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jeudi 22 mars 2012

La bataille des gaz de schiste ne fait que commencer

Le Monde.fr |  

En 2011, ils avaient dû faire profil bas. Les soutiers du gaz de schiste avaient été pris de court par la colère de citoyens furieux que l'Etat français envisage, et ce sans même leur demander leur avis, de vendre les richesses de leur sous-sol et d'hypothéquer leur cadre de vie. Le vote en juillet d'une loi interdisant la fracturation hydraulique - cette technique dispendieuse en eau et qui peut entraîner de graves pollutions des nappes phréatiques - fracassait leurs derniers espoirs de forer rapidement le quart du territoire concédé ou en passe de l'être. Total devenait la risée des industriels du secteur, puisqu'incapable de faire la loi - au sens propre comme au sens figuré - dans son propre pays.
En ce début 2012, le vent a tourné. Depuis l'abrogation en octobre dernier des trois permis emblématiques de gaz de schiste, les industriels du pétrole et du gaz essaient de reprendre la main. La balance extérieure de la France est plombée par les importations d'hydrocarbures et le nucléaire n'a plus autant la cote. Quant aux programmes d'efficacité énergétiques et de développement des énergies renouvelables, ils ont été torpillés. L'heure est donc propice pour lancer l'offensive. Objectif ? Rendre les gaz de schiste acceptables auprès de l'opinion publique. En novlangue, "faire passer la pilule" se dit "acceptabilité sociale".
En quoi consiste cette stratégie marketing ? Comment donner envie aux Français que soit exploité "leur" gaz de schiste ? En leur racontant une belle histoire. En leur disant que la fracturation hydraulique "made in France" est une technique maîtrisée et maîtrisable à 100 % et que la mise en exploitation de milliers de puits n'aura que des impacts marginaux sur l'eau, l'air et les paysages d'Ardèche, du Jura ou du plateau du Larzac. En leur faisant croire que la mise à disposition de quantités colossales de gaz naturel représente une chance pour limiter les effets du changement climatique. En leur murmurant que le prix de l'énergie va mécaniquement chuter quand seront forés les premiers puits "français". En expliquant, enfin, que gaz de schiste rime avec emplois et balance commerciale équilibrée. Mais tout cela n'est que mensonge, escroquerie intellectuelle et contre-vérités scientifiques.
Les Etats-Unis nous offrent un précipité sans concession des conséquences sanitaires des gaz de schiste. Plus de 500 000 puits y ont été forés en l'espace d'une petite dizaine d'années. Sans aucun contrôle. Car l'administration Bush fils avait tout corseté pour empêcher les autorités en charge de l'environnement de surveiller les conséquences de ces forages. "Pas d'analyse, donc pas de problème", auraient dit les Shadocks... Sauf que devant la multiplication des incidents, accidents et pollutions, des scientifiques émérites ont chaussé leurs bottes. Leurs conclusions sont accablantes. Nappes phréatiques souillées, bétails, poissons, hommes et femmes empoisonnés, terres contaminées, air corrompu ; les poisons que l'on injecte et qui remontent du sol ont stérilisé des régions entières.
Avec cette pseudo "révolution énergétique" des gaz de schiste, la limitation du réchauffement climatique à 2 degrés avant la fin de siècle sera définitivement balayée. Deux études publiées dans des revues scientifiques de premier ordre démontrent que son impact sur le climat est pire encore que celui du charbon, à cause des importantes fuites de méthane des puits. Sur le plan économique, les quelques poignées d'emplois très temporaires créés pour exploiter le gaz de schiste ne compenseront jamais les milliers d'emplois liés à l'agriculture et au tourisme et qui nécessitent de préserver la qualité des territoires. Sans oublier les dizaines de milliers d'emplois dans les énergies renouvelables. C'est donc à cela que pourrait ressembler, chez nous, le monde que sont en train d'essayer de nous vendre les industriels de l'énergie.
A la lecture des éditoriaux énamourés et des interviews complaisantes qui fleurissent ces jours-ci, cette stratégie du mensonge semble pourtant payante. Et les candidats à l'élection présidentielle, qu'en pensent-ils ? Les écologistes et le Front de Gauche sont résolument contre. Le président-candidat jure devant les caméras que "la fragmentation (sic) hydraulique, c'est non". Mais les faits sont têtus : les permis du bassin de Paris, qui supposaient il y a quelques mois encore, l'utilisation de la fracturation hydraulique, sont toujours valides et l'administration française continue de délivrer des permis d'exploration pour du gaz et du pétrole de schiste. C'est que Nicolas Sarkozy compte parmi ses amis deux capitaines d'industrie très impliqués dans la partie : Albert Frère et Paul Desmarais. Le premier détient 5 % du capital de Total. Le second a des participations dans Arkema, fabricant de produits utilisés dans la fracturation hydraulique. Ensemble, ils ont la main sur 5,2 % de GDF Suez, dont le PDG Gérard Mestrallet estime "qu'il ne faut pas a priori fermer la porte pour toujours à l'exploitation de cette ressource, cela serait une erreur majeure".
Une position à l'unisson de celle d'Eric Besson, ministre de tutelle, puisque l'Etat français est actionnaire de GDF Suez à hauteur de 35,7 %. De son côté, François Hollande ne veut insulter personne, et surtout pas l'avenir... Il y a quelques jours, il déclarait "qu'il ne faut jamais rien écarter, surtout si des recherches démontrent qu'on peut obtenir ce gaz sans nuire à la nature". Une position qui démontre que le candidat socialiste n'a pas du tout saisi les urgences énergétiques, climatiques et écologiques qui se dressent devant nous.
Une énergie bon marché... Une énergie moins émettrice de CO2. Une énergie exploitée "proprement". Une énergie "made in France". A les croire, ils auraient donc trouvé la nouvelle pierre philosophale. Comme n'importe quel conte merveilleux, une telle histoire s'appuie sur des opérations magiques et des événements miraculeux. Mais nous ne sommes plus des enfants et la réalité est cruelle. Et complexe. Face à la fin du mythe d'une croissance infinie, place aux véritables défis : ceux de la sobriété énergétique et de la résilience de nos sociétés. Pas de quoi remplir la poche des actionnaires mais une étape essentielle de la transition écologique. Pour réenchanter le monde. Et le réinventer.

