrer particulièrement clairvoyant lors de la conclusion de ce traité, et va démissionner bruyamment, dénonçant l’erreur manifeste des termes de celui-ci, convaincu d’avance que cet accord ne pourra déboucher que sur un nouveau conflit, déclarant « vous êtes en train de mettre en place les conditions d’une nouvelle guerre en essayant d’étouffer l’Allemagne, et en lui faisant porter toute la responsabilité du conflit ».
Il avait compris que les réparations demandées étaient plus que ce que les allemands pouvaient payer, amenant inévitablement la misère du pays, mettant en place une « machine à étouffer le pays  » avec les conséquences que l’on sait aujourd’hui : l’arrivée d’Hitler.
Il va d’ailleurs en écrire un livre : « les conséquences économiques de la paix  », livre qui va devenir par la suite quasi un best-seller, lui assurant ainsi une notoriété mondiale.
Extrait : « la politique qui consisterait a réduire à la servitude une génération d’allemands, a abaissé le niveau de vie de millions d’êtres humains, et a privé de bonheur une nation toute entière, serait odieuse et abominable, et elle le serait même si elle nous permettait de nous enrichir, même si elle ne semait pas la ruine de toute vie civilisée en Europe (…) et la justice n’est pas autorisée à faire retomber sur les enfants de l’ennemi les crimes de leurs parents ou de leurs maîtres ».
A la suite de sa décision, il va devenir un enseignant pour le moins original, refusant d’être salarié, venant de temps en temps faire ses cours, suivant les travaux de quelques élèves, et parallèlement, il sera autant journaliste, que spéculateur, afin de gagner sa vie.
Sa grande découverte, c’est d’affirmer, après avoir découvert, et rencontré Freud, que le fondement de l’économie c’est avant tout la psychologie.
Garder l’argent, l’accumulation, l’épargne, c’est quelque chose qui, d’après Freud, renvoie à l’enfance, etKeynes reprend ce concept, en y ajoutant celui de Midas, qui veut que « trop de désir d’argent peut conduire à la mort  », (lien) en ajoutant que le rentier, c’est celui qui est en train de nous tuer, en accumulant l’argent et asphyxiant ainsi l’économie.
Keynes va opposer la macro-économie et la micro économie, celle qui est l’addition de micro décisions prises des individus, à l’échelle d’un marché précis, limité, expliquant que cette micro-économie, ce sont de petits détails, à l’opposé de la macro économie qui est l’étude de l’économie à l’échelle d’un pays, mettant au devant de la scène l’état lui-même, lequel ne se substitue pas aux investisseurs habituels, mais vient donner l’impulsion nécessaire au développement d’un pays, capable d’intervenir lors d’une crise par exemple. lien
Keynes bat aussi en brèche le « sophisme de la vitre cassée » : un gamin casse une vitre, et va donc involontairement donner du travail à un vitrier, sauf que creuser un trou et le reboucher n’est pas productif et que l’argent qui a servi à la réparation de la vitre aurait pu permettre l’achat, par exemple, d’une paire de chaussures. lien
A une autre échelle, une guerre va provoquer plus tard une reconstruction, amenant de la croissance, sauf que l’on ne fait que reconstruire ce qui avait été détruit, procurant ainsi un progrès illusoire.
Il défend une espèce de morale esthétisante en disant, il ne s’agit pas de « donner de l’argent aux pauvres  » mais pour faire fonctionner l’économie, il est rationnel de donner de l’argent à ceux qui ont besoin de consommer, au lieu d’épargner et de spéculer, et il faut verrouiller la spéculation afin de maitriser l’économie, puis la faire passer au second plan, afin qu’on puisse parler de beauté et d’amour.
Que penserait-il aujourd’hui de ceux qui réclament l’instauration d’un logique R.U. (revenu universel) ? lien
Il est prémonitoire en quelque sorte du concept de Léon Paul Fargues et de son « droit à la paresse  », ou de Paul Ariès, promoteur de la décroissance. lien
Keynes pense que les hommes seront meilleurs « s’ils sont dans la beauté », s’ils ont accès à la culture et que dans ce cas, ils seront moins tentés par l’accumulation.
Il défend aussi l’idée que les hommes ne doivent pas trop travailler, et que le progrès technique devrait pouvoir leur libérer du temps libre pour les loisirs et la culture, prophétisant que cela se arrivera dans les années 2020/2030.
Nombreux sont ceux qui aujourd’hui demandent à ce que l’argent gagné par les machines, les robots, chers à Asimov, soient redistribué aux travailleurs remplacés par ceux-ci.
Certains s’interrogent encore aujourd’hui sur l’opportunité des machines, et proposent même un retour en arrière, puisqu’il y a eu, et il y aura peut-être encore, des « briseurs de machines », ceux évoqués parFrançois Jarrige, dans son livre « au temps des tueuses de bras  ». lien
Dès 1800, sous la houlette d’un certain Ned Luddham, un mouvement, baptisé le luddisme, poussa des ouvriers à casser des machines, (lien), ce qui n’empêche pas Joanna Pomian, dans son reportage subjectif, de prendre le contrepied, évoquant le cas de Ferrari, le célèbre constructeur de voitures, affirmant que jamais un robot, dans ce domaine d’excellence, ne pourra remplacer la machine. lien
D’autres pensent que nous sommes devenus des robots, ce que l’on pourrait accepter en regardant cettevidéo, ou lorsque l’on voit un robot officialiser l’union d’un couple de japonais, découvrant à quel point les machines repoussent les limites des attributions humaines. lien
Mais revenons à Keynes.
Il n’aime pas la société dans laquelle il vit, car justement, elle ne produit pas de la beauté.
Il va d’ailleurs participer activement à en faire la promotion en faisant connaitre les peintres français dans son pays.
Favorable d’abord à l’étalon or, il va abandonner cette idée, pensant que cela ralentit la croissance, et devant la crise financière de 1930 qui menace l’Europe, et la guerre qu’il sent poindre, il va défendre le concept d’une monnaie étalon internationale qu’il va appeler le « bancor » et qui ne serait surtout pas le dollar.
Il ne sera pas écouté, et ce sont les USA qui imposeront leur loi, lors des accords de Bretton Woods, même s’il obtiendra quand même la création d’un fond monétaire international. lien
Mais cette macro économie voulue par Keynes, si elle existe aujourd’hui, a connu les dérapages que l’on sait, avec la mondialisation, le chômage et l’inflation dont Keynes pensait à tort que l’un excluait l’autre, avec son lot de paradis fiscaux, qui aujourd’hui dominent en grande partie la finance, avec aussi la « revanche des créanciers  », lesquels ont imposé la libéralisation, et la spéculation qui va avec.
L’émission complète est sur ce lien.
Dans le droit fil de la pensée Keynésienne, un prix Nobel d’économie, Paul Krugman vient de donner, pour la modique somme de 485 € par personne, une conférence qu’il a conclu par cette phrase cruelle à l’adresse des « experts » de la finance venus l’écouter : « le bon sens ne s’applique plus dans un monde où la vertu est devenue un vice et la prudence, une folie ».
Comme dit mon vieil ami africain : « à quoi ça sert à rien de devenir l’homme le plus riche du cimetière  ? ».
L’image illustrant l’article provient de « philippulus.daily-bourse.fr »
Olivier Cabanel