Argent de l’UMP : la liste secrète révélée !
vendredi 28 septembre 2012 - 00h13
Mediapart s’est procuré l’annuaire des membres du Premier Cercle, le
club des grands donateurs de l’UMP. Paradis fiscaux, lobbying des
multinationales, influences étrangères, possibles contournements de la
loi sur le financement des partis : l’étude de cette liste, éditée en
juin 2007 et que l’UMP tient secrète depuis, illustre les liens
incestueux entre argent et politique. Révélations.
Ils sont 544, très majoritairement des hommes. Ils sont riches et
puissants. Certains sont célèbres, d’autres parfaitement inconnus du
grand public. Mais tous ont un point commun : ils faisaient partie en
2007 du Premier Cercle, le club très select des grands donateurs de
l’UMP, dont Mediapart s’est procuré l’annuaire. L’étude détaillée de
cette liste inédite, que l’UMP tient secrète, comme tous les partis le
font avec leurs grands donateurs, révèle autant qu’elle interroge sur le
tabou français des liens incestueux entre argent et politique, entre
intérêts privés et esprit public.
Éditée en juin 2007, au lendemain de l’élection de Nicolas Sarkozy,
elle révèle tout d’abord la surreprésentation de la haute finance,
notamment des banques (Goldman Sachs), des fonds d’investissement et des
hedge funds, en lien avec des paradis fiscaux, dans les financements du
premier parti de France (en nombre d’adhérents). La part des
“délocalisés” du fisc français, installés en Suisse, en Belgique ou à
Londres, saute également aux yeux.
Cette liste dévoile aussi une forme, à peine déguisée, de lobbying de
grandes entreprises (françaises ou étrangères) et la présence, dans les
rangs du Premier Cercle, de plusieurs personnalités étrangères
influentes (pour l’essentiel anglo-saxonnes) dont les liens avec la
France semblent a priori plus que limités, si ce n’est inexistants.
Elle interroge ensuite sur les possibles compromissions du précédent
gouvernement, quand il s’est montré peu regardant avec certains
fraudeurs fiscaux, membres du Premier Cercle. Éric Woerth, son principal
animateur à l’époque, est désormais poursuivi pour « trafic
d’influence » à Bordeaux dans le cadre de l’affaire Bettencourt, pour
avoir négligé la frontière entre ses fonctions politiques de trésorier
de l’UMP et celles de ministre du budget.
Cette liste soulève enfin des questions concrètes sur de possibles
détournements de l’esprit de la loi sur le financement de la vie
publique française.
Autant de raisons qui, face à l’opacité organisée et le soupçon qui
entourent les grands donateurs d’un parti, incitent aujourd’hui
Mediapart à enquêter sur les membres du Premier Cercle de juin 2007, au
nom d’une exigence de transparence, comme c’est la règle aux États-Unis,
au Canada ou à l’échelon européen. Rendre publique pour tous les partis
la liste de leurs riches donateurs, dont le patrimoine personnel et
l’activité professionnelle interfèrent avec la sphère publique,
permettrait de prévenir conflits d’intérêts, trafics d’influence ou
favoritisme.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Sur les 544 membres du Premier
Cercle de juin 2007, 147 appartiennent au monde de la haute finance. Les
plus grands banquiers de la place sont dans la liste : Charles de
Croisset (Goldman Sachs), Michel David-Weill (Lazard), David de
Rothschild (Rothschild), Nicholas Clive-Worms (Banque Worms), Édouard de
Ribes (Rivaud), Charles-Henri Filippi (HSBC)…
S’agissant de la dizaine de grands donateurs de l’UMP résidant en
Suisse, une majorité sont banquiers : Henri Danguy des Déserts (ancien
de SG Private Bank), Jean-François de Clermont Tonnerre (banque
Hottinger), Aimery Langlois-Meurinne (ancien de GBL et Meryll Linch),
Christophe Mazurier (banque Pasche) ou Marc Odendall (ancien de Meryll
Linch et JP Morgan).
Trois responsables de Lehman Brothers, dont la faillite en septembre
2008 a révélé des pratiques comptables plus que douteuses du géant
bancaire, figurent également dans l’annuaire du Premier Cercle : Nicolas
Pourcelet (managing director), Alexandre Capez (head of structured
volatility) et Benoît d’Angelin (co-director investments Europe).
Trois cadres de la banque d’investissements new-yorkaise Cantor
Fitzgerald, spécialisée dans le courtage de bons du Trésor américain et
liée à la Réserve fédérale de New York, ont financé l’UMP : Alexandre
Artus, Avi Bouhadana et Michael Halimi. Les trois ont élu domicile entre
Londres et New-York.
