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jeudi 29 janvier 2015

Des images pour comprendre
Intéressant article d’Acrimed de 2008…
La récente « affaire Philippe Val et consorts », dont Siné a été la cible (( « Quand Philippe Val, Charlie Hebdo et BHL maltraitent la liberté d’expression… Acrimed soutient Siné ». )) , est la conséquence, voire la conclusion, de seize années d’involution, d’un hebdomadaire, Charlie Hebdo (( Sur cette histoire, lire aussi la tribune de Stéphane Mazurier publiée sur le publiée sur le site de Télérama, le 24 juillet 2008, sous le titre “L’honneur perdu de Charlie Hebdo )) . Du hold-up sur un titre par Philippe Val au détournement de son orientation éditoriale avec le concours des plus jeunes : retour sur la normalisation de Charlie Hebdo.
Eté 1992. Charlie Hebdo, journal « mythique » des années 70, mort en décembre 1981 et enterré le 2 janvier 1982, chez Michel Polac sur TF1, renaît de ses cendres. A l’essentiel de l’équipe des anciens (Cavanna, Cabu, Gébé, Willem, Wolinski, Delfeil de Ton et Siné), s’ajoutent des nouveaux (Charb, Luz, Riss, Honoré, Bernar, Tignous, Plantu, Olivier Cyran, Oncle Bernard, etc.), des artistes du music-hall (Renaud et Patrick Font), et le chansonnier et ex-rédacteur en chef de La Grosse Bertha : Philippe Val. Le programme s’annonce alléchant. Un absent de marque toutefois : Georges Bernier, alias le Professeur Choron. Un signe.
Eté 2008. Le journal « mythique » des années 70 n’est plus que la pâle copie de ce qu’il était seize années plus tôt. Figure emblématique de l’hebdo, le dessinateur Gébé est mort, ainsi que Bernar et Pasquini. Des journalistes de talent ont pris la porte : au revoir Olivier Cyran, au revoir François Camé et Anne Kerloc’h, au revoir Michel Boujut, au revoir Mona Chollet… Un dessin de Lefred Thouron sur Patrick Font (en procès pour pédophilie) ne passe pas : Lefred quitte le navire (le dessin sera publié après son départ, avec un mot de Philippe Val). Renaud, un des principaux actionnaires, abandonne aussi l’hebdo. Patrick Font, condamné à une peine de prison, disparaît rapidement des photos de son ex-comparse, Philippe Val. Wolinski dessine pour Paris MatchLe Journal du Dimanche et les publicités St Yorre, Cabu donne ses meilleures caricatures au concurrent d’en face, le Canard Enchaîné et les jeunes (Jul, Charb, Tignous, etc.) font la queue pour griffonner pour la télévision, dans des émissions de bas de gamme.
Engraissée par les euros et les repas mondains, notabilisée par les soirées chez Ardisson et les cocktails avec BHL, glorifiée avec le procès des caricatures et la montée des marches à Cannes, l’équipe de Charlie Hebdo décide, à la quasi-unanimité, de renvoyer Siné pour propos prétendument antisémites (( Seuls Tignous et Willem ont signé la pétition de soutien à Siné. Michel Polac et Cavanna semblent également avoir été réticents à l’exclusion de Siné, mais se sont soumis, sans mettre leur démission dans la balance. )) .
On ne rigole plus à Charlie Hebdo. Avec son impertinence, l’équipe restante a aussi gommé de sa mémoire ses éclats de rire d’autrefois et les nôtres par la même occasion… Ainsi de cette brève parue dans son numéro 1, le 1er juillet 1992 : « Les premières mesures de la gauche au pouvoir en Israël : pour pallier la pénurie de calamars, le gouvernement lance une grande campagne de récupération des prépuces. » Une brève qui, selon le rédacteur en chef adjoint, Charb, avec lequel nous nous sommes entretenus par téléphone, « ne passerait plus aujourd’hui » (( L’entretien avec Charb a eu lieu le 22 août 2008. )) .
Pourquoi, et comment, un hebdomadaire satirique, mariant humour acide et critique sociétale, a-t-il subi une telle dérive ?

I. Le ver était déjà dans le fruit

Le processus de normalisation avait déjà commencé au sein de la Grosse Bertha, avant même la renaissance du titre Charlie Hebdo.

Les dessous de La Grosse

Hebdomadaire satirique et « bordélique »La Grosse Bertha est née au début de la guerre du Golfe, en janvier 1991. Quelques mois après le lancement, Philippe Val, tout droit venu de la scène, emprunte l’habit de rédacteur en chef. Et les querelles ne se font pas attendre :« On était partis avec “Un éclat de rire par page” et on se retrouvait sermonnés au nom du précepte : “Il faut des indignations.” » (( « Les dessous coquins de La Grosse », La Grosse Bertha, 29 août 1992, trouvé sur presselibre.net (mais le lien n’est plus accessible – août 2010) et reproduit sur le site Le Blog de Philippe V., éditorialiste martyr» )) Certains rédacteurs sont mis sur la touche. Et l’autoritarisme de Val en irrite (déjà) plus d’un. « Un jour, Godefroy [Jean-Cyrille Godefroy était le directeur de la publication] eut la surprise d’entendre de la bouche du rédacteur en chef : “Je te préviens, au prochain conflit entre nous, je te vire.” Un rédac’ chef virant le propriétaire du journal (( D’après Philippe Val, le titre a été trouvé par Gébé, mais a été déposé par Godefroy. )) , c’eût été une grande date de l’histoire de la presse. Du coup, Godefroy demanda à Philippe Val de rentrer dans le rang, pour que le journal retrouve son ambiance déconnante, sa joyeuse anarchie, l’excitation des bouclages où tout te monde dit son mot sur la couverture. » Val reste inflexible :« Refus outré. À notre grand désarroi, nous vîmes alors le doux Cabu faire bloc avec Val, ce génie méconnu, accusant Godefroy et quelques autres d’entraîner le journal “à droite”. Une accusation dont les lecteurs peuvent vérifier après coup la stupidité… Sidérés, ne comprenant pas grand-chose au conflit dont ils étaient pour la plupart éloignés, beaucoup de copains de la rédaction virent Cabu claquer la porte et appeler les masses à le suivre, avec un mauvais rictus qu’on ne lui connaissait pas. Quelques jours plus tard, l’opinion étonnée vit sortir du caveau le défunt Charlie Hebdo, un titre d’ailleurs piqué sans vergogne à son propriétaire, le professeur Choron. »1
La suite, on la connaît. Philippe Val, Cabu et les anciens, et avec le renfort de quelques jeunes talents, lancent Charlie Hebdo, deuxième époque. « Pour faire quel journal ? », s’interroge Val. « Eh bien nous avons fait un sondage représentatif de mille cons, pour solliciter leur avis, et on a fait le contraire. (( Charlie Hebdo, 1er juillet 1992.))  » Le contraire, vraiment ?
Quinze ans plus tard, Charb ne semble pas en être convaincu. Devant ses potes, lors du festival de Groland en septembre 2007, il affiche son désaccord : « Le truc qui est dur pour les gens de Charliec’est que Val est tellement atypique dans Charlie Hebdo… c’est lui le directeur et c’est lui qui ressemble le moins au journal quasiment (…) (( Merci au correspondant qui nous a signalé l’omission de cet adverbe qui, lisible sur la vidéo) nuance le sens de la phrase (Acrimed, 17 août 2009). )) Si j’étais directeur d’un journal et si j’avais les moyens de faire un journal, il n’y aurait pas Val dans le journal. En tout cas, ce qu’il exprime dans le journal, ça n’existerait pas . » (( « Charlie Hebdo se fait Hara-Kiri », montage de Pierre Carles, disponible en ligne sur le site du Plan B, 2008. ))

Extrait de « Charlie Hebdo se fait Hara-Kiri », montage de Pierre Carles, à voir sur le site Plan B.
Il affiche son désaccord… Mais il reste rue Turbigo. Contacté par Acrimed, il s’explique : « Dire que Charlie Hebdo est le journal parfait dans lequel je rêve de travailler est évidemment faux (…). Mais j’ai moins de liberté dans des journaux qui me sont plus proches politiquement que dans un journal dirigé par Val. » Nous voilà rassurés.

Les coulisses de Charlie

A peine paru en 1992, le journal écope d’un procès. Delfeil de Ton, aujourd’hui chroniqueur au Nouvel Observateur, membre de l’équipe du premier Charlie Hebdo, présent lors de la création du deuxième, fait état de souvenirs que nous ne pouvons pas vérifier, mais qui témoignent de l’opacité du contexte : « Bernier (alias Professeur Choron) proteste mais, en fait, il n’avait pas la propriété, le titre n’ayant jamais été déposé. Procès. Nous témoignons tous, sur le conseil de l’avocat Richard Malka, que Cavanna a inventé le titre. En réalité, bien malin celui qui pourrait dire qui l’a inventé. Tout le monde a tout de suite pensé à faire un « Charlie- Hebdo », en 70, quand « l’Hebdo hara-kiri » a été interdit  (( En réalité le journal a été interdit d’affichage. )) , puisque outre le mensuel « Hara-Kiri » on avait un autre mensuel qui s’appelait « Charlie », que j’avais d’ailleurs fondé. » (Le Nouvel Observateur, 14 août 2008) « L’astuce de Malka, poursuit Delfeil de Ton, c’était que, comme il n’y avait pas de propriété commerciale établie, il fallait jouer le droit d’auteur. Donc, tous ensemble, lettres au tribunal, comme un seul homme et tous fabulateurs : « C’est Cavanna qui a inventé le titre. » Voilà Cavanna proclamé auteur du titre par le tribunal. Conséquemment, il se retrouve également propriétaire de la valeur patrimoniale de « Charlie-Hebdo », de la marque « Charlie-Hebdo » comme disent les économistes. »
Et la conception de Charlie Hebdo nécessite un capital. Au début de 2 000 francs, « il est aujourd’hui de 240 euros, précise Le Monde (( “30 juillet 2008.” )) , chacune des 1 500 parts valant symboliquement 16 centimes. » Les actionnaires de départ sont Gébé, Val, Cabu, Bernard Maris et Renaud. Le départ de Renaud et la mort de Gébé ont réorganisé la répartition : 600 parts pour Val, 600 pour Cabu, 200 pour Maris et 100 pour Eric Portheault, le comptable. La situation est telle, qu’en 2006, « les Editions Rotative, éditrices de Charlie Hebdo, ont enregistré un résultat bénéficiaire de 968 501 euros. (…) [Et] 85% de cette somme ont été redistribués en dividendes. » (( “Ibid.” )) Ainsi, Val et Cabu ont chacun perçu 330 000 euros en 2006. Une broutille.
Comment en est-on arrivé là ? Delfeil de Ton replonge dans ses souvenirs (( “Le Nouvel Observateur, article cité.” )) : « Un jour, Cavanna, Val et moi, on se retrouve chez Malka. Pour Cavanna et moi, il était notre avocat à tous. En fait, il était l’avocat de Cabu et Val. Nous lui demandons de préparer des statuts à la manière de ce que nous pensions être ceux du Canard enchaîné  : les sept (dont Cabu) fondateurs encore vivants de Hara-Kiri hebdo (notre premier titre), puis de Charlie Hebdo, plus Val, seraient propriétaires temporaires à parts égales. Chaque part reviendrait à un collaborateur du journal choisi par les survivants après chaque décès. (…) Les semaines succèdent aux semaines et rien ne vient. Je fais irruption chez Malka. Je lui demande où il en est de ces statuts pour une société. Il me sort un brouillon de charte. J’ai compris qu’on se foutait de nous. »2 Le ver était déjà dans le fruit. Et l’hégémonie du chef ne s’affaiblissait pas… « Comme, déjà, l’autoritarisme de Val m’était insupportable, sa morgue, sa prétention, à quoi s’ajoutait l’ennui qui régnait dans la salle de rédaction, j’ai foutu le camp sans phrase, après cinq mois de collaboration, me contentant un dimanche de bouclage de ne pas envoyer mon article. Le mardi je recevais par la poste, sans un mot d’accompagnement, un « pour solde de tous comptes ». C’était en mars 1993. »
Charlie Hebdo, hebdomadaire décalé, bête et méchant ? Non.Charlie Hebdo, parodie de satire, et réelle entreprise capitaliste.

