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lundi 16 décembre 2019

Créons un nouveau Café Repaire dans les Yvelines !


Que penseriez vous d'un café ou l'on se réunirait pour débattre de tous types de sujets, dans un esprit critique et sans tabou ?                                                                                                                                                                            D'un café débat qui serait ouvert à toutes et à tous, jeunes, vieux et moins vieux, habitants de St Nom et des communes voisines,                                                                                                                                                                                                              D'un Café Débat ou la parole circulerait  librement ? D'un café débat qui nous aiderait à mieux comprendre le monde dans lequel nous vivons.                        Daniel Mermet, journaliste à France Inter, s’était fait connaitre dans les années 90, en animant l’émission "Là-bas si j’y suis". Cette émission détonnait dans le paysage radiophonique français de l’époque,. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que la libre parole y circulait.                                                                                            L'émission s'était donnée l’ambition de développer le sens critique de ses auditeurs, de promouvoir les valeurs de liberté, d’égalité, de fraternité, de solidarité, de démocratie… Pour info, voici un article des « Inrocks » de juillet 2014, qui décrivait l’émission :    "L'émission "Là-Bas si j'y suis", une anomalie dans le paysage radiophonique ! "Là-bas si j'y suis", parcourait les contrées de France et hors de France, à la recherche du non-dit, de l'événement qui ne parvenait pas à percer la chape de plomb médiatique.                        Elle débusquait l'idée dissidente au libéralisme dominant, le mouvement social qui, quand bien même il était sectoriel, n'en méritait pas moins d'être relaté, la lutte qui, mise bout à bout avec les autres, pourrait enfin faire basculer le rapport de force en faveur des damnés de la terre.                                  Elle tendait son micro tantôt aux plus grands penseurs de la gauche critique (Noam Chomsky, Eric Hobsbawm, Frédéric Lordon, Daniel Bensaïd...), tantôt à la multitude des anonymes investis dans les combats les plus variés. » Pour autant, Daniel Mermet fut débarqué de France Inter en Juin 2014. Mais l’esprit de "Là-Bas si j’y suis" n’est pas mort puisque l’émission s’est transformée en un site internet du même nom ; "Là- bas si j’y suis;"un site qui actuellement connait un vif succès, une deuxième vie puisqu'il affiche plus de 30.000 abonnés payants. En créant l'émission « Là-bas si j’y suis » sur France Inter, D. Mermet a créé conjointement des Cafés Débats que l'on nomme des « Café Repaires »                                                                                            Ces cafés étaient et sont toujours des lieux où l’on peut venir débattre de tout et ou la parole circule librement. Ou l’esprit critique de l’émission "là-bas si j’y suis" est toujours présent . Habitant St Nom La Bretèche depuis 1994, je me suis dit qu'il serait chouette d'y créer un Café Repaire, à St Nom La Bretèche ou dans les environs. Alors que faut-il  pour créer un Café Repaire? Eh bien, seulement  un café qui veuille bien nous accueillir  le temps du débat , ou bien un local qui nous serait prêté gracieusement par la Mairie de St Nom , ou bien alors se réunir chez l'un d'entre nous....                                                                                                                                        Alors si le projet  vous tente et si vous aimez débattre de tous les sujets sans distinction aucune et sans esprit partisan , que ce soit sur des sujets sociaux, sociétaux, économiques, philosophiques, historiques, ,politiques ou autres….Faites le moi savoir  et pour autant que nous soyons une dizaine de personnes nous nous réunirons pour en débattre et faire éventuellement aboutir ce projet.  A très bientôt.
Anardon

samedi 4 février 2012

Rien à brander

Décryptage Médias, par Rémi Douat| 4 février 2012 Blog: Regards


Pour être dans la course, un journaliste doit devenir une marque et se transformer en marketeur de soi-même. Et comme l’homme à l’écharpe rouge, réussir son packaging.
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Le « personal branding », ça vous dit quelque chose ? Inspirée de techniques de marketing américaines, la chose consiste à se construire une identité comme on construit une marque, « brand » en anglais. Mais n’est-ce pas là une affaire de business ? Quel rapport avec le journalisme ? Pour l’un de ses inventeurs, un consultant en management nommé Tom Peters, l’affaire concernerait tout le monde, le jardinier autant que le ministre, car on doit tous savoir se vendre, prophétise-t-il. Les journalistes se sont rués sur le concept. Chez eux, le personal branding s’est d’abord principalement joué sur Internet. Il s’agissait d’être présent sur les réseaux sociaux (Facebook, tweeter…), de bloguer, de soigner sa e-reputation, d’associer son nom à une image, bref de se rendre incontournable. Dépassant Internet, le concept s’est développé pour recouvrir l’ensemble des attributs qui concourent à façonner une image. Prenons l’empereur du personal branding, Christophe Barbier. Un produit surchoix doit se reconnaître au premier coup d’oeil, surtout ne pas se confondre avec un simple Alain Duhamel ou tout autre camarade éditocrate, la concurrence est rude. Dans le registre « j’ai un avis sur tout, y’en a un peu plus je vous le mets quand même », impossible de rater le patron de L’Express, omniprésent expert de… tout. Et l’écharpe rouge, élément central du décor y est pour beaucoup, comme l’emballage du pot de yaourt ajoute sans conteste à sa saveur. Pour filer la métaphore laitière, si votre pot préféré saveur abricot arbore un nouveau packaging toutes les semaines, vous êtes paumés. Il en est du yaourt comme du Christophe Barbier. Ce n’est pas pour protéger son petit cou des frimas hivernaux qu’il arbore son précieux accessoire mais pour rassurer le consommateur.
De même, Joseph Macé-Scaron, dans la catégorie produit découverte du même rayon, est vêtu du premier janvier au 31 décembre d’un polo Fred Perry, identifiable à sa couronne de laurier sur l’abdomen. On s’interroge. A-t-il perdu un pari idiot avec un pote ? Ou gagné son poids en polos ? Est-il actionnaire de la marque ? Pauvres ignorants du personal branding que nous sommes, Macé-Scaron fait simplement de lui un logo. Et le logo rend bien des services. Prenez un texte que vous n’avez pas écrit, par exemple, apposez-lui votre logo et ô magie, ça devient le vôtre. Pour ces cadors du journalisme, qui émargent à dix fois le salaire moyen des journalistes, le personal branding c’est un peu plus de beurre dans les épinards, une visibilité encore accrue, presque une coquetterie. Mais pour les bataillons de journalistes précaires qui forment le gros des troupes, devenir une marque est en passe d’être intégré comme le modèle nécessaire. Les journalistes en font le thème de forums et de réunions tandis que la notion débarque dans les écoles. En substance, cultiver sa propre marque ou disparaître. La tendance transforme mine de rien la profession en profondeur. Car, à l’image de l’arrivée en force du statut d’autoentrepreneur, qui sape les droits élémentaires du journaliste indépendant, le personal branding renforce le primat de l’individu au détriment du collectif. Chaque salarié, même installé dans une entreprise, est un électron libre, en concurrence avec ses collègues. Enfin, la nécessaire activité de promotion de soi est un job auto-administré, hors du droit du travail mais très chronophage. Dan Schwabel, l’autre gourou de l’automarketing professe : « C’est à la fin de votre journée que le succès du personal branding repose entre vos mains. » Toi, journaliste précaire et pas cher, quand tu rentres du taf à 20 heures, quelle idée te prend de vouloir te reposer ? Ordinateur dans une main, iPhone dans l’autre, cultive ta marque, fais de toi un produit pour assurer ta pérennité sur le marché.