lundi 27 février 2012

Ubu Président





Hervé Kempf - 27 février 2012


« Cornegidouille ! nous n’aurons point tout démoli si nous ne démolissons même les ruines ». Et tel le père Ubu, le président-candidat, passé de la « révolution écologique » de 2007 à « l’environnement ça commence à bien faire » de 2010, a carrément supprimé la ministre !
Depuis le 22 février, il n’y a plus en France de ministre de l’Ecologie, Nathalie Kosciusko-Morizet étant nommée Mère Ubu – pardon, « porte-parole de la campagne ». Les rats quittent le navire, et voici le directeur-adjoint de cabinet de l’ex-ministre, Pascal Berteaud, nommé directeur de l’Institut national de l’information géographique, tandis que les conseillers s’égayent vers différentes carrières. Pour les affaires courantes, voyez François Fillon, premier ministre, amateur de corrida et de course automobile. D’ailleurs, le président-candidat insiste auprès des agriculteurs, dans Agra Presse le 24 février : « ils auront noté que j’ai demandé à François Fillon de prendre en charge le ministère [de l’écologie], ce qui est un signe ». Oh, les gros sabots !
Imagine-t-on que le pays pourrait ne pas avoir de ministre de la Défense, de l’Economie ou de la Santé pendant quatre mois, de février à mai ? Mais l’environnement, « on le fiche dans le coffre de la voiture, pour faire disparaître les traces du crime » (Ubu enchaîné, Alfred Jarry), et tout le monde s’en bat l’œil, « par ma chandelle verte ».
Notons, n’étant pas poète, que dans l’aventure, pendant que l’on déroule le tapis rouge aux chasseurs – par une loi votée sans un murmure le 23 février, accordant notamment une rente fiscale aux propriétaires d’installations de chasse -, on enterre des décrets qui étaient prêts à l’adoption, comme celui sur la trame verte et bleue (réseau de zones naturelles) ou celui sur la responsabilité sociale des entreprises. Que le Forum mondial de l’eau, à Marseille, se déroulera en mars sans que le ministre concerné y participe. Que la préparation du Sommet de Rio, en juin, est abandonnée aux fonctionnaires. Il faudra surveiller attentivement le Journal Officiel pour découvrir les décisions avantageuses que M. Fillon y fera passer dans ses dernières semaines…
Le quinquennat, en ce qui concerne l’écologie, s ‘achève dans une ahurissante clownerie. Mais puisque ruines il y a, suggérons au prochain président de recréer un ministère de l’Ecologie, autonome de l’Equipement et de l’Industrie, pour disposer enfin d’un point d’appui solide pour une vraie politique.