II. Et le fruit a pourri le panier

Adaptations à l’air du temps et normalisation interne produisent leurs effets : Charlie se transforme en hebdomadaire recentré, consensuel, convenable, déontologique, respectable.
  • Recentré. Dans le Charlie Hebdo du 21 mai 1997, avant les élections législatives, un sondage interne au journal dévoilait : « A “Charlie“, 9 votent Vert, 7 PC, 4 s’abstiennent, 1 LO, 1 LCR et … 2 PS », et un personnage dessiné par Charb s’inquiétait déjà : « 2 PS ? Merde… Je pensais pas que la droite avait infiltré “Charlie“. » (( Cité par Le Plan B, juin 2007. )) Une inquiétude ironique largement confirmée depuis, puisqu’une brève du 18 avril 2007 signale que « sur 38 collaborateurs de Charlie Hebdo : 18 votent Royal, 9 votent Voynet, 3 votent Buffet, 3 votent Besancenot, 3 votent Bayrou, 1 vote Bové, 1 vote blanc. » Soient 21 collaborateurs qui votent à « droite » et 16 à gauche. Charlie Hebdo, de droite ? Oui, si l’on en croit Philippe Val lui-même, puisque ce dernier, en juin 1998 écrivait que « la vraie droite aujourd’hui, c’est le PS. » Neuf ans plus tard, le 9 février 2007, il lâche chez Pascale Clark sur Canal+ (« en aparté ») : « Je voterai pour le candidat de gauche le mieux placé. » Le mieux placé ? Comprendre Ségolène Royal.
  • Consensuel. Sur les principales questions internationales,Charlie hebdo reproduit peu à peu les positions dominantes. Ainsi sur le Kosovo. Alors que dans les années 70, Cabu s’insurgeait« contre toutes les guerres » et collectionnait les procès intentés par l’armée, en 1999, il soutient, avec toute l’équipe de Charlie Hebdo, exception faite de Siné et Charb, l’intervention militaire de l’OTAN au Kosovo. Dans le n°361 de Charlie Hebdo (19 mai 1999), en lieu et place de la chronique de Charb, un texte de Riss (qui n’écrit pas d’ordinaire) reproche même aux pacifistes d’être des collabos ! De même sur le traité constitutionnel européen : si d’autres voix que celle de Philippe Val se font entendre, c’est lui qui conduit une campagne véhémente et caricaturale contre les partisans du « non » au référendum.
  • Convenable. La normalisation du journal s’accompagne donc d’une réorientation de la ligne éditoriale. Celle-ci prend pour cibles prioritaires l’islamisme et le mouvement de contestation de la mondialisation libérale, généreusement amalgamés. Cette dérive a été renforcée avec l’arrivée en force de Caroline Fourest et Fiammetta Venner, toutes deux en lutte contre « l’islamo-gauchisme ». Des positions qui plaisent. Ajoutez à cela, le procès des caricatures de Mahomet, et pour tout soutien celui, sans risques, à des causes très populaires – Ingrid Betancourt, Florence Aubenas, Ayaan Hirsi Ali… Et vous ne tarderez pas à voir rappliquer les mondains, Bernard-Henri Lévy en tête. BHL adore les livres de Caroline et de Philippe, et c’est réciproque. Il est loin le temps où le philosophe des beaux quartiers, « l’Aimé Jacquet de la pensée », selon Val, était hebdomadairement croqué par Luz et raillé par Val.« Prononcer le nom de nos têtes pensantes – BHL, PPDA, Finkielkraut, Luc Ferry, Johnny Hallyday, Comte Sponville, Alain Minc… – dans un amphi d’université, écrivait alors le patron deCharlie Hebdo, aujourd’hui, provoque à tous les coups une hilarité libératrice. (…) Le film de BHL avec Alain Delon, promu par tous les médias, a fait un bide. Le livre de Bourdieu sur la domination masculine, promu par personne, fait un triomphe. Si ça ne vous rend pas joyeux au point d’éclater de rire, c’est que vous avez vraiment mauvais caractère. » (« Les BHL se rebiffent », Charlie Hebdo, 23 septembre 1998) Charlie Hebdo est devenu convenable.Libres aux journalistes de Charlie Hebdo et aux lecteurs d’approuver sans haut-le-cœur cette nouvelle « offre politique » et cette entrée par la petite porte dans la cour des « grands ». Mais force est de constater qu’il s’agit d’un détournement d’héritage qui n’a pas été sans conséquences.Ce glissement politique de gauche à droite, de la paix vers la guerre, de la subversion vers l’orthodoxie, s’est fait progressivement, mais sûrement. On voit ainsi disparaître, dans le silence quasi-général, des signatures talentueuses (Cyran, Camé, Boujut,…) au profit de plumes conventionnelles et/ou médiatiquement plus « reluisantes » : le dessinateur Joan Sfar, l’ex-patron de France Inter Jean-Luc Hees, le sociologue médiatique Philippe Corcuff (lui même acculé à démissionner (( Mais qui prend soin de préciser : « Mon départ ne change rien à ma solidarité avec la rédaction en général et avec Philippe Val en particulier face aux insultes répétées et aux informations erronées [lesquelles ?] diffusées par PLPL » et qui, conformément à ce type d’engagement, s’est courageusement abstenu de défendre Siné, préférant travailler « du côté des tonnelles ombragées de notre mélancolie politique ». Lire sur son blog : « Périls sur l’antiracisme en France : du Proche Orient à “l’affaire Sinéé” » (pour les plus pressés, et les moins courageux, se rendre directement au post scriptum). )) , Renaud Dély venant deLibération, Philippe Lançon du même, Anne Jouan du Figaro, etc.
  • Respectable. Cette normalisation contribue à une notabilisation du journal que Philippe Val justifie comme un choix majeur en 2005 : « J’ai de la chance, explique le patron de Charlie Hebdo, car j’ai en quelque sorte “hérité” d’un titre légendaire que j’exploite. [...]Son image est assez complexe et pas toujours porteuse. Son existence est légitime, mais son contenu pas toujours. C’est le paradoxe. [...] » (Entretien accordé au magazine TOC en février 2005). Parmi les options destinées à dénouer ce paradoxe, celle-ci : « légitimer le titre aux yeux des gens qui constituent le milieu de l’information et avec qui j’entretiens des rapports cordiaux. » [C’est nous qui soulignons] Pour entretenir les « rapports cordiaux » avec les « gens » qui permettent de légitimer le titre, non seulement il faut émousser voire taire toute critique, mais surenchérir dans la dénonciation de la critique des médias. A quoi Philippe Val s’emploie dans ce même entretien, comme on peut le lire ici même sous le titre « Philippe Val, critique, stratège et … psychiatre », et dans l’ensemble de son œuvre (( Lire sur Acrimed : Philippe Val : « la critique radicale des médias alliée du grand capital »Philippe Val recycle son éditorial purificateur sur France InterPhilippe Val, épurateur chroniqueDroit de réponse à Philippe Val, psychiatre, historien et patron de pressePhilippe Val se charge de l’épuration de l’Observatoire français des médias)) .Telle est la dure loi du « milieu de l’information »  : les arrivistes doivent payer au prix fort leur arrivée.
  • Déontologique. Au prix fort… En effet l’évolution conjointe des positions politiques et du positionnement médiatique n’a pas été sans effet sur les pratiques journalistiques de l’hebdomadaire, et, au premier chef, de Philippe Val lui même : calomnies et mensonges (notamment sur Noam Chomsky), fausses rumeurs (par exemple sur le Forum social européen), diffamations de membres de l’Observatoire français des médias, refus des droits de réponse, que nous avons plusieurs fois relevés ici-même (( Echantillon : « Philippe Val, propagateur de calomnies et docteur ès déontologies » suivi de « Philippe Val sur France Inter : un récital de mensonges et de calomnies contre Chomsky »« Elle court, elle court la rumeur », suivi de « Charlie Hebdo court après les rumeurs qu’il répand » ))…
  • Pacifié. De telles pratiques journalistiques, la normalisation du journal et les prises de position de Val, auraient pu, auraient dû, susciter réaction et rébellion à Charlie Hebdo, et l’exclusion de Siné aurait peut-être permis à ceux qui pensaient tout bas, de sortir tout haut du rang. Il n’en a rien été. Même le rédacteur en chef adjoint du journal et (ex-)ami de Siné, Charb, est resté silencieux. Parce qu’il est celui qui semblait être le plus indomptable de tous, ses choix personnels, entre compromis et compromission, ont donc valeur d’exemple…
Charb a estimé, le 16 juillet 2008, que Siné avait porté – c’est un comble – « atteinte » aux « valeurs essentielles » de Charlie Hebdo. Et c’est pourtant le même Charb qui dans sa chronique « Charb n’aime pas les gens » datée du 30 juillet 2008 écrit : « Personne n’a dit que Siné était antisémite (…) parce que ça n’a jamais été le sujet du débat. Aurait-on travaillé durant seize ans avec un antisémite ? Moi, non. » Si cela n’a jamais été le sujet du débat, alors pourquoi Philippe Val, dans son éditorial du même jour se pose la question et ressort une affaire vieille de 26 ans ? « Antisémite, Siné ? Ce n’est pas à moi d’en juger. Mais au lendemain de l’attentat de la rue des Rosiers, en 1982, c’est lui-même qui déclarait sur la radio Carbone 14 : “Je suis antisémite et je n’ai plus peur de l’avouer. Je vais faire dorénavant des croix gammées sur tous les murs… Je veux que chaque juif vive dans la peur, sauf s’il est pro palestinien. Qu’ils meurent.” (( Sur cette affaire, Siné, qui s’était excusé le plus sobrement possible, s’explique sur le site de Rue89,. ))  » Le prétendu antisémitisme de Siné, a bien été le sujet du débat à Charlie Hebdo et le prétexte de son exclusion.
Dans la même chronique, Charb écrit : « Val aurait cessé de publier les chroniques de Siné parce qu’il critiquait la politique d’Israël dans les territoires occupés, (…) je serais parti du journal. »Cependant, dix ans auparavant, Siné a écrit une chronique sur le conflit israélo-palestinien, qui était passée à la trappe (n°319, 29 juillet 1998). Le libelliste a ensuite publié une version modifiée – plus courte et plus édulcorée – dans sa zone du 5 août 1998 (n°320). Charb n’avait pas démissionné pour autant. Compromis indispensable ? (( Son positionnement (stratégique ?) dans le renvoi de Siné, n’est-il pas dû alors au projet d’éditions qui anime l’équipe de Charlie ? La société d’éditions « Les Echappés », qui compte comme actionnaires principaux Riss, Luz, Catherine et Charb, et dans une moindre mesure Val et Cabu, aurait-elle pu voir le jour si Charb était allé au charbon et avait soutenu son « pote » Siné ? « Cela n’a rien à voir, répond-il, la maison d’éditions c’est un truc marginal par rapport à mon rôle dans Charlie Hebdo. » ))
De même, lorsqu’on rappelle à Charb ses positions sur les médias, celui-ci explique : « Je ne suis pas un spécialiste des médias (…). Quant au travail de Pierre Carles, l’affiche que j’ai faite pour son film [« Enfin Pris ? »], etc. Je ne renie rien et puis suivant ce que les uns et les autres sortent ou produisent … ça m’arrive de bien aimer leur boulot encore. Je n’ai pas changé de position là-dessus. Je n’ai pas l’impression que ce soit moi qui ai changé de position. C’est sûr qu’on ne me demande plus d’affiche pour Pierre Carles, mais enfin pourquoi pas ? » (( Peut-être fera-t-il celle du film « Charlie Hebdo se fait Hara Kiri », cité plus haut, dont il est le héros (involontaire) ? )) Pourtant, quand Val prend violemment à parti Serge Halimi en 2004, alors qu’il l’avait soutenu 7 ans plus tôt (( Voir quand Philippe Val se charge de l’épuration de l’Observatoire français des médias et le droit de réponse de Serge Halimi : Droit de réponse à Philippe Val, psychiatre, historien et patron de presse. )) , Charb regarde ailleurs.
Avant, Charb n’aimait pas les gens, mais maintenant, il a accepté, avec la pacification très relative de Charlie Hebdo, de monter les marches du festival de Cannes en compagnie de BHL et de Joffrin, de pérorer chez Ardisson ou de dessiner pour Marc-Olivier Fogiel… et, finalement, de renvoyer Siné.