Jean-Michel Aphatie, la démocratie et les « candidats inutiles »

par Julien Salingue, le 3 février 2012
Jean-Michel Aphatie n’aime pas ceux que les grands médias ont coutume d’appeler les « petits candidats ». Le 31 janvier, il a de nouveau donné à voir aux téléspectateurs du « Grand journal » avec quel mépris il pouvait considérer ceux qu’il n’estime pas dignes de se présenter à l’élection présidentielle, en s’en prenant à Jacques Cheminade. Inutile de préciser qu’Acrimed, bien que ne soutenant aucun candidat, se situe aux antipodes des points de vue de certains, dont Cheminade. Mais le traitement qu’il a subi est exemplaire de la condescendance avec laquelle les éditocrates n’hésitent pas à traiter ceux qu’ils considèrent comme « petits » et comment, abusant de leur rôle de journalistes, ils s’arrogent le droit de décider qui mérite, ou pas, de pouvoir exprimer ses idées.
L’allergie de Jean-Michel Aphatie aux « petits candidats » n’est pas nouvelle. C’est ainsi, par exemple, que, le 22 juin dernier, dans sa chronique quotidienne du « Grand journal », il s’emportait au sujet de la candidature de Christine Boutin [1] :
« Très fort ! Quelles sont les chances de Christine Boutin d’être élue présidente de la République ? Nulles ! Zéro ! En 2002, elle a fait 1,9 % des voix ! Zéro chance d’être élue présidente de la République ! Mais elle s’en moque ! Parce que Christine Boutin, elle ne veut pas être présidente de la République, elle veut être candidate à la présidence de la République ».
Et d’aligner, un à un, les « petits candidats », entre autres Philippe Poutou (« Je connais son score, lui : 0,0005 %, peut-être ! »), Nathalie Arthaud (« Ça va pas peser lourd, ça non plus, mais on s’en fout ! ») ou Frédéric Nihous (« Il s’en fout lui, d’être président de la République, c’est pas son problème ! »). Et de conclure : « C’est n’importe quoi. […] Ne devraient être candidats que ceux qui ont envie d’être président […], qui ont la possibilité de l’être ». Au moins c’est dit. Le pluralisme, c’est mieux à deux. Ou éventuellement à trois. Mais au-delà, c’est la gabegie. Heureusement, Aphatie veille.
Il a donc remis ça le 31 janvier dernier, toujours sur le plateau du « Grand journal », en s’en prenant cette fois au candidat Jacques Cheminade. Ce dernier vient annoncer qu’il a en sa possession les cinq cents parrainages nécessaires pour déposer sa candidature. C’en est trop pour Aphatie :
« C’est incroyable que vous ayez les signatures. C’est incroyable… Vous devez être le prototype du candidat inutile dans cette campagne. Totalement inutile. Et que des maires, que des gens élus vous donnent une signature, c’est incroyable. Je sais pas comment vous les avez. Je sais pas comment vous faites, si vous avez un numéro de fakir, mais c’est incroyable. Incroyable ».
Ce qui est incroyable, c’est surtout le mépris affiché par Aphatie. Qui ne s’arrête pas là, comme en témoigne ce court extrait vidéo :
« On se marre » ? Pas vraiment. Et surtout pas autant que lorsque le fougueux Aphatie s’en est pris, le 20 janvier dernier sur LCI, à la règle de l’égalité du temps de parole sur les médias audiovisuels entre les candidats lors de la campagne officielle, « une bêtise française incroyable » selon lui. Et, pour ne pas être obligé d’interviewer des « candidats inutiles », il est prêt à tout :
« Je voudrais qu’il y ait une révolte, des manifestations de journalistes, qu’on aille devant le siège du Conseil constitutionnel ». Aphatie favorable à la « révolte » et aux « manifestations » ? Oui, mais de journalistes, bien sûr ! Et de poursuivre avec la même verve : «  [Je voudrais] que deux ou trois confrères courageux fassent la grève de la faim ». Carrément ! Et de préciser aussitôt : « Pas moi, hein… Mais je voudrais tout ça ». Nous voilà rassurés… Et de défier Christine Kelly, du Conseil supérieur de l’audiovisuel, présente sur le plateau de LCI : « Je pense que je vais violer la loi pendant un mois ». C’est beau.
Celui qui confessait, sur son blog, le 9 mars 2010, que « pour qu’une campagne électorale soit intéressante, il faut juste attendre d’avoir les résultats du premier tour » a donc enfin trouvé son combat : empêcher de s’exprimer ceux qu’il estime ne pas avoir voix au chapitre lors de la campagne présidentielle. Une noble cause pour un intervieweur qui, comme nous le soulignons dans le portrait que nous lui avons consacré dans le numéro 2 de Médiacritique(s) (toujours en vente, ici), est aussi inflexible avec les « petits » qu’il est souple avec les puissants. Comme lorsqu’il s’est récemment inquiété des « souffrances » de Claude Guéant, le jour où Libération l’avait comparé, en « une », aux Le Pen : « Vous souffrez de l’image qui est la vôtre dans le débat public ? Vous souffrez ? » [2] Touchant.
Ne doutons pas que ce courageux combat contre le pluralisme sera mené dans l’ensemble des médias dans lesquels Aphatie s’exprime : RTL, Canal +, son blog et… Gala, dans les pages duquel le journaliste rebelle tiendra désormais une chronique hebdomadaire. Nous aurons probablement l’occasion de revenir sur cet exercice d’un genre nouveau pour celui qui se défend d’être un cumulard, et de nous interroger sur l’utilité d’un « journaliste politique » qui rejoint un hebdomadaire people dans le but d’y commenter l’actualité électorale sous la forme… d’un « roman-photo » (sic).
Post-Scriptum
Hasard ou coïncidence ? Quelques heures après la mise en ligne de cet article [3], Jean-Michel Aphatie a jugé utile de publier, sur son blog, une réponse à ceux qui lui reprochent son attitude méprisante à l’égard des « petits candidats ». Extrait :
Dans la politique tout se vaut. Parler de petits candidats est une offense à l’esprit, et surtout le signe de l’allégeance au système puisque si petit candidat il y a, c’est que grand candidat existe, et toute la connivence, la révérence, est dans ce « grand ». Les « Nouveaux chiens de garde », disaient récemment trois sociologues talentueux. L’heure ne doit pas être très éloignée où les collabos devront faire leur autocritique. On les rééduquera, on les enverra dans des champs de patates pour faire la cueillette sous le froid. On les sortira de Saint germain et des palais chauffés. On les aura. Ca ira.
Des propos qui se passent de commentaires. Ou presque. Cette réponse, d’une profondeur sans nom, confirme que Jean-Michel Aphatie a une vision singulière du débat démocratique. Celles et ceux qui ne sont pas d’accord avec sa croisade contre le pluralisme ne peuvent être que des nostalgiques du Stalinisme et/ou du Maoïsme, des camps de travail et de rééducation politique. Il est vrai que la défense du pluralisme en politique, contre lequel Jean-Michel Aphatie s’insurge au nom de son droit à décider quelles formations politiques peuvent avoir accès aux médias, était l’une des caractéristiques principales des régimes staliniens et maoïstes...
Mais ne soyons pas trop exigeants envers Jean-Michel Aphatie qui, occupé à préparer son prochain roman-photo pour Gala, ne doit guère avoir le temps de consulter des livres d’histoire. Et qu’il soit rassuré : si une suite est donnée aux Nouveaux chiens de garde, il y aura toute sa place.