Les hedge funds, ces fonds spéculatifs opaques et dérégulés, symboles
du « capitalisme de casino », sont eux aussi bien représentés par leurs
dirigeants dans la liste des grands donateurs de l’UMP : Talaris
Capital, Concerto Capital Management, Alphagen, Centaurus, Blackstone,
Amber Capital… La plupart d’entre eux sont liés de très près aux paradis
fiscaux, ceux-là mêmes que Nicolas Sarkozy dit avoir fait disparaître
une fois élu – ils ne se sont en réalité jamais aussi bien portés.
Les cas goldman sachs et pizzorno
Cela ressemble à une galaxie. En affinant les recherches sur les
membres du Premier Cercle, plusieurs dirigeants ou cadres supérieurs
d’une même entreprise apparaissent dans la liste des riches donateurs de
l’UMP. Le cas le plus flagrant est celui de la banque Goldman Sachs,
dont un récent documentaire diffusé sur Arte, Goldman Sachs, la banque
qui dirige le monde, a montré les liaisons dangereuses entretenues avec
le monde politique.
Pour ce qui concerne l’UMP, nous avons pu recenser pas moins de huit
responsables de la banque dans la liste des membres du Premier Cercle :
Jean-Luc Biamonti (managing director), Charles de Croisset
(vice-président Europe), Isabelle Ealet (responsable mondiale
commodities), Laurent Dupeyron (co-dirigeant de l’european equity),
Pierre-Henri Flamand (directeur du desk global), Hugues Lepic (banquier
associé), Philippe Khuong-Huu (chef du département global interest rates
products) et le trader Carole Bettane.
Est-ce un hasard ? Une convergence de convictions personnelles ? Ou
un authentique lobbying d’un géant mondial de la finance. Chez Goldman
Sachs, on répond qu’il s’agit d’une « coïncidence » et que c’est « à
titre personnel que de l’argent a été versé à l’UMP ».
Autre cas d’école, celui du groupe Pizzorno, spécialisé dans le
traitement des déchets. La société, basée à Draguignan (Var), est
impliquée dans une affaire de corruption présumée en Tunisie où elle a
fait travailler l’ancien ministre de la défense François Léotard.
L’annuaire du Premier Cercle fait apparaître qu’une grande partie du
comité de direction du groupe a rejoint le club des grands donateurs de
l’UMP : Francis Pizzorno (PDG), Frédéric Devalle (directeur général),
Maria-Pilar Carrozza (directrice financière), Philippe Bonifacio
(directeur juridique) et Frédéric Balse (directeur de la propreté).
Joint à plusieurs reprises ces derniers jours, Francis Pizzorno, le
fondateur du groupe, a refusé de répondre à nos questions. « Je n’ai
rien à vous dire. Écrivez ce que vous voulez. Allez vous faire
voir »,s’est-il emporté.
Le cercle des ennemis de l’impôt
Ils ne parlent que de ça. Selon un ancien membre du Premier Cercle,
la question fiscale est – avec les 35 heures – le premier sujet de
conversations des membres du Premier Cercle quand ils sont réunis par
l’UMP, généralement à l’hôtel Bristol (à deux pas de l’Élysée) ou au
cercle Interallié.
De fait, outre les “exilés” fiscaux et les représentants
d’institutions implantées dans les paradis fiscaux, le Premier Cercle
compte en son sein plusieurs personnes qui ont maille à partir avec
l’administration au sujet de leurs impôts.
Exemple avec l’homme d’affaires Maurice Bidermann, à l’origine de
l’affaire Elf dans les années 1990. Toujours assis au premier rang lors
des réunions du Premier Cercle, très actif dans les discussions, Maurice
Bidermann est un homme de réseaux, proche d’Éric Woerth et de Claude
Guéant.
Officiellement ruiné en France, au point de ne pas pouvoir payer les
dommages exigés dans l’affaire Elf, il jongle pourtant avec les holdings
au Luxembourg, en Suisse et au Liban, comme l’a déjà raconté Mediapart.
En 2006, l’épouse de Maurice Bidermann, la seule du couple
officiellement domiciliée en France, a reçu un avis de notification des
services fiscaux. Moins d’un an après, le 8 juin 2007, un mois après
l’élection de Nicolas Sarkozy, le fisc lui faisait savoir que le
contrôle était finalement achevé « sans rectification ». Un cas rare
pour l’administration fiscale…
Maurice Bidermann est également associé avec un financier libanais de
premier rang, le cheik Bechara el-Khoury, actionnaire entre autres de
la banque Audi Bank. Membre lui aussi du Premier Cercle, Bechara
el-Khoury a été nommé en 2009 consul de… Monaco.