Source : Cet article a été publié dans Le Monde daté du 26 février 2012.

lundi 13 février 2012

Monsanto jugé responsable de l'intoxication d'un agriculteur français

LEMONDE.FR avec AFP | 13.02.12 | 14h18



Paul François, céréalier de 47 ans, ne travaille plus qu'à mi-temps, en proie à des fatigues chroniques et des maux de tête tenaces.
Paul François, céréalier de 47 ans, ne travaille plus qu'à mi-temps, en proie à des fatigues chroniques et des maux de tête tenaces.JEAN MICHEL NOSSANT /© JEAN MICHEL NOSSANT

Le géant américain Monsanto a été jugé "responsable", lundi 13 février, à Lyon, de l'intoxication à l'herbicide en 2004 d'un agriculteur français, ouvrant la voie à des dommages-intérêts, ce qui constitue une première en France.

"Monsanto est responsable du préjudice de Paul François suite à l'inhalation du produit Lasso", peut-on lire dans le jugement du tribunal de grande instance de Lyon. En conséquence, le tribunal "condamne Monsanto à indemniser entièrement Pierre François de son préjudice", qui sera évalué après une expertise médicale. La firme américaine estime pour sa part qu'il n'y a pas "d'éléments scientifiques suffisants" dans le dossier et envisage de faire appel.
Le 27 avril 2004, Paul François, un céréalier aujourd'hui âgé de 47 ans, avait reçu au visage des vapeurs de Lasso, un puissant désherbant produit par le leader mondial de l'agrochimie, en ouvrant la cuve d'un pulvérisateur. Il avait été rapidement pris de nausées puis de troubles (bégaiement, vertiges, maux de tête, troubles musculaires...) l'obligeant à interrompre son activité pendant près d'un an.
Aujourd'hui, Paul François ne travaille plus qu'à mi-temps, en proie à des fatigues chroniques et à des maux de tête tenaces. Les médecins considèrent que son système nerveux central a été affecté.
>> Portrait : Paul François, le paysan charentais qui affronte Monsanto
En mai 2005, un an après qu'il eut inhalé les vapeurs, des analyses relevaient dans son organisme des traces de monochlorobenzène, un solvant présent pour moitié dans le Lasso, au côté du principe actif, l'anachlore. Trois ans plus tard, Paul François, qui est devenu le porte-parole des victimes des pesticides, obtenait en justice que ses troubles soient reconnus comme maladie professionnelle. Il lançait alors une procédure en responsabilité civile contre Monsanto.
A l'audience, son avocat, Me François Lafforgue a reproché à Monsanto d'avoir "tout fait pour laisser le Lasso sur le marché" alors que sa dangerosité avait été établie dès les années 1980, d'où son interdiction au Canada, en Angleterre et en Belgique. Ce n'est qu'en 2007 qu'il a été retiré du marché français.
UNE DÉCISION "ESSENTIELLE"
Selon Me Lafforgue, Monsanto aurait aussi manqué à son "obligation d'information" en ne détaillant pas la composition du produit sur l'étiquette, et en n'avertissant pas des risques liés à l'inhalation, ni de l'obligation de porter un masque. L'avocat de Monsanto, Me Jean-Philippe Delsart, met quant à lui en doute la réalité de l'intoxication, soulignant que les problèmes de santé ne sont apparus que plusieurs mois après.
"La reconnaissance de la responsabilité de Monsanto dans cette affaire est essentielle : les firmes phytosanitaires savent dorénavant qu'elles ne pourront plus se défausser de leurs responsabilités sur les pouvoirs publics ou l'utilisateur et que des comptes leurs sont demandés", a déclaré François Veillerette, porte-parole Générations futures, une ONG qui se bat contre l'utilisation massive de pesticides dans l'agriculture.

dimanche 29 janvier 2012

Marre du supermarché ? Bienvenue dans La ruche qui dit oui

Rue 89

Voisins ou amis, ils passent commande collectivement chaque semaine des produits aux paysans du coin. S'assurant des menus plus variés que par une Amap.