Source: Acrimed

Notes

[1] Voir à ce propos l’article de Philippe Sage sur son blog, duquel la transcription est en partie issue.
[2] RTL, le 29 novembre 2011.
[3] Article que Jean-Michel Aphatie a lu puisqu’il l’a évoqué sur son compte Twitter.

lundi 30 janvier 2012

Leçon N°1: l'art de répéter la question.


journaliste contre BCE - VOSTFR par za-goat

Après avoir vu la séance de questions à Notre Grand Président, on se demande s'il ne faudrait pas envoyer certains journalistes pour un complément de formation  - pour le bien de la Nation - dans une école de journaliste, délocalisée, en Irlande.
 30 Janvier 2012 Par pol Mediapart

Le procès bâclé des nouveaux chiens de garde

Il était difficile de suivre l’émission de propagande organisée dimanche soir 29 janvier pour Nicolas Sarkozy simultanément sur huit chaînes du secteur privé comme du service public, sans penser au titre du documentaire Les nouveaux chiens de garde, qui a été réalisé par Gilles Balbastre et Yannick Kergoat et qui est sorti en salle le 11 janvier dernier.
Car, du début jusqu’à la fin, le face-à-face entre le candidat de l’UMP pour l’élection présidentielle -qui faisait mine de parler en sa qualité de président de la République-, et quatre journalistes -qui faisaient mine de ne pas se rendre compte du subterfuge-, a fonctionné comme la meilleure et la plus terrible des bandes annonces de ce film à charge contre certaines dérives de la presse.
Tout y était ! Jusqu’à la caricature. Comme si la réalité, au pays du « coup d’état permanent », dépassait toujours la fiction. Huit chaînes donc, publiques et privées, (TF1 et sa chaîne d’information en continu, France 2, LCP, Public Sénat et TV5 Monde, I-Télé (du groupe Canal Plus) et BFMTV (du groupe NextRadioTV) ont donc fait écran unique. Pour complaire au champion de la droite. Télé-Sarko sur toutes les chaînes ! Même certains régimes autoritaires ou totalitaires n’osent pas user de semblables procédés, indignes d’une démocratie.
Et les journalistes, aussi, ont été la caricature d’eux-mêmes. Le directeur de la rédaction de BFM-Business, François Lenglet, a, certes, fait un peu mieux son office que Jean-Marc Sylvestre (I-Télévision) ou que Claire Chazal (TF1), en exerçant de proche en proche son droit de curiosité ou de suite, quand ses voisins ne se sont distingués que par leur obséquiosité ou leur servilité. Mais quelle différence ! Dans tous les cas de figure, cette mise en scène a donné la plus détestable des images qui soit du journalisme. L’image de petits marquis, tout en connivence et en simagrées, qui font partie des obligés du Palais, et n’exercent jamais leur mission, celle de l’interpellation. L’image de complices d’une mise en scène organisée non pas pour informer les citoyens mais pour les abuser.
Observant cette émission, on était donc enclin à penser que les réalisateurs des « Nouveaux chiens de garde » -ci-dessous la bande annonce- ont vu juste. Que leur travail est en fait une œuvre de salubrité publique et qu’il devrait susciter un très vaste débat public à l’occasion de la joute présidentielle, de sorte que des émissions de ce type, un tantinet soviétique, soient à tout jamais prohibées. Et surtout, au-delà, de sorte que le débat sur le rôle de la presse et son indispensable indépendance soit relancé ; de sorte que la France engage une refondation démocratique, dont l’un des premiers rouages devrait être une presse libre et indépendante.
Les Nouveaux chiens de garde Bande-annonce par toutlecine
Las ! Le documentaire ne tient, de ce point de vue, qu’une petite partie de ses promesses. Car il décrit, certes, par le menu le système de connivence dans lequel ont été happés certains hiérarques de la presse parisienne. Mais il le décrit avec si peu de finesses, avec si peu de nuances, qu’il finit par rater l’effet vertueux qu’il aurait pu avoir : susciter l’indispensable débat sur la liberté, l’honnêteté et l’indépendance de la presse.
En certains passages, le documentaire est donc tout à la fois savoureux et affligeant car il met en scène tous ces journalistes qui grenouillent dans les coulisses du pouvoir ou de la vie des affaires, qui pour mendier des honneurs, qui pour faire des « ménages », c’est-à-dire des prestations plus ou moins cachées pour des entreprises privées. Christine Ockrent ou Isabelle Giordano sont ainsi prises la main dans le sac. On voit aussi tout ce petit monde s’ébrouer à l’entrée du club Le Siècle, haut lieu du capitalisme de connivence à la française. On se croirait sous la Monarchie de Juillet, à l’époque des Splendeurs et misères des courtisanes décrites par Balzac ; on est en fait sous le régime de Nicolas Sarkozy et la presse est tout autant malmenée quand elle n’est pas même parfois corrompue.
Il faut par exemple voir cette scène stupéfiante au cours de laquelle Jean-Pierre Elkabbach, figure de proue d’Europe 1 et conseiller spécial du groupe Lagardère, multiplie les flagorneries au cours d’une émission télévisée à l’adresse d’un autre invité, qui n’est autre que... son propre patron : Arnaud Lagardère. Cela dure quelques secondes, et c’est ravageur : on mesure la distance qui sépare la France de mœurs authentiquement démocratiques.
Allez vous étonner ensuite qu’un tel système produise des émissions aussi choquantes que celle de dimanche soir ! Indéniablement, il faut donc voir Les nouveaux chiens de garde pour comprendre pourquoi la presse ne fait pas toujours son office.
Pour autant, Les nouveaux chiens de garde brouillent les enjeux de ce débat autant qu’ils les éclairent. Car tout au long du film, il y a une même simplification qui sous-tend toute l’enquête : il n’y a quasiment pas un journaliste pour racheter l’autre. Ce n’est pas dit de la sorte, aussi brutalement mais cela transparaît tout au long du documentaire : issus des classes les plus favorisées, les journalistes reproduisent le plus souvent le système dont ils viennent. La formule revient donc, en boucle, tout au long de l’enquête : « Les journalistes, dans leur grande majorité… ».
Faisant une sorte de sociologie de bas étage, les réalisateurs gâchent donc, et c’est malheureux, une partie de la matière première très riche qu’ils avaient accumulée. Et ils le gâchent plus plusieurs raisons.
D’abord, ils ne parlent certes pas que des traits de caractère de quelques vedettes des médias : des faiblesses des uns, des avidités des autres. Ils détaillent tout autant le fonctionnement et les caractéristiques de ce capitalisme du Fouquet’s, qui a permis aux amis de Nicolas Sarkozy de prendre le contrôle de presque tous les grands médias. Mais à l’évidence, le film attache plus d’importance aux dérives personnelles qu’au système qui les favorise.
Du même coup, les réalisateurs ne font pas un instant apparaître que la question de l’indépendance de la presse et de l’honnêteté de l’information fait débat au sein même de nombreuses rédactions depuis des lustres. Nulle mention – sauf de manière caricaturale et pas franchement honnête, de la crise qui a divisé la rédaction du Monde, depuis une petite décennie ; nulle mention des débats cousins qui ont miné la rédaction de Libération ; nulle mention de la révolte déontologique dans laquelle la rédaction des Echos s’est lancée quand le milliardaire Bernard Arnault a racheté le quotidien ; nulle mention des combats menés sur Internet par des équipes de journalistes pour reconquérir leur indépendance, qu’il s’agisse de notre combat, ici à Mediapart, ou de celui mené par d’autres confrères, ailleurs…
En bref, le film est tombé dans un travers insupportable, celui du procès sans nuance. Laissant croire que ce débat démocratique sur la renaissance d’une presse libre et honnête ne traverse par les rédactions – toutes les rédactions, à des degrés divers - il procède à des simplifications guère plus sophistiquées que celles dont ont usé certains courants ultra post-soixante-huitards. Ce n’est pas « enseignant-flic » reproduisant le savoir bourgeois, mais c’est tout comme : « Journaliste réac »! Réac parce que journaliste…
L’économiste Frédéric Lordon est ainsi appelé à la rescousse pour expliquer, par exemple, que la création, dans le milieu des années 1990, de pages « Entreprises » au sein du journal Monde répondait au souci de la direction du journal de se mouler dans l’idéologie de l’époque, celle de la « mondialisation heureuse ». Et pour établir cette démonstration ahurissante, le film se garde bien de mentionner quelle était en fait notre véritable ambition, la mienne qui ai dirigé ces pages, comme celle de ma consoeur Martine Orange, qui était au Monde avec moi et qui est depuis le début de l’aventure Mediapart : appliquer à ce secteur les règles du journalisme d’investigation – comme nous l’avons montré par exemple avec l’affaire Vivendi Universal.
Ces simplifications, je les redoutais avant d’aller voir le film. Car Serge Halimi est l’un de ceux qui a participé au scénario. Et dans son livre initial, paru dès 1997, Les Nouveaux Chiens de garde (Liber-Raisons d’agir), qui est avec quinze ans de recul à l’origine du film, il avait déjà donné le ton, usant de raccourcis ou d'outrances du même type.
Au total, le film ne produit donc pas tous les effets vertueux qu’il aurait pu provoquer. Montrant les connivences dans lesquelles certains hiérarques de la presse se complaisent et font carrière, il alimente une colère légitime. Mais détaillant peu le système politico-financier qui a placé la presse sous tutelle ou sous influence, il ne fait presque pas mention des réformes démocratiques qui seraient indispensables. Pour garantir une presse libre et indépendante ; pour garantir la protection des sources ; pour faire en sorte qu’en France, à rebours de la tradition néo-bonapartiste, la transparence soit la règle et le secret l’exception ; pour engager en résumé la France dans la voie de l’Islande, celle d’une révolution démocratique.
Dans le cas de la télévision, il est par exemple sûrement utile de pointer les dérives de quelques vedettes. Mais il est aussi décisif d'ouvrir le débat sur les réformes démocratiques à envisager pour redonner leur indépendance à des rédactions sous tutelle. Car un peu trop souvent la gauche pense qu'il suffira de réformer les procédures de nomination des patrons de l'audiovisuel public, alors que les enjeux sont à l'évidence beaucoup plus larges. Ne serait-il pas opportun de donner des droits moraux aux rédactions de l'audiovisuel public: pour qu'elles disposent par exemple d'un droit de veto sur les directeurs de rédaction; pour qu'elles aient le pouvoir de refuser une émission d'information, si elle n'est pas régie par des règles professionnelles ou si les journalistes sont contraints de se plier à des mises en scène dictées de l'extérieur ?
Et ce débat, c’est vraiment dommage que le film ne le lance qu’imparfaitement. Car des émissions comme celle dimanche ne devraient appeler qu’un seul commentaire : plus jamais ça !