Epilogue

L’exclusion de Siné pourrait bien sonner le glas de Charlie Hebdo.
Siné s’est toujours rangé du côté des « damnés de la terre », des « insoumis » et des « dominés », et toujours contre « tous les curés » et « les connards » du monde entier. Prendre prétexte d’une phrase pour le virer de Charlie Hebdo est donc lourd de signification. Relisons-là (une dernière fois) : «  [Jean Sarkozy]vient de déclarer vouloir se convertir au judaïsme avant d’épouser sa fiancée, juive, et héritière des fondateurs de Darty. Il fera du chemin dans la vie, ce petit ! » Aurait-elle suscité tant de haine et tant de passion si Siné avait écrit : «  [Jean Sarkozy] vient de déclarer vouloir se convertir à l’Islam avant d’épouser sa fiancée, musulmane, et héritière des puits de pétrole d’Arabie Saoudite. Il fera du chemin dans la vie, ce petit ! »  ? Aurait-on vu les BHL, Adler, Bruckner, Badinter, Wiesel, Delanoë, Voynet et consorts prendre leur plume et signer dans Le Monde un texte contre Siné [1er août 2008..]] ? Non et non. Il n’était pas question de religion, mais simplement d’opportunisme. Les bien-pensants n’ont rien compris.
En 1981, Siné écrivait dans Charlie Hebdo, une phrase qui résume assez bien ses parti-pris : « J’aime le pognon mais pas les riches, j’aime la paix mais je suis prêt à tuer, (…) j’aime les juifs pas Israël, les arabes pas les émirs, les prolos pas le PC. » A près de 80 ans, celui qui avait fondé Siné Massacre pendant la guerre d’Algérie (dont la maquette inspira l’Hebdo Hara-Kiri, 7 années plus tard) et qui a créé L’Enragé en mai 68, s’apprête à sortir un nouveau journal. Son nom ? Siné Hebdo, naturellement.
Et Charlie Hebdo ? De Charlie Hebdo, il ne reste que le titre…

Post-scriptum (12 janvier 2015).

Charlie hebdo a continué, mais ce n’était plus le Charlie Hebdo des origines. Cet article, rédigé en 2008 suite au renvoi de Siné de Charlie Hebdo, reconstituait une histoire de l’hebdomadaire satirique depuis sa reparution en 1992. Depuis 2001, et surtout 2005, Charlie Hebdo, sous la direction de Philippe Val, avait connu une involution conformiste (et parfois pire) qu’il convenait de souligner. C’est ce que nous avons fait, en mettant en évidence, dans plusieurs articles, des pratiques journalistiques indignes. Après le départ de Philippe Val pour la direction de France Inter, nous avions cessé de le lire… et de le critiquer, comme l’aurait exigé la liberté d’expression dont nous avions fait preuve à son endroit. Après la tuerie, malgré la tuerie, Charlie Hebdo continue : tant mieux ! Nous ferons preuve à son égard de la même indépendance que celle qu’il revendique.
Source : Mathias Reymond, pour Acrimed,08/09/2008
  1. Ibid. []
  2. Cette version des faits est contestée par Cabu et Val dans un long droit de réponse (publié, lui, à la différence de certains qui sont adressés à Charlie Hebdo) paru dans Le Nouvel Observateur du 4 septembre. Le texte de Val (et Cabu) est contestable sur plusieurs points sur lesquels nous ne reviendrons pas non plus. D’ailleurs, Delfeil de Ton maintient l’essentiel de sa version. []

51 réponses à [Reprise] Une histoire de Charlie Hebdo, par Acrimed [2008]