Eux ne parlent pas du « made in France », mais se sont organisés pour manger local. Grâce à une plateforme internet, ils commandent en groupe de la nourriture de qualité, le plus souvent bio. Bienvenue dans le monde merveilleux de La ruche qui dit oui.
Ras-le-bol des les escapades familiales sous les néons des supermarchés qui finissent souvent avec les gamins qui chouinent, les mamans qui songent secrètement au divorce et les papas qui serrent les dents ? Pas assez militant pour manger tout l'hiver les choux de votre Amap ? La ruche qui dit oui – OK, le nom est bizarre – est peut-être faite pour vous.

Commande groupée à un producteur local

Un samedi sur deux, producteurs et consommateurs ont rendez-vous, de 11 heures à 13 heures, dans ce qui ressemble plus à une joyeuse foire qu'à un marché. Généralement, le moment se prolonge par un déjeuner improvisé entre voisins. Le contraire de la corvée.
La plateforme internet permet à des consommateurs de se constituer en collectifs – ou « ruches » – afin de passer des commandes groupées à des producteurs locaux qui les livrent dès lors qu'une quantité suffisante a été atteinte.
Clip de présentation de la Ruche qui dit oui
Comme dans les associations pour le maintien d'une agriculture paysanne (réseau Amap), une fois votre commande payée (en ligne cette fois), vous venez chercher votre panier à heure fixe sur un lieu de distribution.
Le principe est simple, efficace, et « locavore » – concept né aux Etats-Unis, dsignant ceux qui ont décidé de ne consommer que ce qui est produit à moins de 100 miles (160 kilomètres) de chez eux.
A la différence des sites d'achats groupés qui ont la main sur l'offre des produits mis en vente, le fonctionnement des ruches est interactif. Si vous êtes fan d'un miel produit près de chez vous, vous pouvez le suggérer à votre ruche.

112 paniers distribués à la ruche parisienne

Né il y a moins de six mois, le réseau compte déjà une trentaine de ruches autonomes, et plus de 230 communautés en cours de construction. Les deux ruches les plus importantes se trouvent dans le petit village de Cessy, dans l'Ain, et dans le Xe arrondissement de Paris (au Comptoir général).
Cette dernière compte plus de 700 inscrits, et lors de la dernière livraison, elle a battu son record de distribution avec 112 « paniers ».
A La ruche qui dit oui du Xe arrondissement de Paris
Premier avantage pour l'amateur de légumes, la ruche permet d'éviter ce que j'appellerais « le syndrome du navet », bien connu des habitués des Amap : leurs convictions écolo les plus radicales s'émoussent à mesure qu'ils se voient contraints de manger cette savoureuse racine plusieurs semaines d'affilée durant les longs, très longs mois d'hiver.
Dans votre ruche, vous composerez vous-même le contenu de votre panier selon vos goûts. L'offre proposée y est plus diverse et vous permet de remplir votre frigo avec des légumes, des fruits, des yahourts, des fromages, de la viande, des pâtes, des légumes secs, des condiments, du pain... et même de la soupe en bocal ou de la bière picarde.
Comme le souligne Hélène, coordinatrice de la ruche du 10e, on trouve de tout – « sauf les couches et les Chocapic », note Hélène, qui oublie quand même le café, les produits ménagers... et d'autres produits de première nécessité.

Plus simple et convivial pour les producteurs

Avec ce système, les producteurs prennent leur revanche sur les supermarchés : la vente directe leur assure de meilleures marges que la vente aux centrales d'achat.
Ainsi, le producteur de légumes dit toucher 1 euro pour son céleri rave, qui se retrouve entre 1,69 euro et 1,79 euro en magasin bio. A la ruche, le prix de vente est de 1,59 euros, et il n'a que 10% à reverser à Hélène, la responsable de la ruche et 10% au réseau national des ruches.
Autre avantage, souligne Jean, l'éleveur laitier :
« On sait pour quelle quantité de marchandise on vient, le temps de distribution est moins important que sur un marché, et il n'ya pas la même installation, c'est appréciable. »