dimanche 29 janvier 2012

Les Nouveaux chiens de garde et les aboiements de Laurent Joffrin

par Henri Maler, le 30 janvier 2012
« Laurent Joffrin : "Les nouveaux chiens de garde ? Une opération politique"  » : tel est le titre de l’entretien que Laurent Joffrin a accordé à Renaud Revel, pour L’Expess.fr, le 16 janvier 2001. Parlant du film en effet, Laurent Joffrin affirme  : « on voit bien qu’il participe d’une opération politique menée par un petit groupe venu de l’extrême gauche. » Que voit-il exactement ?
Depuis près de trente ans au moins, depuis la diffusion de la mémorable émission « Vive la crise », le 22 février 1984, Laurent Joffrin modernise et refonde la gauche [1] : c’est son droit, c’est même son job ! C’est, du même coup, l’une de ses principales occupations de… journaliste. Alors, vous pensez bien qu’en matière d’opération politique, c’est un connaisseur ! Et il a failli deviner que la question des médias est une question démocratique, et donc une question politique,... mais pas au point de comprendre que l’est, particulièrement, la question du rôle des patrons de presse, des éminences du journalisme de commentaire et des experts en expertises. Un petit monde dont Laurent Joffrin fait partie et dont il tente de se faire le porte-voix.
Laurent Joffrin lui-même est un expert : un expert, non seulement en refondation permanente de la gauche, mais aussi en critique de la critique des médias. Il a même écrit un livre. Mais si ! Son titre ? Média paranoïa. Son contenu ? Nous en avons extrait la substance sous le titre « Laurent Joffrin, polémiste et psychiatre : Sancho Panza contre les moulins à vent ». Média paranoïa est un chef d’œuvre méconnu. L’entretien avec Renaud Revel est une réédition abrégée de ce chef d’œuvre, pour celles et ceux qui n’ont pas perdu leur temps à le lire. Que trouve –t-on dans cet abrégé ? Que « Tout cela n’a aucun fondement ». Quoi donc ?
Méprisables méprises
« Cela » désigne, pour reprendre les termes du sujet de dissertation proposé par Renaud Revel, « les compromissions et la collusion d’une série de journalistes et de patrons de presse, dont vous-même, avec les élites politiques ou économiques. » Ce qui, somme toute, ne concerne qu’un tiers du film. Passons.
La preuve que « cela » n’existe pas ? Apprenti prestidigitateur, Laurent Joffrin transforme la « collusion » en « assimilation » et, contrairement au film, entretient la confusion entre l’escouade des médiacrates et l’ensemble des journalistes : « Faut-il assimiler les journalistes et les patrons de presse aux dirigeants qu’ils interviewent ou qu’ils fréquentent ? C’est absurde ! ». De qui parle-t-il et que font-ils ? « Ce n’est pas parce que des journalistes côtoient, rencontrent, fréquentent, dans le cadre de leur travail quotidien, des industriels ou des dirigeants politiques, qu’ils sont pour autant inféodés à ces derniers. » Qu’importe si ce journalisme de fréquentation inscrit ses bénéficiaires dans un cercle étroit où se cultivent des différences qui ne touchent pas à l’essentiel ! Qu’importe si ce journalisme de fréquentation prétend se confondre avec le journalisme d’information ! Qu’importe si se trouvent ainsi amalgamés les préposés aux commentaires et des journalistes politiques qui, quoi que l’on pense de leur travail, sont spécialisés dans le « suivi » d’institutions et de formations politiques particulières : Laurent Joffrin, refondateur de la gauche, parle pour tous !
La « série de journalistes » devient peu à peu « les » journalistes, et ce n’est pas fini. Car Laurent court après son idée comme un chiot après un os qu’il aurait lui-même lancé. Il finit par englober toutes les rédactions, pour les protéger d’une critique qui vise les hauts dignitaires dont il fait partie. « Il est idiot de penser qu’ une profession est aux ordres quand elle ne fait que son travail. » Ce qui est idiot, c’est tout simplement de nous prendre pour des idiots. Mais ce qui est idiot n’en fini jamais de l’être : « Que de clichés et d’amalgames... C’est méconnaître les fondamentaux de ce métier. Et c’est surtout mépriser des rédactions entières […]  » De sa « réfutation » de la critique sans mépris du petit monde de quelques dignitaires, Laurent Joffrin, qui ne veut rien en savoir, est passé à celle du prétendu mépris des « rédactions entières » : ce qui est méprisable, c’est d’imputer ce mépris à un film qui est consacré exclusivement aux chiens de garde de l’ordre médiatique et social existant… qui prétendent du même coup au rôle de chiens de garde de « la profession ».
Méprisables mépris
Mais qu’ont-elles fait, ces « rédactions entières » dont Laurent Joffrin se proclame le défenseur ? Elles « ont acquis au fil des décennies leur autonomie et leur indépendance ». Leur indépendance face à des patrons de presse qui ont privé les sociétés de rédacteurs (au Monde, à Libération, par exemple) de tout pouvoir sur leur entreprise ? Leur indépendance face à des responsables de la programmation audiovisuelle dont les journalistes dépendent indirectement ? Leur indépendance face à des chefferies éditoriales qui vident les conférences de rédaction de tout pouvoir sur l’orientation globale de l’information, comme on peut le vérifier à TF1 et à France 2 ? On se demande bien alors pourquoi, par exemple, les syndicats de journalistes exigent que les rédactions soient dotées d’un statut juridique.
Méprisable mépris de Laurent Joffrin pour des rédactions qui résistent encore pour maintenir une très relative indépendance et pour les syndicats de journalistes qui, jour après jour, s’efforcent d’obtenir de nouveaux droits. Méprisables mépris de Laurent Joffrin, non seulement pour les réalisateurs du film, mais surtout pour les dizaines de milliers de spectateurs qui l’ont vu et auxquels il s’adresse en ces termes : « Vous aurez toujours des gens pour fantasmer. Pour vous expliquer que le monde des médias est une planète opaque, avec sa boîte noire et ses complots sous-jacents. Et que les patrons de presse constituent une oligarchie à la botte des puissants. Bref, que tout est pipé, que tout n’est que complot. » Il ne manquait plus que cette la méprisable accusation de complotisme : Joffrin, à court d’idées, ne pouvait pas manquer celle-là…
… Avant de s’offusquer, en guise de conclusion : « Tout cela est insultant pour la profession de journalistes et ne mérite pas que l’on s’appesantisse, car c’est là le signe d’une méconnaissance totale de ce métier et de ses rouages. Ont-ils mis une fois le pied dans une rédaction, les auteurs de ce brûlot, qui font le procès de celles et ceux qui travaillent chaque jour à la fabrication de l’information  ? » Ce qui est méprisable, c’est le mépris que Laurent Joffrin affiche pour les auteurs, qui sont tous journalistes, et pour l’un des réalisateurs, ancien journaliste lui-même.
Ce qui est insultant pour la profession, c’est de s’abriter derrière le simulacre de sa défense contre un procès imaginaire pour ne rien répondre aux critiques bien réelle contre ses hauts dignitaires. Insultant pour la profession, et pour les spectateurs.
Henri Maler
Nota bene. Les vitupérations de notre expert en opérations politiques permettent une petite vérification quasi-expérimentale de l’étroitesse du cercle. Renaud Revel, de L’Express, n’a pas apprécié le film et l’a dit haut et fort [2]. Et que croyez-vous qu’il fit ? Il invita Laurent Joffrin à partager le même point de vue. en l’interrogeant pour L’Express.fr. Eric Mettout, rédacteur en chef de L’Express.fr, n’a pas non plus apprécié le film. Et il l’a dit haut et fort. Et que croyez-vous qu’il fit ? Il écrivit qu’il était totalement d’accord avec le point de vue de Laurent Joffrin [3]. Une prochaine fois, Le Nouvel Observateur, invitera Christophe Barbier, directeur de la rédaction de L’Express… Les rumeurs de fusion entre les deux hebdomadaires sont totalement infondées.