Quand l’ENA convoque Orwell pour conjurer Charlie
« Dans la Terreur de 1984, la nation est menacée de l’intérieur, car l’ennemi étranger a des agents secrets partout, notamment parmi les dissidents politiques. Il faut donc se méfier de tout le monde et fliquer au maximum la vie civile : fichage, vidéo-surveillance, délation, etc. Le danger terroriste est, comme la grippe, diffus, omniprésent, increvable, invisible et montré tous les jours à la télévision. »
« À la suite de l’attentat du 7 janvier dans les locaux de Charlie Hebdo, qui a relancé le débat sur la liberté d’expression, les élèves de la promotion 2015-2016 de l’École nationale d’administration (ENA) ont choisi de se donner comme nom celui de George Orwell. » – Le Monde, 17/01/2015, « Les élèves de l’ENA baptisent leur promotion du nom de George Orwell  »
Ils font sans doute partie de ceux qui ne l’ont pas lu, mais le citent comme garantie de bonne conscience. Il convient donc de rappeler ce que raconte Orwell dans son roman 1984 :
Le monde de 1984 est divisé en grands blocs ennemis, qui sont dans un état de guerre permanent, sans jamais s’affronter frontalement. Ils guerroient indirectement sur des territoires périphériques, régulièrement ravagés (en Afrique, au Moyen-Orient, en Asie, etc.). Ces combats lointains et la barbarie des ennemis sont donnés quotidiennement en spectacle aux citoyens grâce à des médias attisant la peur et la haine. De temps en temps, une bombe tombe sur le sol national, ce qui maintient le sentiment de guerre. Mais fondamentalement :
« La guerre est menée par chaque groupe dirigeant contre ses propres sujets, et l’objet de la guerre n’est pas de faire ou d’empêcher des conquêtes territoriales, mais de garder la structure de la société intacte.1 » (p. 283)
La guerre contre les ennemis barbares est « une simple imposture » (p. 282) utilisée pour produire un sentiment d’unité, là où la société est en réalité divisée en groupes sociaux luttant pour des intérêts opposés. Cet état de guerre maintient la population dans l’angoisse, la haine, une humeur de panique et de lynchage, une excitation permanente, qui est l’état d’esprit nécessaire au fonctionnement du système totalitaire. C’est, en somme, la politique par la Terreur, au sens de 1792 : un moyen de gouvernement employé par l’État, et non pas une méthode militaire mise en œuvre par des groupuscules extrémistes.
Dans la Terreur de 1984, la nation est menacée de l’intérieur, car l’ennemi étranger a des agents secrets partout, notamment parmi les dissidents politiques. Il faut donc se méfier de tout le monde et fliquer au maximum la vie civile : fichage, vidéo-surveillance, délation, etc. Le danger terroriste est, comme la grippe, diffus, omniprésent, increvable, invisible et montré tous les jours à la télévision. C’est une « conspiration ». Le premier et principal conspirationniste, c’est l’État dans sa guerre contre le terrorisme.
L’État terroriste décrit par Orwell joue de ces menaces. Il se présente comme un rempart contre la barbarie, le seul garant de la « sécurité », au prix de la restriction des libertés. D’où le slogan « la liberté, c’est l’esclavage » (p. 373). Traduit en langage énarque, tel que repris par l’article du Monde :
« Fortement marqués par les attentats récents, les élèves avaient à cœur de réaffirmer leur attachement à la liberté d’expression et, de manière plus générale, aux libertés qu’il appartient avant tout aux pouvoirs publics de protéger », indique ce texte, qui souligne que l’œuvre de cet écrivain « appelle à une conciliation vigilante entre la préservation des libertés et les exigences liées à la sécurité des citoyens ».
La terreur est une situation émotionnelle, une situation où l’émotion devient impérative. 1984 décrit clairement comment la force « submergeante » des émotions – peur, haine et adoration – est utilisée pour noyer la faculté de juger et obliger à choisir son camp parmi ceux, factices, définis par le pouvoir. La politique de la terreur a largement recours aux mouvements émotionnels de masse, dans les médias (les « Deux Minutes de la Haine », etc.) comme dans les manifestations. Il n’y a plus de recul ni de réflexion possible, mais seulement l’adhésion ou le refus, l’appartenance ou l’hostilité. Le mouvement jesuischarliste aura été est un bon exemple de ces « moments d’irrésistible émotion » et de cet « étouffement délibéré de la conscience » (p. 30).
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Pour empêcher toute critique réelle, le système totalitaire orwellien entretient et met en scène une dissidence de pacotille, une fausse critique politique manipulée par la Police de la Pensée. Ceux qui doutent des vérités dominantes sont poussés à adhérer à ces opinions piégées et préfabriquées, conduisant à des formes de révolte stériles, voire réellement terroristes, encouragées par des agents-provocateurs. C’est en même temps un épouvantail et une caricature, employé par les chiens de garde de l’orthodoxie pour discréditer toute velléité d’opposition. Depuis 2001, c’est notamment au conspirationnisme qu’a été confié ce rôle.
Enfin, la célèbre novlangue de 1984 ne consiste pas seulement à tordre le sens des mots à des fins politiques, mais à réduire le sens, à diminuer la quantité de pensée exprimable. Les mots ne doivent plus servir à raisonner, mais à occuper l’esprit par un bavardage rapide, ininterrompu, insensé – le quackspeak ou « parler comme un canard » (p. 434), du genre France Info ou BFM TV –, et fondamentalement à exprimer son adhésion à l’opinion dominante. « Je suis Charlie » en est la parfaite expression. D’autant plus qu’elle est issue de la pensée-clic favorisée par les nouveaux médias, vrais rénovateurs de la langue.
Dans 1984, Orwell décrivait des recettes de gouvernement qu’il voyait triompher partout à la faveur de la Deuxième Guerre mondiale, aussi bien dans le « Monde Libre » que dans les États totalitaires. La lecture de ce livre reste subversive aujourd’hui, car elle incite à constater que ces vieilles recettes sont toujours en usage. Se revendiquer d’Orwell, c’est aller vers le délit d’opinion, puisque c’est appeler à critiquer « l’union nationale » aujourd’hui exigée grâce au jesuischarlisme. Attention à vous, élèves énarques, vous flirtez avec l’apologie du terrorisme !
Mais l’ENA nous rassure : « Les élèves entendent quant à eux exercer leurs futures missions avec engagement, discernement et humilité. » Peut-être ces futurs cadres zélés de la gouvernance ont-ils trop bien lu Orwell : comme un manuel de doublepensée. Un peu comme l’Okhrana, police secrète du Tsar de Russie, avait trop bien lu le Dialogue aux enfers entre Machiavel & Montesquieu de Maurice Joly (1864), lorsqu’elle s’en en est inspirée pour rédiger Les protocoles des sages de Sion.

*

L’auteur de cet article, Pierre Bourlier, a publié en 2008 un livre intitulé Au cœur de 1984 (Verbig éditions). Il est également l’auteur d’un article sur le sens commun chez Orwell, « Notre communauté viscérale » (dans Notes & Morceaux Choisis n°11, éditions La Lenteur, 2014).


1 Les citations de 1984 renvoient à l’édition Folio Gallimard

L'honneur perdu de “Charlie Hebdo”

                     

AFP PHOTO FRANCOIS GUILLOT
Par Stéphane Mazurier, historien (*)
Siné, dessinateur historique de Charlie Hebdo, renvoyé par son directeur, Philippe Val. Motif invoqué : antisémitisme. Depuis deux semaines, cette décision a suscité énormément de réactions. Une pétition de soutien à Siné a recueilli dans un premier temps 2 000 signatures, parmi lesquelles celles d’Edgar Morin, de Gisèle Halimi, de Guy Bedos, mais aussi de confrères dessinateurs comme Willem, Gelück ou Pétillon. Par ailleurs, Philippe Val a reçu le soutien d’organisations de lutte contre le racisme et l’antisémitisme, telles que la LICRA ou SOS Racisme, mais aussi du philosophe Bernard-Henri Lévy, dans une tribune publiée par Le Monde. Mon propos n’est pas ici de revenir sur les circonstances de ce renvoi, sur ses causes réelles et supposées, mais de montrer, en tant qu’historien, comment cet acte constitue une des ultimes étapes visant à transformer un journal libertaire et insolent en un bréviaire moraliste et politiquement correct. Cette mutation radicale s’est opérée dans plusieurs directions, que nous allons successivement détailler.

Première orientation : faire preuve de révisionnisme historique. Philippe Val s’efforce depuis plus de quinze ans à travestir l’histoire du premier Charlie Hebdo, celui des années 1970. Certes, plusieurs noms illustres de la grande époque (Cabu, Wolinski, Willem) y signent encore des articles et des dessins, mais ce n’est plus leur journal. Ils servent de caution pour de vieux lecteurs espérant retrouver la verve satirique de leurs jeunes années. Pour Val, le Professeur Choron n’a jamais existé. Ou il ne fut qu’un alcoolo pathétique et exhibitionniste. Par charité, on fait apparaître chaque semaine dans l’ours le nom de Cavanna comme « fondateur » du journal, mais s’il y écrit encore sa chronique hebdomadaire, son poids décisionnel dans la rédaction est quasi-nul. Jusqu’à sa mort en 2004, Gébé, grande figure de la bande Hara-Kiri, était directeur de la publication et donc gardien du temple « bête et méchant ». Dès lors, Philippe Val a procédé à ce que l’on pourrait appeler une captation d’héritage. Val est devenu l’essence même de Charlie Hebdo.

Deuxième orientation : passer de la confrérie des égaux à une monarchie absolue. Dans les années 1970, même si Cavanna en était nominativement le rédacteur en chef, c’est « toute la bande » qui exerçait en fait cette fonction, puisque chacun, dessinateur ou rédacteur, était responsable de sa page. Aujourd’hui, il y a bien un chef, c’est Philippe Val et personne d’autre. Et alors ? Quoi de plus normal qu’un journal ait un chef ? Le problème est précisément que Charlie Hebdo ne devrait pas être un journal comme les autres, qu’il a été fondé il y a près de 40 ans pour proposer autre chose que la presse traditionnelle. Naguère, on pouvait y lire des diatribes de Gébé, Delfeil de Ton ou Wolinski contre France-Soir, Le Point, Le Parisien Libéré… Le Charlie de Val entend être parfaitement intégré au « champ médiatique » et n’a de cesse que de descendre en flammes la critique des médias, incarnée par Acrimed ou Le Plan B. Val est copain avec Jean-Luc Hees, Denis Jeambar, Laurent Joffrin, Franz-Olivier Giesbert… L’une de ses obsessions est d’être accepté par les barons de la presse écrite comme un des leurs, voire le primus inter pares.

Troisième orientation : passer du « bête et méchant » au pseudo-intellectuel. Dans un vieil article du premier Charlie Hebdo, Cavanna pestait contre ceux qui usaient et abusaient de citations d’auteurs, trahissant ainsi la faiblesse de leur réflexion personnelle. Chaque semaine, Philippe Val veut nous montrer qu’il a lu beaucoup de livres, et des plus ardus. Il n’est pas rare de trouver sur une seule demi-page les noms de Spinoza, Voltaire, Montaigne, Hugo… Cette manie est aussi celle du nouveau meilleur ami de Charlie Hebdo : Bernard-Henri Lévy. Il l’a encore démontré dans sa spécieuse tribune publiée par Le Monde (22.07.08), dans laquelle il prend vaillamment la défense de Philippe Val contre Siné, l’affreux antisémite. La communion d’esprit entre le Charlie Hebdo de Val et BHL est le pathétique couronnement d’un édifice patiemment construit. Il y a tout juste 30 ans, le « nouveau philosophe » s’en prenait à « l’antisémitisme discret et familier » (1) de Charlie Hebdo, provoquant ce soupir de Cavanna : « C’est triste de perdre son temps à répondre à des conneries » (2). En 1998, Philippe Val qualifiait encore BHL d’« Aimé Jacquet de la pensée ». Depuis deux ans, Val et Lévy sont côte à côte, sur les mêmes estrades, militants infatigables des droits de l’homme et de la liberté d’expression.

Cela nous amène à la dernière orientation : le positionnement de Charlie Hebdo en matière de politique extérieure. Dans les années 70, le journal renvoyait dos à dos les pro-israéliens fanatiques et les pro-palestiniens fanatiques. À l’heure actuelle, Val est clairement du côté israélien, parce qu’Israël serait la seule démocratie du Proche-Orient. Il se méfie comme de la peste des Palestiniens, suspectés d’être des terroristes en puissance, ces « islamo-gauchistes » dénoncés sans relâche par BHL. Dans les années 70, Charlie Hebdo condamnait toutes les guerres, au nom d’un pacifisme intransigeant assumé. En 1999, Val a applaudi l’intervention militaire de l’OTAN au Kosovo. Dans les années 70, Charlie Hebdo offrait une critique impitoyable de l’impérialisme américain et de son système politique gangrené par la corruption. Aujourd’hui, Val dresse les louanges de la plus grande démocratie du monde et de sa guerre contre le terrorisme. Dans les années 70, Charlie Hebdo insistait sur les dangers d’une construction européenne fondée uniquement sur le libre-échange et la technocratie. En 2005, Val a plaidé vainement pour le « oui » au référendum sur la construction européenne.