Pour les agriculteurs, fini l'anonymat

Et à voir le sourire des producteurs, il est évident qu'ils trouvent dans ce système un peu plus qu'un simple débouché.
Fini l'anonymat, raconte Yves de Rochefort, agriculteur et menunier bio (70 hectares de céréales dans le Loiret), venu avec les pates et radis fabriqués par ses voisins :
« Mon père vendait son blé à la coopérative, qui ensuite le vendait “à Chicago”, au prix fixé sur les marchés internationaux. Moi, je n'ai pas du tout envie de faire ça de ma vie, donc il faut que je crée mon propre réseau de distribution.
La ruche qui dit oui est mon axe majeur de développement. Ça commence petit, mais ça grossit.
Et d'un point de vue comptable, c'est pratique, tout se passe par Internet. Je reçois mon virement sans rien faire, au lieu de passer une journée à encaisser les chèques. »
Enfin, l'un des avantages de ce système est sans conteste la qualité des produits et leur traçabilité. Ici, pas d »aspartame ni de poules en batterie, à la ruche qui dit Oui ! on redécouvre qu'il existe plus de trois variétés de pommes de terre et on comprend pourquoi leur goût diffère.
J'y ai même déniché un vinaigre de framboise et une confiture de mûres déjà rentrés dans le top 10 des meilleures choses que j'ai jamais dégustées.

mardi 27 décembre 2011

Serge Latouche : « Vous vous sentez heureux à consommer toutes ces conneries ? »


Timing parfait : publier un entretien avec Serge Latouche deux jours avant Noël, c’est taper sur le crapaud au moment même où il est gonflé à bloc. Alors que le délire consommateur est à son apogée, il nous semblait précieux de donner la parole à un des théoriciens majeurs de la décroissance et de l’après-développement. Loin de l’imposture verte, du développement durable et du green-washing.
Contrairement aux attentes de Karl Marx, la société de consommation n’a pas encore produit son antidote. Les crises économiques, écologiques, sociales et culturelles s’empilent et s’entretiennent, librement et sans entrave. Dirigeant le système vers l’auto-destruction. Ce qui aura peut-être l’avantage de laisser une petite chance à l’alternative d’une société de prospérité sans croissance. Rencontre avec Serge Latouche, théoricien de l’après-développement.
***