samedi 28 janvier 2012

Une bonne action pour 2012 ? Pensez à Finance Watch 

 

C’est le moment où d’aucuns réfléchissent à faire une bonne action, voire mieux encore un don. La fiscalité française est bonne mère, et permet de réduire ses impôts. Vous avez donnez aux Restos du Cœur, il vous reste un peu d’argent, avez vous pensé à Finance Watch ?


(Oeil - Ptilou - Flickr)

S’il en est qui n’ont pas froid aux yeux, c’est bien les membres de Finance Watch. Ils sont moins d’une dizaine, ont peu d’argent (un budget annuel de seulement 2 millions par an), mais qu’importe, ils ont résolu de s’attaquer à la puissante industrie de la finance, forte de 700 combattants surpayés et d’un budget de 350 millions d’euros, et à la défier sur son terrain de prédilection : le lobbying auprès des institutions européennes.

Nos sept petits David ont la prétention de contrer avec leurs propres arguments les assertions des banquiers et autres hedge funds auprès des parlementaires et des commissaires européens. « Il existe un intérêt général qui n’est pas la somme des intérêts particuliers », osent-ils rappeler.
Ils connaissent bien ce monde, puisque le plus souvent, ils en viennent. Thierry Philiponnat, le secrétaire général est un ancien banquier, défroqué pour Amnesty International. Le « dir’com », Gregory, est un ancien journaliste du Financial Times. Le chef des affaires institutionnelles, Jost Mulder, Néerlandais, a passé huit ans au Parlement européen comme conseiller, puis, avoue-t-il : « J’ai fait du lobbying pour les banques ». Enfin, Frédéric Ash est un analyste qui a mis dix ans ses talents auprès des banques.

En plaisantant on pourrait dire qu’il s’agit d’un remake du film les Sept Samouraïs, déjà revisité en Sept Mercenaires. La jolie fable des bandits au grand cœur qui se mettent au service du peuple (en l’occurrence des villageois) opprimés par des vrais méchants convient tout à fait. Sauf que les armes ne sont pas des flèches ou des fusils, mais les mots, les notes, les calculs. Un exemple ? Lors du débat sur l’interdiction des credits default swap « à nu » à Strasbourg, les hedge funds avaient expliqué en long, en large et en travers aux députés européens que l’utilisation des CDS avait permis de réduire les taux des emprunts auxquels les Etats élevaient de l’argent. Pour démonter cet énorme bobard, Finance Watch a produit alors une note démontrant scientifiquement le contraire, ce qui a permis un vote positif  au Parlement. Concrètement, Finance Watch se veut très actif dans le calendrier de la discussion européenne. « Nous ne sommes pas un lobby, mais une ONG qui utilise le lobbying », explique Thierry Philiponnat.

Effectivement Finance Watch, née à la demande de 22 députés européens de tous bords (sauf les extrêmes) est une sorte d’ONG des organisations de la société civile. Parmi la cinquantaine de membres fondateurs, on trouve des ONG comme Transparency International, Novethic, la Confédération européenne des syndicats (CES), etc.
Il ne reçoit pas de financement public, ni des partis, ni de la finance (mais vise à obtenir des fonds européens, sur concours, l’an prochain). Néanmoins précise la directrice générale Sylvie Delassus : « Le meilleur financement, celui qui garantit la meilleure indépendance c’est le grand public. » Alors, pensez-y… C’est là: http://www.finance-watch.org/



Rédigé par Hervé Nathan le Lundi 26 Décembre 2011 à 18:17 | Commentaires (8)

lundi 16 janvier 2012

Quand Le Parisien désarme ses lecteurs face à la crise

par Jean Pérès, le 16 janvier 2012
Dans un contexte de crise économique et de mesures d’austérité dont les classes populaires sont les premières victimes, Le Parisien, dont le lectorat populaire est important par rapport aux autres quotidiens d’audience nationale, publie un dossier titré « Dites non à la crise ». À la lecture attentive du dossier, cette exigence de révolte se révèlera, malgré des formes trompeuses, être une invitation au conformisme et à la résignation.