Par ailleurs, après les résultats du premier tour de l’élection présidentielle de 2007, Val n’a pas consacré son billet à la nécessaire mobilisation de l’électorat de gauche pour battre Sarkozy. Pas du tout : il s’est réjoui de ce que les anciens partisans du « non » au référendum aient réalisé de faibles scores. Et, fidèle à ses raccourcis abjects dont il a le secret – ainsi comparer un article de Télérama, signé Weronica Zarachowicz, aux Protocole des Sages des Sion – il établit l’équation Bové = Le Pen.

En virant Siné, Val élimine un des derniers bastions de résistance interne au journal. Charlie Hebdo est mort. Pourquoi conserver ce titre ? Il y a tromperie sur la marchandise, sinon publicité mensongère. En tant qu’historien du Charlie Hebdo des années 1970, je demande donc solennellement à M. Val de changer le nom de son journal. Plusieurs possibilités s’offrent à lui : Le Meilleur des mondes illustré, Le Figaro rigolo ou Sarkoland-Posten (3).

jeudi 21 novembre 2013


Tribune 21/11/2013 à 16h46

Pour garder ses privilèges, l’élite de gauche accuse les ultrariches

Louis Maurin | Observatoire des inégalitésImprimer
Tribune
Régler la question des inégalités en s’en prenant à une élite étroite arrange, au fond, les couches favorisées. Pour réduire les inégalités, il suffirait de corriger les dérives de quelques-uns, situés tout en haut de la hiérarchie sociale. Une bonne méthode pour ne rien changer au fond.
Making of
Ce texte a été initialement publié sur l’Observatoire des inégalités. Nous le reproduisons avec l’aimable autorisation de son auteur. Rue89
Les super-riches se sont enrichis de façon indécente ces dernières années, mais notre pays reste marqué par des privilèges dont dispose une fraction beaucoup plus large de la population. Ce qui alimente le ressentiment des catégories populaires et les tensions sociales. Essayons d’y voir plus clair.
La France de tout en haut va très bien. Malgré la crise, elle continue de s’enrichir de façon indécente. Entre 2004 et 2010 [dernière année connue à ce niveau de détail], les revenus des 0,1% les plus riches ont augmenté de 18%, soit 36 000 euros annuels, l’équivalent de trois ans de smic, contre 7% et 1 300 euros pour le revenu médian (autant gagne moins, autant gagne plus, revenu par ménage, avant impôts et prestations sociales).
La France de l’élite scolaire prospère tout autant. Ses « grandes écoles » restent fermées au peuple, mais ses élèves choyés. La collectivité dépense 15 000 euros par étudiant en classe préparatoire aux grandes écoles, contre 9 000 euros par étudiant des filières généralistes de l’université.

La « France des riches » dénoncée à gauche

La « France des riches » est largement dénoncée à gauche, avec raison (Voir « La Violence des riches : chronique d’une immense casse sociale », de Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, éd. La Découverte, 2013). Pourtant, la critique laisse parfois songeur.
Cette vision élitiste des inégalités, très en vogue, conduit à faire l’économie d’une réflexion de fond sur les inégalités sociales qui structurent notre société en profondeur, bien au-delà d’une poignée de dirigeants. Concrètement, elle permet aux catégories favorisées d’éviter de contribuer davantage à la solidarité et de faire plus de place aux couches moyennes et populaires. Ou de réformer l’école pour l’ouvrir à tous.
Dans la France contemporaine, les privilèges vont bien au-delà des beaux quartiers et des classes prépas. La stagnation du pouvoir d’achat est une moyenne qui masque la progression des revenus de catégories qui se disent assommées par le « matraquage fiscal ».

Se faire passer pour la classe moyenne

Entre 2008 et 2011, le seuil de revenu des 10% les plus pauvres a baissé de 3,5% (après impôts et prestations sociales), quand celui des 10% les plus riches a augmenté de 2,5%. Une perte de moins 370 euros annuels d’un côté, et un gain de 918 euros de l’autre. (Et encore, les données sur les revenus ne prennent pas en compte une partie de la France démunie qui vit dans les prisons, les maisons de retraite, les foyers de travailleurs et les hôpitaux notamment.)
Or, on entre dans le club des 10% les plus aisés, à l’abri de la crise, à partir de 3 000 euros net (par mois, tous revenus confondus, après impôts) pour un célibataire ou 5 600 euros en moyenne pour un couple avec enfants. Bien loin des revenus des patrons superstars du CAC 40 ou de nos 0,1%.
Rebaptisées « classes moyennes supérieures » par les médias, ces classes aisées tentent d’associer leur sort aux catégories moyennes, qui se situent au milieu du gué (environ 1 500 euros mensuels pour une personne seule) et dont les revenus stagnent. Un classique des rapports de forces sociaux, particulièrement pratiqué chez les indépendants, des agriculteurs aux médecins favorisés.
Le déguisement des classes moyennes supérieures a une toute autre ampleur : une frange entière de la population cherche ainsi à éviter de participer à l’effort fiscal.

Un chien couvert de bijoux à la Pet Fashion Week de New York, en août 2010 (COHEN DIANE L/SIPA)

Les privilégiés : ceux qui sont à l’abri du chômage

Les privilégiés d’aujourd’hui ne sont pas seulement les titulaires de revenus élevés, mais tous ceux qui sont protégés des aléas du chômage, d’une rupture de parcours professionnel qui conduira à une baisse quasi certaine des revenus, parfois conséquente.
Au premier chef, ceux qui disposent du statut d’emploi protecteur de la fonction publique et de bien d’autres organismes para-publics où, en pratique, quasiment personne n’est jamais licencié. A niveau de vie équivalent, savoir que l’on disposera d’un salaire jusqu’à sa retraite est devenu, au bout de 40 ans de chômage de masse, un déterminant central des conditions de vie par la stabilité qu’il procure et pour les droits qu’il ouvre, notamment dans l’accès au logement.
Certes, une partie des fonctionnaires – c’est le cas, par exemple, des enseignants du primaire ou dans les services informatiques – acceptent en contrepartie des revenus limités rapportés à leurs qualifications. Il n’en demeure pas moins que l’avantage est là. Hier, on moquait les « ronds de cuir » de la République, aujourd’hui, savoir de quoi sera fait demain a une valeur inestimable.

Ceux qui ont un « titre scolaire »

Face à la crise, le niveau de protection résulte par ailleurs pour beaucoup de la taille de l’entreprise. La bureaucratie publique comme privée a son lot d’avantages. Le statut des salariés des grandes structures du secteur privé est sans commune mesure avec celui des PME. La condition salariale, du niveau de salaire à la couverture santé en passant par les avantages du comité d’entreprise, n’a rien à voir avec celle du commun des salariés. La formation et les programmes de reconversion dans les grands groupes font que la menace du chômage n’est pas la même.
Sur le marché du travail, au-delà du statut, le privilège qui structure le plus notre société est le titre scolaire qui fonctionne comme un véritable capital culturel, selon l’expression du sociologue Pierre Bourdieu. Dans une société où la croyance dans la valeur des diplômes est démesurée (voir « Les Sociétés et leur école, emprise du diplôme et cohésion sociale », de François Dubet, Marie Duru-Bellat et Antoine Vérétout, éd. Seuil, 2010), ceux qui détiennent un titre disposent d’une carapace très protectrice.
Le taux de chômage des sans diplôme s’élève à 16%, contre 5,6% pour ceux qui se situent au-dessus de bac+2. Bien sûr, les cas de sur-diplômés sous-embauchés ou au chômage existent et se développent. Pour eux, le déclassement est particulièrement violent puisqu’ils sont censés sortir du lot. Il n’empêche : l’exception ne fait pas la règle.

L’élitisme républicain est un élitisme social

A l’école, les privilèges dépassent, de loin, les classes préparatoires aux grandes écoles. Ainsi par exemple, apprendre à lire aux enfants le plus tôt possible, en fin de section de maternelle (contrairement à d’autres pays comme la Finlande où cet apprentissage a lieu deux ans plus tard) creuse des écarts précoces du fait de la maîtrise du langage propre aux milieux diplômés.
Dans la suite du cursus scolaire, du primaire au lycée, l’« élitisme républicain » de notre système éducatif est, au fond, un élitisme social. Les programmes, la place des savoirs théoriques, l’évaluation-sanction répétée, sont taillés sur mesure pour les enfants de diplômés, en particulier d’enseignants (ce qui ne veut d’ailleurs pas dire qu’ils réussiront tous, pour peu qu’ils n’entrent pas dans le « moule », leur « échec » est encore plus difficile) qui maîtrisent le code de l’école. 90% de leurs enfants obtiennent le bac, deux fois plus que les enfants d’ouvriers non-qualifiés : ces derniers sont-ils moins « méritants », moins « intelligents » ?
L’orientation des jeunes reste un parcours dans lequel une partie des familles, initiées et maîtrisant les arcanes des filières, disposent d’informations sans commune mesure avec la masse des autres parents. Un énorme privilège. La façon même dont l’école française fonctionne, en appuyant sur les échecs plutôt qu’en valorisant les efforts, par la mise en avant d’une poignée d’élèves plutôt que la réussite de tous, joue en la défaveur des catégories les moins favorisées. Le privilège de la maîtrise du code scolaire est l’essence même des inégalités sociales.

Privilégiés de droite et de gauche au pouvoir

« Le changement, c’est maintenant » ? La gauche a accédé au pouvoir en faisant campagne sur la réduction des inégalités sociales. Forte de tous les pouvoirs, à tous les échelons territoriaux, elle a oublié sa promesse. La réforme fiscale n’aura pas lieu, les régimes spéciaux de retraite ne seront pas touchés, la « refondation » de l’école ne touche pas à l’essentiel du système…
La grande affaire de ce début de quinquennat aura été le « mariage pour tous ». Qu’a proposé la gauche pour réduire les inégalités sociales ? Quelques emplois d’avenir et une « garantie jeune » (un revenu minimum sous conditions pour les 18-25 ans) en expérimentation dans dix territoires pilotes. Rien ou presque.
Cette situation s’explique. Les privilégiés sont aux commandes. Pas seulement aux plus hauts postes de l’exécutif. Des entreprises aux collectivités locales en passant par les associations, une bourgeoisie économique (plutôt de droite) mais aussi culturelle (plutôt de gauche) dispose du pouvoir, vit dans un entre-soi, et n’a aucun intérêt au « changement » qu’elle met en avant comme un slogan.
Elle pointe du doigt les ultrariches mais elle oublie bien vite les quartiers populaires et méprise les couches moyennes pavillonnaires dont l’idéal est écologiquement incorrect.
Les groupes qui défendent les intérêts des couches favorisées disposent de moyens de communication et de lobbying considérables. La maîtrise de la parole publique, de la médiatisation des intérêts a pris un poids démesuré dans les décisions des politiques publiques.