D’autres illustres “ennemis” de l’impôt français se retrouvent dans
l’annuaire. Comme Patrice de Maistre, l’ancien gestionnaire de fortune
de Liliane Bettencourt, grand chef d’orchestre de la fraude fiscale de
l’héritière de L’Oréal et lui-même détenteur d’un compte à la HSBC en
Suisse, comme l’a raconté l’ancien procureur de Nice, Éric de
Montgolfier. En janvier 2008, le ministre du budget et trésorier de
l’UMP, Éric Woerth, remettra la Légion d’honneur à Patrice de Maistre,
qui se trouve aussi être l’employeur de sa femme. Le mélange des genres
vaut aujourd’hui à l’un et à l’autre des mises en examen pour « trafic
d’influence » par le juge bordelais Jean-Michel Gentil.
André Bettencourt, le défunt mari de la multi-milliardaire Liliane
Bettencourt, dont le fisc a découvert l’étendue de l’évasion fiscale en
2010 après la publication des enregistrements clandestins de son
majordome, était, lui aussi, membre du Premier Cercle en juin 2007. Les
Bettencourt étaient détenteurs de douze comptes à l’étranger non
déclarés au fisc, mais ne seront contrôlés qu’après les révélations de
Mediapart sur leur patrimoine trois ans plus tard. Jusque-là, et depuis
des décennies, le fisc ne s’est jamais penché sur leur situation
fiscale. Du jamais vu.
La bataille familiale pour le contrôle de la fortune du clan n’a pas
empêché Françoise Bettencourt, la fille de Liliane et André, et son mari
Jean-Pierre Meyers, de s’inscrire eux aussi au Premier Cercle, animé
par Éric Woerth.
Autre exemple, celui de Guy Wildenstein, homme d’affaires et marchand
d’art, au cœur avec son frère Alec de lourds soupçons judiciaires et
fiscaux au sujet de l’héritage pharaonique – on parle de 4 à 5 milliards
d’euros – légués par leur père. La justice a mis au jour un réseau
complexe de trusts domiciliés dans un nuage de paradis fiscaux (Bahamas,
Guernesey, îles Vierges britanniques…). Alec et Guy Wildenstein sont
tous deux membres du Premier Cercle et la question d’éventuelles
protections politiques sur leur situation fiscale est aujourd’hui
ouvertement posée.
Dernière illustration avec l’ancien président du Medef,
Ernest-Antoine Seillière, autre membre du Premier Cercle visé par des
soupçons de « fraude fiscale ». Le parquet de Paris a ouvert une enquête
au mois du juin à la suite d’une dénonciation de Bercy. Président du
conseil de surveillance du groupe Wendel, le baron Seillière est
soupçonné d’avoir monté une opération financière frauduleuse lui ayant
permis de toucher 65 millions d’euros, sans verser un centime d’impôt.
Son domicile et le siège de Wendel ont été perquisitionnés mardi 25
septembre, selon Le Monde.
Des familles engagées
Dans la liste, certains patronymes se multiplient comme des petits
pains. La famille Guerrand-Hermès (groupe de luxe Hermès), par exemple,
se distingue avec cinq représentants. Le cas le plus frappant ? Quatorze
Mulliez (Gérard, Thierry, Vianney, André, Arnaud, Marie, etc.), membres
d’une des familles les plus riches de France, aux manettes de la
holding propriétaire du groupe Auchan. Quant au Franco-Libanais Jacques
R. Saadé, PDG de la troisième compagnie de fret maritime au monde
(CMA-CGM), il a rejoint le Premier Cercle avec quatre de ses proches,
dont son fils Rodolphe.
Si la CMA-CGM est peu connue du grand public, l’un de ses yachts de
luxe baptisé Le Ponant, 88 mètres de long, a fait la Une des journaux en
avril 2008, pris en otage par des pirates somaliens au large du golfe
d’Aden. À l’époque, alors que Rodolphe Saadé, directeur général de la
société, négocie à la radio avec les pirates sous la supervision du
GIGN, Jacques Saadé, le père, rencontre son ami Nicolas Sarkozy à Paris à
plusieurs reprises, pour discuter des opérations. Faut-il payer la
rançon ? Tout de suite ? Au bout d’une semaine, la trentaine d’otages
sera libérée par la marine française (voir ici).
Après tout, rien de surprenant. On partage souvent les mêmes
convictions en famille. Mais dans certains cas, d’après un témoignage
recueilli sous le sceau de l’anonymat, des membres du Premier Cercle
contournent la loi (qui leur interdit de verser personnellement plus de 7
500 euros), en proposant un « deal » à leurs proches (parents ou
amis) : « Tu signes un chèque au bénéfice de l’UMP et je te rembourse
sur-le-champ. » Pour ces donateurs, c’est tout bénéfice : ils auront le
droit de défiscaliser 66 % du montant…
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