L’imposant titre de la « Une » du Parisien du lundi 2 janvier 2012 : « Dites non à la crise » fait plutôt penser à un tract syndical, un appel à la grève ou à manifester. S’agit-il d’une (très) nouvelle politique éditoriale du quotidien ? Le Parisien pousserait-il à la subversion ? Pas vraiment. Le sous-titre est déjà beaucoup moins radical : « Non, tout ne va pas si mal. Il y a des raisons d’espérer. Nous sommes partis à la recherche de Français optimistes, ingénieux ou engagés qui agissent pour que les choses aillent mieux autour d’eux ». Ce n’est donc pas une action collective contre la crise, comme on aurait pu le croire à première vue, qui va donner des « raisons d’espérer », mais l’exemple encourageant de certains individus, « Français optimistes », dotés de certaines qualités, à la recherche desquels l’équipe du Parisien est partie.
La recherche a été fructueuse, ils en ont trouvé des « Français optimistes », et ils sont même nombreux. Ce qu’indique le gros titre de la 2ème page : « Ces Français qui avancent malgré la crise », et le sous-titre : « La sinistrose ne passera pas par eux. De nombreux Français ont décidé de combattre la crise à coup d’optimisme, de solidarité et de bonnes idées. Chaque jour, le portrait de l’un d’eux éclairera ce début d’année ». « Avancer malgré la crise » et « combattre la crise », ce n’est pas la même chose. On retrouve ici la différence, sinon la contradiction, déjà signalée plus haut, entre le titre et le sous-titre ; sauf qu’ici, le sous-titre est le plus radical. C’est que le journal joue délibérément sur deux registres de lutte : affronter la crise, la combattre (et ce combat ne peut être que collectif s’il veut être efficace) ou avancer malgré elle, tirer son épingle du jeu (solution individuelle). Il y a un monde entre ces deux registres, c’est pourquoi ils sont étroitement mêlés dans la prose confusionniste du quotidien. Confusionnisme qui tourne à l’avantage de la solution individuelle chère à l’idéologie libérale.
Pour étayer sa thèse, Le Parisien ne recourt pas à une démonstration formelle, mais à une approche sous divers angles d’attaque destinés à emporter l’adhésion du lecteur.
1) Vous n’avez pas à vous plaindre
Dans la petite colonne des « clés », sensées favoriser la compréhension de la situation grâce à des données chiffrées, on indique ainsi que « 65% des Français sont connectés à Internet, c’est nettement plus que la moyenne européenne (57%) », que « 99,7% de la population possède un téléphone mobile », que la France est « le deuxième pays européen en matière d’épargne ». Plus surprenantes a priori les informations sur le fait que cette même France « avec notamment le groupe Danone, est le leader mondial des exportations d’eaux minérales et gazéifiées », tandis que « Michelin est le numéro un mondial des pneumatiques » [1]. Enfin, dernière « clé » : les Français sont les champions de la vie associative, « 11,3 millions de Français travaillent bénévolement pour une association ».
Tout va donc pour le mieux : suréquipés en technologies de pointe, si riches qu’ils épargnent en quantité, vivant dans un pays exportateur et leader dans certains secteurs, les Français ont encore beaucoup de temps disponible pour du bénévolat.
2) Lisez des livres optimistes
Trois livres sont cités dans la bibliographie intitulée « Des livres pour avoir la pêche » :
Les trente glorieuses sont devant nous, de Karine Berger et Valérie Rabault, « Halte à la sinistrose ambiante ! La France reste un pays performant… » ;
L’Art de vivre au maximum avec le minimum, de J.R. Geyer, « Comment se suffire dans une misère dorée… "le peu amène une satiété, écrit l’auteur, quand on sait la vivre en conscience" » ;
Manifeste de l’optimisme, de Thierry Saussez, « … ce monde dans lequel nous exagérons nos souffrances… ».
Quel que soit par ailleurs l’intérêt de ces ouvrages, la manière dont ils sont insérés dans ce dossier les désigne comme des outils, non pour affronter une crise réelle, mais pour se satisfaire d’une existence appauvrie dans une crise minimisée, sinon niée.
3) Écoutez l’expert économiste : il est optimiste
L’économiste Philippe Moati, professeur à l’université Paris-Diderot, n’a probablement pas signé « Le manifeste des économistes atterrés » [2]. Interrogé sur les « conséquences de la crise pour les ménages », il répond : « Pour l’instant, les conséquences sont loin d’être catastrophiques pour la plupart des ménages ». Même si ce n’est que « pour l’instant » que seulement « la plupart des ménages » sont encore loin de la catastrophe, il faut admettre que Philippe Moati voit les choses du bon côté. Sinon, il aurait pu dire, par exemple : « Les conséquences de la crise sont déjà catastrophiques pour un certain nombre de ménages ». Mais Philippe Moati n’est pas pessimiste, contrairement aux Français qu’il décrit ainsi : « La crise a un autre impact psychologique. Une enquête récente montre que 82% des Français pensent que leurs enfants auront une vie moins bonne que la leur. Une anticipation pessimiste. On a alors tendance à attribuer nos malheurs au monde de la finance et à la mondialisation. La crise porte ce pessimisme à son paroxysme ».
Pourtant, notre économiste a lui-même attribué la crise, quelques lignes plus haut, à « l’affaire des subprimes et la tempête financière à l’échelle planétaire qui s’en est suivi » et à la « crise de la zone euro ». Serait-il « pessimiste » ? Non, juste maladroit. Cette apparente contradiction se résout dans ce que l’on pourrait appeler, en utilisant son langage, « l’optimisme » de Philippe Moati qui ajoute : « Il n’existe pas d’alternative au capitalisme. Il n’y a plus grand-chose dans le catalogue des utopies. Par contre un fonctionnement du capitalisme plus responsable est une nécessité pour l’humanité. ». Il pense que le capitalisme doit et donc peut être amélioré. A cet endroit, on aurait aimé lire le point de vue d’un « pessimiste ». Mais c’eût été gâcher la belle harmonie du dossier du Parisien ; d’autant que ce dossier semble avoir été inspiré par l’économiste optimiste. À la question « Les consommateurs ont-ils modifié leurs comportements ? », il répond : « Tout à fait. On peut d’ailleurs dresser une typologie de nouveaux comportements dont celui du militant, de la personne capable d’adaptation, du profil plus solidaire ou d’une nouvelle race de créateurs façon Géo Trouvetou. » C’est cette typologie qui a été adoptée par le journal.
4) Soyez heureux, c’est dans la tête
L’autre expert du dossier, neurobiologiste celui-là, Jean-Pierre Ternaux du CNRS, est aussi coordonnateur de l’« Observatoire du bonheur » (un clic sur Internet permet de savoir que cet « Observatoire du bonheur » a été créé par la firme Coca-Cola en 2010 et qu’il est financé par elle). [3]. Un connaisseur. Il admet « qu’on vit une période difficile et que l’environnement maussade joue un rôle important dans notre ressenti individuel et collectif ». Voilà pour la crise, assez vite écartée : « Mais plus que la crise, c’est le manque de perspective qui mine l’homme. Il a besoin de se projeter pour avancer et d’aller de l’avant pour être heureux. » On ne saurait être plus précis. Et l’homme, c’est l’individu isolé, « Le bonheur est une construction individuelle, un cheminement personnel » et « l’on peut trouver le bonheur en toute chose, loin des biens matériels. Au fond, le bonheur, c’est dans la tête. » Voilà qui va certainement mettre du baume au cœur des licenciés de Continental, de la Comareg ou de Sea France, et des millions de chômeurs, d’autant que « toutes les études montrent qu’il n’y a aucune corrélation entre le niveau de rémunération et le sentiment d’être heureux dans l’existence ». Ouf ! Les smicards et les abonnés au RSA ont aussi leur chance. Mais le bonheur n’est pas indépendant de tout, puisque « Certaines personnes sont plus ou moins génétiquement programmées pour être heureuses ». Si vous avez quelque difficulté à boucler les fins de mois, n’accusez pas la crise ni les banques, ni les mesures d’austérité, regardez plutôt du côté de vos gènes.

Mais ne désespérez pas pour autant, savourez plus que jamais les petits plaisirs. La conclusion du neurobiologiste donne la mesure de ce bonheur résiduel : « En 2012, il faudra plus que jamais savourer un fruit, un baiser, une mélodie… ». Et pourquoi pas un Coca ? Ou les « 12 plaisirs » conseillés par Le Parisien ?
5) Suivez les conseils du Parisien
Prodigués sur un ton badin et illustrés par un géant (27 cm) à tête de smiley, on peut se demander si ces « Douze conseils pour aimer 2012 » ne relèvent pas de la moquerie (au sens de « on se moque du peuple ! »).
Voici : « Les plaisirs les plus doux souvent les moins chers », « Le smic augmente : c’est mieux que rien », « La méthode Coué, ça marche ! », « Soyez généreux avec autrui », « Profitez du retour des ponts du calendrier » « Ne ratez pas les J.O., le tour de France et la coupe d’Europe », « Faites honneur à la gastronomie française » « Reprenez le sport », « Ne vous privez pas d’aller voter », « Et pourquoi ne pas faire un bébé ? », « les métiers qui recrutent », « En profiter car la fin du monde, c’est pour décembre… ».

Ces conseils pour temps de crise, pour une joie de vivre à bon marché, s’adressent principalement aux pauvres, ou aux populations appauvries par une crise qui leur laisse quelque liberté : faire de bons repas, sourire, « cela libère les endocrines, les molécules du bonheur », faire du sport, suivre les événements sportifs à la télé, toutes choses qu’ils font d’ordinaire, on s’en doute, assez spontanément. Et, mis sans vergogne sur ce même plan des recettes faciles, se reproduire et chercher du travail. Sans oublier d’aller voter car « En démocratie, il n’y a pas de façon plus directe de s’exprimer et d’être acteur de son avenir ». Est-ce bien certain ? En fait, Le Parisien conseille aux Français touchés par la crise de ne rien faire du tout sinon de donner à la résignation à laquelle il les invite une forme agréable en élevant les petits plaisirs de la vie quotidienne au rang de projet, voire de lutte contre la « sinistrose ».
6) Imitez de beaux exemples
Les deux dernières pages du dossier présentent quatre expériences correspondant aux quatre attitudes qui « tournent le dos à la sinistrose ».
Les « Géo Trouvetou » sont simplement des entrepreneurs qui ont eu une bonne idée.
Les « adaptés » sont des « consommateurs malins » qui se débrouillent pour acheter à bon marché.
Les « militants », bien qu’ils soient représentés par une figurine à tête de smiley brandissant une pancarte « Tous ensemble ! » qui fut le cri de rassemblement des grévistes de 1995, n’ont rien de grévistes ni d’acteurs des luttes sociales. Ils « expérimentent des nouveaux modèles de consommation. Ils constituent des circuits alternatifs, comme les Amap… », un militantisme version douce représenté par une militante écologiste.
Les « solidaires » quant à eux « regroupent une partie de la population plutôt en difficulté et qui s’oriente vers le troc, le système D… ».
Quant aux images qui illustrent les acteurs de ces entreprises, elles reflètent également leur réussite et leur satisfaction. Toutes les photos du dossier représentent des personnages souriants, contents. Des figurines à tête de smiley, six dont une géante, complètent les illustrations. Ce sont en tout 18 personnages souriants qui regardent le lecteur, l’enveloppent dans une atmosphère sereine et joyeuse (par un effet photographique, un des personnages semble porter un auréole).