En face, les invisibles

En face, les « invisibles » (voir « La France invisible » par Stéphane Beaud, Jospeh Confavreux, Jade Lindgaard (dir.), éd. La Découverte, 2006), la France peu qualifiée salariée du privé ou au chômage, sont peu audibles.
Les quelques mouvements de soutien aux plus précaires (pauvreté, sans papiers, mal-logement, etc.) se concentrent sur les situations les plus difficiles avec de maigres moyens. Les syndicats ne représentent plus qu’une fraction ultra-minoritaire des salariés, moins de 5% dans le secteur privé, concentrés dans les grandes entreprises.
Les nouveaux mouvements militants, issus de milieux cultivés et urbains, se passionnent bien davantage pour les causes modernes d’une société post-68 comme la préservation de leur environnement, les inégalités dont sont victimes les femmes ou les homosexuels, voire la diversité ethno-culturelle. Des causes justes, à condition qu’elles n’amènent pas à oublier les inégalités sociales qui traversent notre société, ou pire, ne servent pas à les masquer.

La bourgeoisie de ce pays préoccupée par ses vacances

Dans notre pays, la bourgeoisie économique et culturelle est préoccupée par ses prochaines vacances, payer moins d’impôts, trouver la bonne école pour ses enfants ou savoir si elle mange vraiment bio... Bien sûr, beaucoup de citoyens partagent la volonté de réformes en profondeur, savent bien que chacun doit balayer devant sa porte et sont prêts à faire un effort.
Mais s’indigner est une chose, agir en est une autre. Reste à savoir à quel moment ces couches favorisées prendront conscience qu’à trop profiter et si peu partager elles risquent de tout perdre. A trop tirer sur la corde des privilèges tout en faisant miroiter l’égalité pour tous, le risque est grand que cet état de fait n’entraîne des mouvements de contestation de grande ampleur et que d’autres forces, beaucoup plus conservatrices, prennent les choses en main.

dimanche 22 septembre 2013


Les traîtres, les incapables et les commentateurs

FRANÇOIS HOLLANDE DÉCORE PASCAL LAMY
A peine rentré de vacances espagnoles qui faute de mieux m’ont gentiment requinqué, me voilà replongé dans la politique de merde, ce brouet malodorant dans lequel nous croupissons, pour la satisfaction apparente du plus grand nombre.
Imaginez un peu : à peine débarqué sur le sol français et rebranché la radio, le premier contact avec mon pays a été la voix horripilante de Jean-François Copé lancé dans une diatribe surréaliste et par ailleurs dénuée de tout intérêt sur, si j’ai bien compris, un “droit d’inventaire” de l’épouvantable quinquennat sarkozyste.
Franchement, qu’est-ce qu’on en a à branler des petites phrases de cet enfoiré boursouflé d’ambition malsaine, dont n’importe quel demeuré devrait voir que chacune de ses actions ou déclarations n’est que stratagème à deux balles destiné à servir son hypothétique et surréaliste dessein présidentiel autofantasmé de 2017 ? Sur quoi pourrait être basée cette ambition grotesque, c’est bien la question principale, mais manifestement, pas un de ces journalistes encartés ne se la pose, acceptant pour acquis que ce pauvre type puisse avoir la moindre importance, lui qui s’est surtout rendu célèbre par son appât du gain, son mépris des pauvres (dont il convoite pourtant les suffrages avec avidité), sa proximité aquatique avec un escroc international notoire et une manière éhontée de truquer des élections internes que ne renieraient pas Georges Bush, Jean Tibéri et Martine Aubry réunis ?
Quelques jours plus tard, le même Copé, en bras de chemise devant des militants lobotomisés, reprend l’éternelle antienne démago-libérale qui a permis à tant de crétins d’accéder aux micros et au pouvoir : “il faut baisser les impôts”. Et comme par définition Copé, grand complice du pillage du monde par la finance, ne remet pas en cause le déversement à coup de centaines de milliards de la richesse de la France dans les caisses sans fond des banksters, c’est qu’il considère, comme tout bon ultralibéral, que l’argent qui ne rentrerait pas en impôt devrait alors être compensé en nature, ce que l’on appelle généralement “faire des économies budgétaires”, et qui ne consiste en rien d’autre qu’en la casse de tout ce qui peut servir aux pauvres (que Copé et sa clique qualifient alors généralement “d’assistés”), comme les Services Publics, les retraites ou les prestations sociales.
Oui, elle est trop longue cette phrase. Je résume donc : Copé veut que les pauvres votent pour lui, mais renoncent à tous leurs avantages pour payer le racket des banksters, pendant que lui et ses amis les riches s’en mettraient encore plus dans les fouilles.
Et à part Copé ? Quelques apparitions du falot Ayrault, ce type sans envergure dont on se demande bien ce qu’il fout là, et dont le principal objectif est de donner son nom à un aéroport inutile qu’il prétend installer dans son bled. D’ailleurs j’ai déjà oublié ce qu’il disait. On s’en tape, d’ailleurs.
Celui qui crève l’écran, par contre, c’est Valls ! Si ce n’était pas clair pour tout le monde, ça y est, les médias ont choisi leur poulain. Une fois Hollandréou poubellisé, le représentant de la “gauche” (il fallait déjà des guillemets pour Hollandréou, combien en faudra-t-il pour Valls ?) choisi à notre place par les médias, c’est Valls ! Facile, c’est juste un clone de Sarkozy. Même petite taille, même arrogance insupportable, mêmes ficelles politiques énormes, mêmes sujets de prédilection, mêmes opinions… Il paraît même que les deux mentors de Valls sont le “criminologue” franc-maçon Bauer (qui fut aussi le mentor de… Sarkozy) et le pubard grotesque Fouks, qui fit sombrer Jospin et DSK avant de conseiller… Cahuzac. Sacrées références… Sempiternelles diatribes contre les Roms, gueguerre orchestrée avec Christiane Taubira (“y’en a un qui coupe les oignons et l’autre qui pleure”), aboiements et claquements de bottes contre la délinquance (qui comme sous Sarkozy ne fait qu’augmenter, ce qui suffit à démontrer l’efficacité des susdits aboiements).
Désespérant.
Quoi d’autre ? Rien. Ou presque. Ah si, tiens, à gauche, chez les gens dont on pourrait pourtant croire qu’ils pourraient changer le système, ce n’est guère mieux : les communistes (et leur potentiel électoral de 2% sans Mélenchon), par l’odeur de la soupe municipale alléchés, ont entamé le processus de retour à la niche du P”S”, qui passe par la trahison de Mélenchon et de son “Parti de Gauche”. Ce ne devrait être une surprise pour personne, en tout cas pas pour moi qui l’ai déjà annoncé, mais voilà, c’est parti. Et ça va faire se délecter les médias qui adorent ces bisbilles et ces duels.
D’autant que Mélenchon, malgré les baffes électorales, ne daigne pas décoller de son ridicule et obsessionnel duel de cour de récré avec Marine Le Pen. Duel perdu d’avance, au passage. Si Le Pen progresse, c’est que les politicards au pouvoir, ceux qui y aspirent, et les journalistes qui commentent et accréditent leurs billevesées traitent par le mépris tous ceux qui protestent contre cette Europe antidémocratique et affameuse du peuple, contre ces institutions internationales prédatrices et vendues aux puissants, contre ces banksters et ces multinationales qui se gavent de la situation qu’ils imposent.
Le Pen ne pense pas un mot de ce qu’elle dit en matière économique, mais quand elle dit, seule ou presque, qu’il faut sortir de cette Europe et ne pas se laisser piller par les banksters, elle a raison. Que disent les journalistes : “Vous dites la même chose que Mélenchon”. Et à Mélenchon : “Vous dites la même chose que Le Pen”. Et de s’en retourner lécher le cul de Moscovici ou de Gattaz.
Cela ne fait pas de moi un lepéniste, mais cela me fait enrager contre les incapables vendus qui se partagent tour à tour le pouvoir, et qui vont finir par nous faire avoir Le Pen pour de bon.
Le seul moyen de venir à bout de Le Pen, ce serait de remplacer nos professionnels de la politique, insolents, incompétents et corrompus, par de véritables représentants honnêtes, qui restaureraient notre indépendance vis-à-vis des confiscateurs de la démocratie que sont la Troïka ou l’OMC, et qui lutteraient autrement que par le blabla contre le chômage ou l’insécurité. Autant de sujets dont les politicards professionnels se foutent éperdument, puisque seuls les attributs de leur apparent pouvoir les intéressent.
Oui, apparent, puisque ces mêmes politicard ont abdiqué le leur, abdiqué la souveraineté des États, au profit d’entités supranationales gérées de manière obscure et où la démocratie n’a pas sa place.
Que dirait-on d’un politicard qui prétendrait vouloir lutter contre la délinquance alors qu’il donne en réalité aux banksters les crédits qui devraient être affectés à l’éducation ou à la police ? Tout en se proclamant l’ennemi de la finance quand il s’agit de se faire élire en donnant l’image d’un mec de gauche ?
Bref, ce sempiternel cirque médiatico-politique, aussi ridicule que désespérant, sert-il à autre chose qu’à faire causer les couillons, et à procurer un train de vie confortable à ses acteurs et commentateurs principaux ?
Bien sûr que non.
L’essentiel est ailleurs, là où les éditorialistes au train de vie confortable ne regardent jamais.
En fouillant à la recherche de matériel à traduire, je suis tombé sur ça (et sur le cul par la même occasion) : un court article du journaliste Greg Palast, un type qui ne fait pourtant, sur le papier, que le même boulot qu’un Joffrin ou un Pujadas.
Si vous n’avez pas le courage d’aller en lire la traduction sur banksters.fr, je vous en fais un bref résumé : confirmant les pires théories conspirationnistes, un document à l’authenticité certaine montre que les banksters ont ourdi un complot contre les peuples en utilisant l’OMC pour déréglementer de force le secteur bancaire dont les conneries ont précipité la plupart des pays du monde dans la ruine. Avant d’installer leur marionnette Obama à la tête de leur pays pour garantir leur impunité et la poursuite de leurs saloperies. Certes, on savait tout cela, mais avec les preuves, c’est encore mieux. Quand Pujadas fait mine de se demander s’il vaut mieux augmenter en douce les impôts comme le fait Hollandréou, ou bien massacrer ce qui reste de secteur public et de prestations sociales comme le propose Copé, il ne fait aucun lien avec ce complot, et ne signale d’ailleurs jamais que cette dette qui nous écrase, largement issue de ce complot, est certainement indue pour la plus grande part.
Quant à ceux qui traitent Hollandréou de traître (tare étayée et aggravée par la tonalité qu’il avait donnée à sa campagne électorale en proclamant scandaleusement que la finance était son ennemi, déclaration mensongère qui n’a sans doute pas été pour rien dans le gauchissement de son image et dans son élection) et Obama de Marionnette des banksters (lire aussi ceci), ce ne sont pas simplement des conspirationnistes, objet du mépris des journalistes “importants” (les mêmes qui considèrent que Copé pourrait être digne d’intérêt) : les faits montrent que ce sont eux qui ont raison, que les autres ne sont que de pompeux parasites incompétents et surpayés.
Enfin, toute personne qui parlerait d’un complot de banksters (il ne s’agit d’ailleurs pas d’un complot, puisque tout est sur la table) serait immédiatement qualifié de conspirationniste et discrédité. Et s’il insiste, c’est qu’il est forcément antisémite. Revenons donc à des choses sérieuses, comme les analyses des discours de Ayrault sur la transition écologique, de Copé sur la fiscalité ou de Geoffroy Didier sur la géopolitique. Et pourquoi pas de Ribéry sur la poésie de Mallarmé, tant qu’on y est ?
Ah, j’oubliais : ce Pascal Lamy dont il est question dans l’article, ce pape de la mondialisation totale que sa fiche Wikipedia montre grenouillant à Bilderberg, au Siècle ou, plus concrètement, au MEDEF, est bien un “socialiste” français, ouiouiste forcené (ex-commissaire Européen au commerce, il fut comme Hollandréou le disciple de Delors). Mieux, son mandat à l’OMC se termine ces jours-ci, et il se trouve de nombreux “journalistes” pour pronostiquer (et souhaiter) qu’une fois le falot Zayrault usé jusqu’à la corde, Hollandréou le vire comme une merde et afin d’entretenir l’illusion quelques mois de plus, le remplace par… Lamy. Pauvre de nous.
Si les choses étaient comme elles devraient être, si les banques étaient restées à leur place au lieu de prendre celle de nos dirigeants, la Grèce, l’Espagne et la plupart des autres pays d’Europe ne seraient pas ruinés, avec un chômage qui grimpe à la verticale, à la merci de banksters implacables. Ces mêmes banksters auraient été jugés pour les forfaits que tout le monde connaît, et croupiraient en prison, au même titre que n’importe quel dealer marseillais ou voleur de poules (ou de cuivre) roumain. Lamy aurait admis ses erreurs funestes et ferait pénitence dans un couvent (il est catholique pratiquant), et on aurait enfin regardé à la loupe cette prétendue dette qui nous ligote, et probablement conclu que dans son immense majorité, elle n’a pas de justification sérieuse.
Car Pujadas et ses semblables sont tout contents de recueillir l’avis de tel ou tel politicard sur le fait qu’il faut ou non payer moins d’impôts, mais personne ne se demande à quoi servent ces impôts, ni si en jeter le produit
par la fenêtredans les coffres des banksters est une bonne idée…
Nous pourrions alors payer nos retraites, nos écoles, notre Sécu, nos hôpitaux, nos fonctionnaires et nos allocs.
Et nos guerres. Comme nous l’avons toujours fait auparavant.
Bon, quand c’est qu’on prend ces éléments de preuve en compte, qu’on réveille les électeurs, que l’on change de constitution, de politique, de politiciens et de journalistes ? 