Quelle que soit la valeur que l’on accorde à ces types d’attitudes, force est de constater qu’ils ne sont pas nés avec la crise de 2008 ni celle de l’euro. Ces « Quatre façons de tourner le dos à la sinistrose », comme l’indique le titre général de ces deux pages, sont des comportements fort classiques. Les écologistes militants, les petits inventeurs, « Géo Trouvetou » si l’on veut, les associations caritatives, les débrouillards, ne sont pas nés de la dernière crise. Par contre, cette catégorisation des attitudes face à la crise fait l’impasse sur d’autres « attitudes » comme la lutte syndicale et politique, les grèves et les manifestations qui sont pourtant elles, délibérément dirigées contre cette crise-là, ses causes et ses effets.
7) Dites NON au Parisien
L’organisation du dossier du Parisien, la diversité des rubriques et des acteurs peut donner l’impression d’une approche pluraliste et nuancée. Mais il n’en est rien. C’est bien plutôt un ordre de bataille. Sous diverses facettes, c’est le même point de vue qui est sans cesse affirmé : la crise n’est pas si grave, la France se porte plutôt bien, il faut prendre la vie du bon côté. Malgré le titre général trompeur et racoleur, « Dites NON à la crise », Le Parisien invite finalement à la résignation. Une résignation qui ne dit pas son nom, qui se cache même sous des allures souriantes, optimistes, des témoins sympathiques et pleins d’énergie, qui est soutenue par des experts catégoriques, mais une résignation tout de même.
Un ou plusieurs témoignages ou analyses défendant un autre point de vue, voire un point de vue opposé, n’auraient pas été de trop dans un dossier digne de ce nom. Histoire de donner aux lecteurs matière à se faire une opinion ; les respecter en quelque sorte.

Notes

[1] On comprend plus loin le sens, sinon l’intérêt, de ces mentions quand un des « Français optimistes » trouve le moyen de gazéifier et commercialiser l’eau du robinet, et dans Le Parisien du lendemain (!), d’autres « optimistes » inventent une roue électrique. Mais ces innovations n’ont qu’un rapport de pure forme avec l’industrie de l’eau en bouteille ou du pneumatique et les groupes Danone et Michelin qui ne sont donc cités ici que pour flatter les exportations et la production « françaises », avec un peu de publicité en prime.
[2] Disponible ici.
[3] L’Observatoire du bonheur est dirigé par Michel Blay, directeur de recherche au CNRS. Il publie une revue, Les cahiers de l’Observatoire du bonheur, décerne chaque année à trois lauréats un prix de 15 000 euros pour des travaux sur le bonheur, et gère un site. L’intérêt de la firme pour la question du bonheur est développé dans le communiqué de presse du 13 octobre 2010 : « Coca-Cola et le bonheur, un engagement historique C’est parce que le bonheur s’inscrit de manière intrinsèque au cœur de l’ADN de Coca-Cola que la marque a souhaité impulser et soutenir la création de l’Observatoire du Bonheur. Dès sa naissance en 1886, Coca-Cola se révèle en effet comme une marque synonyme d’optimisme et de positivité. De la boisson « délicieuse et rafraîchissante » de 1929 à la proposition de prendre « la vie du côté Coca-Cola » en 2000, la marque invite tout un chacun à apprécier les petits instants de bonheur que la vie offre au quotidien. En 2010, Coca-Cola réaffirme son positionnement au travers d’une nouvelle plateforme de communication incarnée par une signature inédite : "Ouvre un Coca-Cola, ouvre du bonheur" » 
Source: Acrimed

dimanche 15 janvier 2012

LES NOUVEAUX CHIENS DE GARDE : au pied! (2/2)

Suite de l’entretien en deux parties avec Yannick Kergoat, co-auteur et co-réalisateur des Nouveaux chiens de garde. Où il est question d’Isabelle Giordano, de Laurent Joffrin et de… Bakchich.  Damned ! 



Depuis 1997 et le livre de Serge Halimi, j’ai l’impression que la connivence journalistes-politiques n’a fait qu’empirer. Minc, Duhamel, Joffrin, Giesbert, Barbier, Chabot, Field, Elkabbach, PPDA ou les « experts » BHL, Attali, Michel Godet, Christian de Boissieu sont en place et ceux qui ont disparu ont été remplacés par des clones. 

Y. K. : Bien sûr. C’est pour cela que nous continuons à dénoncer, à nous battre. On ne va pas résoudre le problème des médias sans réformer, un peu, la société. Notre lutte, c’est de faire des médias une question politique, interpeller les politiques, les citoyens, pour que la question des médias ne soit pas laissée aux journalistes eux-mêmes. Les syndicats de journalistes se battent sur leurs conditions de travail. Nous essayons de les remettre sur la question du contenu de l’information. 

«Giordano est exemplaire»

J’ai été ennuyé par certains aspects du film. Vous faites cinq minutes sur Isabelle Giordano et ses « ménages ». Giordano ne fait pas partie des chiens de garde, il m’aurait semblé plus pertinent de se pencher sur quelqu’un comme Eric Zemmour et ses « idées » qu’il propage tel un virus. 

Y. K. : Nous avons réalisé une séquence assez longue sur les ménages, assez symptomatique de ce qui se passe en France. Le cas d’Isabelle Giordano est exemplaire car elle jouit d’une très bonne image auprès du grand public. On révèle que derrière des images préfabriquées, il y a une réalité différente. La question des ménages n’est pas centrale, mais elle nous interpelle. Est-il normal, souhaitable, qu’un journaliste fasse des ménages ? C’est interdit par la charte de déontologie des journalistes. Pourquoi y a t-il autant de « grands journalistes » qui pratiquent les ménages ? Isabelle Giordano animait une émission de défense du consommateur, sur le service public, et en même temps elle faisait un ménage pour Sofinco, puis elle invitait le directeur de la communication de cette société pour s’exprimer dans son émission ! 


«Nous forçons le trait 
de temps en temps»

Je vous ai trouvé un poil injuste avec Laurent Joffrin. On le voit lors d’une conférence de presse de Sarkozy où il lui cire copieusement les bottes. Sauf que vous avez coupé juste avant une question qui avait provoqué l’ire présidentielle, le patron de Libération lui reprochant d’avoir « instauré une forme de pouvoir personnel, voire de monarchie élective » lors de la conférence de presse de janvier 2008.

Y. K. : Ce n’est pas la même conférence. Je connais bien cette archive de 2008 et Sarkozy a humilié publiquement Joffrin, devant les autres journalistes qui se marraient, au lieu de quitter la salle ! Pour Joffrin, je dois avouer que de temps en temps, nous forçons le trait, c’est un film satirique, un pamphlet, un film de combat qui fait rire. Joffrin s’est refait une virginité lors de cette conférence de 2008. Mais bon, cette question ne rachète pas des années de connivence avec le pouvoir, illustrée par cette question cire-pompes à Chirac que nous montrons dans le film. Joffrin ne manque jamais dans ses éditos de rappeler que Sarko est courageux, qu’il prend l’opinion publique à revers, se conduit comme doit se conduire un vrai chef d’Etat… Je pense quant à moi que Joffrin est un des acteurs du virage libéral du journal Libération. Par aller plus loin, on peut se demander si en France un journaliste peut poser une question un peu dérangeante au Président de la république ou aux dirigeants d’un grand parti. Si c’est une question agressive, c’est systématiquement pour un petit candidat. Là, ils se lâchent, comme Jean-Michel Apathie qui agresse régulièrement les petits candidats. J’ai un regret pour Apathie, car nous avions une superbe archive où il défendait toutes les tares de la profession de journaliste mais nous avons été obligés de la couper. 