Merci pour les innombrables messages publics et privés suite à mon dernier billet. Mais merci aussi de ne pas déduire de la parution de ce billet que le blog va recommencer comme avant…

mardi 27 août 2013

La première guerre civile mondiale

La première guerre civile mondiale

Chaque jour qui passe apporte son lot de confirmation sur une vérité que beaucoup voudraient ignorer : nous sommes en guerre. Une guerre larvée, relativement calme mais une guerre tout de même.
Contrairement à une guerre traditionnelle, une guerre civile n’a pas de front bien tracé, de belligérants clairement identifiables à la couleur de leur uniforme. Chaque camp est partout, au sein d’une même ville, d’un même quartier, d’une même famille.
D’un côté, nous avons une classe de pouvoir. Riches, puissants, ils ont l’habitude de contrôler, ils ne connaissent pas le doute. Ils décident et sont intimement persuadés de le faire dans l’intérêt général. Beaucoup, ni riches ni puissants, les soutiennent. Par peur du changement. Par habitude. Par intérêt personnel. Par crainte de perdre certains acquis. Ou par incapacité intellectuelle de comprendre la révolution à l’œuvre.
De l’autre, voici la génération numérique. Issus de tous les sexes, tous les âges, toutes les cultures, tous les emplacements géographiques. Ils discutent entre eux, s’échangent des expériences. Découvrant leurs différences, ils se cherchent des points communs en remettant tout en question, jusqu’à la foi et aux valeurs profondes de leurs parents.
Cette population a développé des valeurs qui lui sont propres mais également une intelligence analytique hors du commun. Les outils dont elle dispose lui permettent de pointer très vite les contradictions, de poser les questions pertinentes, de soulever le voile des apparences. À travers des milliers de kilomètres de distance, ses membres peuvent ressentir de l’empathie pour tous les humains.
Un fossé grandissant
Longtemps, j’ai été persuadé qu’il ne s’agissait que d’une question de temps. Que la culture numérique imprégnerait de plus en plus chaque individu et que les plus réfractaires finiraient par disparaître, au fil des générations et du renouvellement naturel.
Malgré la popularisation des outils tels que le smartphone ou Twitter, cette fracture ne s’est pas résorbée. Au contraire, elle n’a fait que s’empirer. L’ancienne génération n’a pas adopté la culture numérique. Elle s’est contentée de manipuler aveuglement les outils sans les comprendre, en une parodie désespérée du culte du cargo. Résultats : des musiciens qui insultent leurs propres fans, des journaux dont le site web, envahi de publicités, semble être une copie conforme de la version papier, des jeunes politiciens qui utilisent Facebook ou Twitter comme une machine à publier des communiqués de presse sans jamais tenter de communiquer avec leur électorat.
Il y a 40 ans, deux journalistes révélaient au monde que le président de la nation la plus puissante utilisait les services secrets pour mettre sur écoute ses adversaires politiques. Ce travail d’investigation leur vaudra le prix Pulitzer et mènera à la démission du président.
Aujourd’hui, des acteurs imprégnés de culture numérique révèlent au monde que le président à mis le monde entier sur écoute ! Qu’il envoie des hommes massacrer cyniquement des civils. Ces révélations leur vaudront 35 ans de prison pour l’un et une traque à travers le monde entier pour l’autre. Le président en question est, quant à lui, titulaire d’un prix Nobel de la paix.
La mort du journalisme
Contrairement au Watergate, il n’est plus possible de compter sur la presse. Une grand partie des journalistes ont tout simplement cessé tout travail de fond ou d’analyse. Les journaux sont devenus des organes de divertissement ou de propagande. Un esprit un peu critique est capable de démonter la majorité des articles en quelques minutes de recherches sur le web.
Et lorsque certains journalistes commencent à creuser, ils voient leur famille se faire arrêter et détenir sans raison, ils reçoivent des menaces politiques et sont forcés de détruire leur matériel. Le site Groklaw, qui fut un site déterminant dans la publication d’actualités liées à des grands procès industriels, vient de fermer car sa créatrice a pris peur.
La classe dirigeante a décidé que le journalisme devait se contenter de deux choses : faire craindre le terrorisme, afin de justifier le contrôle total, et agiter le spectre de la perte d’emplois, afin de donner une impression d’inéluctabilité face aux choix personnels.
Bien sûr, tout cela n’a pas été mis en place consciemment. La plupart des acteurs sont intiment persuadés d’œuvrer pour le bien collectif, de savoir ce qui est bon pour l’humanité.
On vous fera croire que l’espionnage des mails ou l’affaire Wikileaks sont des détails, que les questions importantes sont l’économie, l’emploi ou les résultats sportifs. Mais ces questions dépendent directement de l’issue du combat qui est en train de se jouer. Les grandes crises financières et les guerres actuelles ont été créées de toutes pièces par la classe actuellement au pouvoir. La génération numérique, porteuse de propositions nouvelles, est bâillonnée, étouffée, moquée ou persécutée.
L’état de panique
En 1974, pour la classe dirigeante il est plus facile de sacrifier Nixon et de faire tomber quelques têtes avec lui. Le parallèle avec la situation actuelle est troublant. La classe dirigeante a peur, elle est dans un état de panique et n’agit plus de manière rationnelle. Elle cherche à faire des exemples à tout prix, à colmater les fuites en espérant qu’il ne s’agit que de quelques cas isolés.
Ils n’hésitent plus à utiliser les lois anti-terroristes de manière inique, contre les journalistes eux-mêmes. Ceux qui prédisaient de telles choses il y a un an étaient traités de paranoïaques. Mais les plus pessimistes ne les avaient probablement pas imaginées aussi rapidement, aussi directement.
La destruction des disques durs du Guardian est certainement l’événement le plus emblématique. Son inutilité, son absurdité totale ne peuvent masquer la violence politique d’un gouvernement qui impose sa volonté par la menace à un organe de presse reconnu et réputé.
Cet épisode illustre la totale incompréhension du monde moderne dont fait preuve la classe dirigeante. Un monde qu’elle pense diriger mais qui échappe à son contrôle. Se drapant dans la ridicule autorité de son ignorance, elle déclare ouvertement la guerre aux citoyens du monde entier.
Une guerre qu’elle ne peut pas gagner, qui est déjà perdue. Mais qu’elle va tenter de faire durer en entraînant dans leur chute de nombreuses victimes qui seront injustement emprisonnées pendant des années, torturées, arrêtées, harcelées, détruites moralement, poussées au suicide, traquées à travers le monde.
C’est déjà le cas aujourd’hui. Et parce que vous aurez eu le malheur d’être sur le mauvais avion ou d’avoir envoyé un email à la mauvaise personne, vous pourriez être le prochain sur la liste. Il n’y a pas de neutralité possible. Nous sommes en guerre.