«La critique des médias est devenue un produit médiatique »

Vous regardez Le Petit journal, de Yann Barthès, sur Canal Plus ? Je trouve qu’il y a une critique de la politique et des médias qui me semble salutaire.

Y. K. : Je regarde très peu. La critique des médias s’est largement diffusée dans les médias eux-mêmes. Quelle chaîne n’a pas son émission de critique des médias, de décryptage de l’info, sa chroniqueuse qui fait sa revue de presse un peu vacharde sur les collègues ? Mais je pense que cette critique des médias est devenue un produit médiatique comme les autres. Cela reste de l’épinglage, la dénonciation d’un petit bidouillage, mais jamais une critique de fond. Cette critique est dangereuse, car elle induit que la laisse est un peu plus longue, que le système est démocratique car il accepte l’autocritique. 


«On ne peut pas se vautrer dans l'auto promo»

Pour la promo, vous allez porter la bonne parole sur toutes les chaînes.

Y. K. : Sûrement pas. Zemmour voulait débattre avec nous, avec Naulleau. Nous avons décliné car nous refusons d’être le moment d’une caution démocratique. Nous avons fait un film de cinéma pour toucher directement le public. Si j’accepte de parler à Bakchich, c’est parce que c’est Bakchich, un média internet, indépendant, pas financiarisé. Si nous critiquons comme nous les critiquons les médias, nous ne pouvons pas nous vautrer n’importe où pour faire de la promo ! Et pour quoi ? Deux minutes à la télé qui vont nous rapporter trois spectateurs. Le livre de Serge Halimi, massacré par la critique dominante, s’est vendu à 250 000 exemplaires grâce au bouche-à-oreille. Avec un film, nous sommes dans une économie différente, il faut qu’il marche en première semaine, sinon, il sera dégagé des écrans. On prend le risque ! Mais on sait que le film aura une deuxième vie. Il sera vu dans des associations, il y aura des débats…

vendredi 13 janvier 2012


ven, 13/01/2012 - 21:00

LES NOUVEAUX CHIENS DE GARDE : bien en laisse (1/2)

Après le livre de Serge Halimi, un documentaire drôle et effrayant ausculte les rapports incestueux entre journalistes et politiques, et tire à vue sur une caste médiatique et autres experts qui mangent à la gamelle des grands groupes. Entretien en deux parties avec Yannick Kergoat, co-auteur et co-réalisateur du film. 


Le livre de Serge Halimi, Les Chiens de garde, date de 1997. Pourquoi ce film ?

Yannick Kergoat : Avec ce film, nous voulons nous ouvrir à un public différent, plus large, qui ne lit pas forcément Le Monde diplomatique, même si nous avons conscience que ce type de film fait principalement venir les convaincus. C’est surtout une occasion politique de réaffirmer un certain nombre de choses, mais sur un autre support. L’idée vient de Jacques Kirsner, citoyen et producteur, qui pense que les médias français sont en danger. C’est sa conviction. Il a donc décidé de faire un film sur la liberté de la presse, les principaux groupes et titres de presse appartenant à de grands groupes industriels et financiers. Jacques Kirsner rejoint ainsi un courant critique qui questionne les médias et qui a émergé il y a une dizaine d’années, notamment avec les écrits de Pierre Bourdieu, Serge Halimi, Plan B, Acrimed… Kirsner s’est lancé avec une petite équipe, dont moi et Gilles Balbastre, mais sans distributeur, co-producteur, ni soutien d’une télé ou d’organisme du cinéma. Kirsner a mis son argent sur la table avec une volonté : en découdre, aller au bout de l’entreprise. 

Pas de distributeur, cela veut dire que le film pouvait ne pas sortir ?

Y. K. : A chaque étape, c’était très risqué. Nous avons trouvé le distributeur, Epicentre, en cours de route. C’est pour cela que cela nous a pris deux ans et demi, avec des arrêts, pour laisser le temps à Jacques de refinancer l’affaire. Face à la crise des subprimes, on a réorienté le film avec les fameux experts économiques et le libéralisme. Notamment avec l’archive d’Alain Minc qui dit en 2008 qu’il n’y aura pas de crise et fait l’éloge d’un système dont il a toujours fait la promo. 

Ce qui est important c'est l'effet d'accumulation


Vous aviez un scénario ?

Y. K. : Bien sûr. Mais beaucoup de choses ont pris forme au montage, avec des archives que nous avons trouvées en cours, lors d’un montage qui a duré neuf mois. 

Le constat sur les journalistes et leurs connivences avec le monde politique, évangélistes du Marché et gardiens de l’ordre social, est toujours le même : consternant et brutal.

Y. K. : Il nous semble objectif. C’est un constat affolant, c’est vrai, ces connivences entre les journalistes et le pouvoir politique. On ne prétend pas apporter des révélations exclusives, les gens savent déjà ces choses. Ce qui est important, c’est l’effet de concentration, l’accumulation sur 90 minutes. Ces éditorialistes, patrons de presse, directeurs de rédaction qui tiennent le sommet des médias français, les tribunes, sont – en gros – les gardiens de l’ordre établi. Nous avons également essayé de les présenter par les mécanismes qui les produisent. Financiarisation de l’économie, concentration dans les mains de certains grands groupes, fabrication d’une info qui devient un produit comme un autre… 


«Nous ne disons pas tous pourris»

Pourquoi ces journalistes sont-ils à la botte des politiques, pourquoi cette connivence avec le pouvoir ?

Y. K. : C’est le processus d’un système. Il y a une proximité de classe entre politiques et journalistes. Ils ont fait les mêmes écoles, ils ont les mêmes formations, ils proviennent des mêmes milieux sociaux. Ils partent en vacances ensemble, fréquentent les mêmes restaurants, ils se retrouvent partout. C’est pour cela que nous avons décidé de montrer le fameux dîner Le Siècle, mélange sidérant de journalistes, grands patrons, hauts fonctionnaires, politiques en vue, bref, l’élite de la nation… L’une des règles de ce club, c’est de ne jamais rendre compte de ce qui s’y est passé. Pourquoi un journaliste va-t-il au Siècle s’il ne peut pas dire ce qu’il a vu ou entendu, si ce n’est pour les fréquenter les puissants. Mais c’est seulement une catégorie de journalistes, nous ne disons pas « Tous pourris », loin de là. Nous parlons des gens des médias qui ont des positions de pouvoir et c’est pour cela que nous les nommons dans le film. Ils sont une poignée, les éditorialistes multicartes, et squattent tous les strapontins. Ils vivent dans un monde auto-référencé. Ils formatent l’information. Même les débats ont l’apparence de la démocratie. C’est illustré dans le film par le débat Ferry-Julliard sur LCI. Ce sont des débats où l’on voit des personnes s’opposer, mais s’opposer sur des détails. On est dans des questions d’alternances, et pas d’alternatives. Ils ont un point de vue légèrement différent sur l’intégration européenne, mais de toute façon, il faut qu’elle soit libérale et que la concurrence soit non faussée. Ils sont capables de débattre pendant des heures sur des nuances, des détails. Mais sur le fond, ils sont d’accord, il n’y a pas de débat.


A suivre…

Les nouveaux chiens de garde de Gilles Balbastre et Yannick Kergoat
Scénario : Serge Halimi, Pierre Rimbert, Renaud Lambert, Gilles Balbastre et Yannick Kergoat.
Sortie salle le 11 janvier

Pour en savoir plus
où l’on peut télécharger le dossier de presse du film et obtenir le plein d’infos.