Photo par Jayel Aheram
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mercredi 1 mai 2013

Un 1er Mai... pour quoi faire ?
jeudi 2 mai 2013
par Patrick Mignard
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Par Patrick mignard
Question politiquement sacrilège qui distille le doute ! « défaitisme ! » diront certains, « la tradition ! », diront d’autres, « montrer sa force ! », « montrer que l’on est là ! », « on se doit d’y être ! » !... Rien de bien convaincant dans ces répliques. Pourquoi ? Parce qu’au fond de nous-mêmes, même si on a du mal à le reconnaître, il y a le doute ! Le doute que cette manifestation, cette « Fête du Travail » soit une démonstration de force des travailleurs.
Qu’à certaines époques, celles où les ouvriers représentaient une force sociale, où les mobilisations faisaient gagner des avantages sociaux, oui, le 1er Mai avait un véritable sens social, politique, en plus d’être symbolique. La force qu’exprimait le 1er Mai c’était, en ces temps, l’expression d’une force sociale qui, par ses mobilisations, ses luttes, parvenait, concrètement, dans les faits et dans le droit, à imposer au Capital des avantages pour celles et ceux qui créaient des richesses et qui exigeaient une plus juste répartition.
Depuis quelques années, le rapport des forces sociales a largement évolué, et pas dans le sens des intérêts des travailleurs. Les marchés se sont mondialisés, l’État a bradé les services publics, a déréglementé, s’est désengagé, s’est soumis aux marchés financiers. Le marché de la force de travail s’est mondialisé d’où les délocalisations et la fonte de ce qui constituait l’élément essentiel du combat social : la classe ouvrière. Qui peut aujourd’hui parler du patronat, comme on en parlait autrefois ? Avec les fonds de pensions, les fonds spéculatifs, les Hedge Funds, les salariés qui combattent sont systématiquement vaincus. Des exemples récents ?
Les travailleurs n’ont même plus l’espoir de trouver une solution dans l’alternance que propose le système « démocratique » dans les vieux pays industriels. La social-démocratie et ses alliés, les écologistes, ont fait nettement le choix du libéralisme, et se plient donc à sa philosophie en épousant les lois et règles du système marchand. L’extrême gauche anticapitaliste s’agite, produit des leaders, fait de la surenchère mais reste sur les vieux modèles politiques du changement politique et social. Sans parler de l’extrême droite qui fleurit sur le fumier de la crise et qui attend patiemment que le fruit vénéneux de la marchandise soit à point.
« C’est la lutte finale… » chantait-on, depuis des générations, dans les défilés du 1er Mai. Est-il encore de saison de le chanter aujourd’hui ? Quand on en est réduit à promener des symboles, vides, dans les rues il ne s’agit plus de mobilisations sociales, mais de simples processions ! In cauda venenum !
Patrick Mignard
1er Mai 2013
 

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lundi 6 août 2012

La scientifique Annie Thébaud-Mony refuse la Légion d’Honneur 
lundi 6 août 2012 - 20h15
Voilà pourquoi je refuse la Légion d’honneur :
La scientifique Annie Thébaud-Mony refuse la Légion d’Honneur que lui a décerné Cécile Duflot. Ce geste permet d’alerter sur le manque de recherche sur les maladies professionnels, l’impunité qui protège les industriels criminels, la dégradation constante de la santé au travail et environnementale. Voici la lettre qu’elle a écrit à la ministre.
Annie Thébaud-Mony - 6 août 2012
Madame la ministre,
Madame Cécile Duflot Ministre de l’égalité, des territoires et du logement,
Par votre courrier du 20 juillet 2012, vous m’informez personnellement de ma nomination au grade de Chevalier de la Légion d’Honneur et m’indiquez que vous êtes à l’origine de celle-ci. J’y suis très sensible et je tiens à vous remercier d’avoir jugé mon activité professionnelle et mes engagements citoyens dignes d’une reconnaissance nationale. Cependant - tout en étant consciente du sens que revêt ce choix de votre part - je ne peux accepter de recevoir cette distinction et je vais dans ce courrier m’en expliquer auprès de vous.
Concernant mon activité professionnelle, j’ai mené pendant trente ans des recherches en santé publique, sur la santé des travailleurs et sur les inégalités sociales en matière de santé, notamment dans le domaine du cancer. La reconnaissance institutionnelle que je pouvais attendre concernait non seulement mon évolution de carrière mais aussi le recrutement de jeunes chercheurs dans le domaine dans lequel j’ai travaillé, tant il est urgent de développer ces recherches.
En ce qui me concerne, ma carrière a été bloquée pendant les dix dernières années de ma vie professionnelle. Je n’ai jamais été admise au grade de directeur de recherche de 1e classe. Plus grave encore, plusieurs jeunes et brillant.e.s chercheur.e.s, qui travaillaient avec moi, se sont vu.e.s fermer les portes des institutions, par manque de soutien de mes directeurs d’unité, et vivent encore à ce jour – malgré la qualité de leurs travaux - dans des situations de précarité scientifique.
Quant au programme de recherche que nous avons construit depuis plus de dix ans en Seine Saint Denis sur les cancers professionnels Giscop, bien que reconnu au niveau national et international pour la qualité scientifique des travaux menés, il demeure lui-même fragile, même s’il a bénéficié de certains soutiens institutionnels. J’en ai été, toutes ces années, la seule chercheure statutaire. Pour assurer la continuité du programme et tenter, autant que faire se peut, de stabiliser l’emploi des jeunes chercheurs collaborant à celui-ci, il m’a fallu en permanence rechercher des financements - ce que j’appelle la « mendicité scientifique » - tout en résistant à toute forme de conflits d’intérêts pour mener une recherche publique sur fonds publics.
Enfin, la recherche en santé publique étant une recherche pour l’action, j’ai mené mon activité dans l’espoir de voir les résultats de nos programmes de recherche pris en compte pour une transformation des conditions de travail et l’adoption de stratégies de prévention. Au terme de trente ans d’activité, il me faut constater que les conditions de travail ne cessent de se dégrader, que la prise de conscience du désastre sanitaire de l’amiante n’a pas conduit à une stratégie de lutte contre l’épidémie des cancers professionnels et environnementaux, que la sous-traitance des risques fait supporter par les plus démunis des travailleurs, salariés ou non, dans l’industrie, l’agriculture, les services et la fonction publique, un cumul de risques physiques, organisationnels et psychologiques, dans une terrible indifférence. Il est de la responsabilité des chercheurs en santé publique d’alerter, ce que j’ai tenté de faire par mon travail scientifique mais aussi dans des réseaux d’action citoyenne pour la défense des droits fondamentaux à la vie, à la santé, à la dignité.
Parce que mes engagements s’inscrivent dans une dynamique collective, je ne peux accepter une reconnaissance qui me concerne personnellement, même si j’ai conscience que votre choix, à travers ma personne, témoigne de l’importance que vous accordez aux mobilisations collectives dans lesquelles je m’inscris. J’ai participé depuis trente ans à différents réseaux en lutte contre les atteintes à la santé dues aux risques industriels. Ces réseaux sont constitués de militants, qu’ils soient chercheurs, ouvriers, agriculteurs, journalistes, avocats, médecins ou autres... Chacun d’entre nous mérite reconnaissance pour le travail accompli dans la défense de l’intérêt général.
Ainsi du collectif des associations qui se bat depuis 15 ans à Aulnay-sous-bois pour une déconstruction - conforme aux règles de prévention - d’une usine de broyage d’amiante qui a contaminé le voisinage, tué d’anciens écoliers de l’école mitoyenne du site, des travailleurs et des riverains. Ainsi des syndicalistes qui - à France Télécom, Peugeot ou Renault - se battent pour la reconnaissance des cancers professionnels ou des suicides liés au travail. Ainsi des ex-ouvrières d’Amisol – les premières à avoir dénoncé l’amiante dans les usines françaises dans les années 70 – qui continuent à lutter pour le droit au suivi post-professionnel des travailleurs victimes d’exposition aux cancérogènes. Ainsi des travailleurs victimes de la chimie, des sous-traitants intervenant dans les centrales nucléaires, des saisonniers agricoles ou des familles victimes du saturnisme...
Tous et chacun, nous donnons de notre temps, de notre intelligence et de notre expérience pour faire émerger le continent invisible de ce qui fut désigné jadis comme les « dégâts du progrès », en France et au delà des frontières du monde occidental.
La reconnaissance que nous attendons, nous aimerions, Madame la ministre, nous en entretenir avec vous. Nous voulons être pris au sérieux lorsque nous donnons à voir cette dégradation des conditions de travail dont je parlais plus haut, le drame des accidents du travail et maladies professionnelles, mais aussi l’accumulation des impasses environnementales, en matière d’amiante, de pesticides, de déchets nucléaires et chimiques... Cessons les vraies fausses controverses sur les faibles doses. Des politiques publiques doivent devenir le rempart à la mise en danger délibérée d’autrui, y compris en matière pénale. Vous avez récemment exprimé, à la tribune de l’Assemblée nationale, votre souhait d’écrire des lois « plus justes, plus efficaces, plus pérennes". En qualité de Ministre chargée de l’Egalité des territoires et du logement, vous avez un pouvoir effectif non seulement pour augmenter le nombre des logements mais légiférer pour des logement sains, en participant à la remise en cause de l’impunité qui jusqu’à ce jour protège les responsables de crimes industriels.
En mémoire d’Henri Pézerat qui fut pionnier dans les actions citoyennes dans lesquelles je suis engagée aujourd’hui et au nom de l’association qui porte son nom, la reconnaissance que j’appelle de mes vœux serait de voir la justice française condamner les crimes industriels à la mesure de leurs conséquences, pour qu’enfin la prévention devienne réalité.
Pour toutes ces raisons, Madame la ministre, je tiens à vous renouveler mes remerciements, mais je vous demande d’accepter mon refus d’être décorée de la légion d’honneur. Avec l’association que je préside, je me tiens à votre disposition pour vous informer de nos activités et des problèmes sur lesquels nous souhaiterions vous solliciter.
Je vous prie d’agréer, Madame la ministre, l’expression de ma reconnaissance et de mes respectueuses salutations
Annie Thébaud-Mony
Source : Courriel à Reporterre
Annie Thébaud-Mony, directrice honoraire de recherches à l’Inserm, est aussi membre de l’association Ban Asbestos et de l’Association Henri Pézerat
Lire aussi : Amiante : en France, l’impunité pour les criminels