Généalogie et filiation intellectuelle

« La décroissance est le fruit de la rencontre d’un mot et de mouvements d’idées plus anciens. La revue Silence, l’une des rares revues écologistes en France, souhaitait faire un numéro sur ce thème au début de l’année 2002. Le mot faisait encore uniquement référence au titre en français de l’œuvre de Nicholas Georgescu-Roegen1.
Comme j’étais engagé depuis longtemps dans une critique du développement, et encore plus dans une dénonciation de l’imposture du développement durable, j’ai écrit pour ce numéro un article intitulé À bas le développement durable, vive la décroissance conviviale. Au même moment, une petite association qui regroupait les amis de François Partant et dont j’étais le président à l’époque, La ligne d’horizon, organisait un colloque. Nous étions une petite organisation mais nous voulions faire un grand débat, qui a finalement eu lieu en mars 2002, et qui s’appelait Défaire le développement, refaire le monde. Il y a eu un télescopage entre ces deux évènements, et le colloque est devenu l’acte fondateur du mouvement de la décroissance. À la fois comme mouvement de réflexion spécifique et comme mouvement social et politique.
Évidemment, il y avait en amont un long parcours de critique du développement avec cette association. Cette critique du développement concernait alors surtout le Sud. Nous étions tous des gens du Sud ou ayant travaillé dans le Sud. Nous constituions une petite internationale anti-développementiste, ou post-développementiste, comme le suggérait le titre de la publication : After development, What ? What concepts ? What symbols ? What images ? Bien sûr, en faisant la critique du développement, nous étions amenés à faire la critique de la croissance. Mais notre clientèle, c’était le Sud. Au Nord, il y avait déjà une critique de la société de consommation. Avec Baudrillard, notamment...
La sortie de ce numéro de Silence et la préparation du colloque ont marqué un tournant. Un déplacement, d’une pensée orientée vers le Sud à une réflexion globale. François Partant avait écrit La fin du développement, j’avais écrit de mon côté Faut-il refuser le développement ? Enfin, Wolfgang Sax, qui coordonnait cette internationale de disciples d’Ivan Illich, avait créé un dictionnaire du développement.
Notre critique du développement n’était pas fondamentalement écologique. L’écologie était même totalement absente de ma réflexion personnelle. C’est venu beaucoup plus tard. On ne peut pas en dire autant pour tout le monde, pour Illich notamment, mais c’était secondaire. Nous n’avions pas en tête la catastrophe écologique. Le développement nous semblait avant tout profondément insatisfaisant. Contradictoire, même. C’était une critique culturelle. Nous analysions le développement comme processus d’occidentalisation du monde. Nous nous attaquions au paradigme occidental parce qu’il était uniformisateur, déculturant, ethnocidaire.
Ce qui a été caractéristique, à mes yeux, quand j’ai été amené à écrire des articles sur la décroissance pour plusieurs dictionnaires, c’est la spécificité provoquée par l’adjonction, à un moment donné, d’un mot à un courant. Un peu comme s’il s’agissait d’une mayonnaise. Il y avait l’huile, le jaune d’œuf, mais ça ne s’était pas vraiment mélangé... Le mélange s’est réellement produit quand on est passé à une réflexion plus globale en s’adressant aussi à des gens du Nord qui cherchaient une alternative à un système en crise : la société de consommation, de croissance. Nous avons dû réaliser la synthèse du courant dont nous étions issu - la critique culturaliste du développement, et plus largement la critique culturaliste de l’Occident - et de la critique écologique, celle de Nicolas Giorgescu-Roegen, ou encore le point de vue des écologistes du Club de Rome2. Cela a permis d’élargir le message, avec l’idée que nous vivons dans une société dominée par une économie de croissance, aussi bien au Nord qu’au Sud, et que nous devons en sortir. Parce que cette société de croissance n’est pas souhaitable, et parce qu’elle n’est pas soutenable. On peut partir indifféremment de l’un des deux points de départ de la réflexion. Ils sont finalement profondément liés.
La réflexion d’Ivan Illich a été très importante - mais il faut aussi mentionner ce qui peut la compléter ou la précéder. Je pense notamment à Jacques Ellul avec sa critique de la technique. À Bernard Charbonneau, ce personnage un peu insituable, lié à Ellul, dont il a fait la critique, et qui est à l’origine de l’écologie politique : la critique du développement et la critique écologique étaient déjà liées chez lui. André Gorz avait, lui aussi, fait cette synthèse bien avant nous en utilisant le mot écosocialisme ; j’étais en relation avec lui, mais je ne connaissais qu’une partie de son œuvre, principalement sa critique du travail. En creusant un peu, je me suis rendu compte qu’il avait déjà tout dit. Il utilise même parfois le mot décroissance. Avant de mourir, il a participé à l’un de nos numéros, et il a écrit plusieurs articles dans lesquels il manifeste clairement son adhésion à la décroissance.
L’autre source très importante pour moi, au niveau de la réflexion sous-jacente, de l’analyse de la dynamique de la société et de la philosophie sociale qui l’accompagne, c’est Cornélius Castoriadis. Bien qu’il ait peu écrit sur le sujet, il y a quelques textes dans lesquels il se montre radicalement critique face au développement. Avec sa conception de la société comme institution imaginaire, la croissance et le progrès deviennent des significations imaginaires sociales. C’est un point très important dans la construction de ma démarche critique. »

Renforcement des théories de l’après-développement face aux crises actuelles

« Elles ne se renforcent pas. Nous disions que l’on allait droit dans le mur. Eh bien, on y est. Nous ne sommes bien entendu pas les seuls à l’avoir annoncé... mais nous pensons par contre que notre projet est la seule alternative possible, comme l’ont écrit un certain nombre d’auteurs liés à la décroissance, sans se connaître d’ailleurs : décroissance ou barbarie. En référence à ce mouvement, Socialisme ou barbarie3. Si la décroissance est un écosocialisme, alors nous nous plaçons dans le droit fil. Écosocialisme ou barbarie, je crois que c’est plus vrai que jamais...
Nous sommes coincés par la crise qui nous impose une austérité forcée, une croissance négative - ce n’est pas du tout la même chose que la décroissance choisie, ou société d’abondance frugale. Pour reprendre les termes utilisés par Tim Jackson, mon équivalent anglais qui défend une société de prospérité sans croissance, nous devons désormais faire face à une société de non prospérité avec une croissance négative. C’est ce qu’il y a de pire. J’entendais tout à l’heure l’un des candidats à la présidentielle clamer que la croissance est notre salut. Je pense pour ma part qu’elle n’est plus possible ni souhaitable, tout simplement parce qu’elle nous amène vraiment, très rapidement, à détruire notre système écologique.
Au début de mes conférences, je pars souvent d’une réflexion de Woody Allen : « Nous sommes à la croisée de deux chemins. L’un mène à la disparition de l’espèce, l’autre au désespoir absolu. » Et il ajoute : « J’espère que l’on va faire le bon choix ».
Le chemin qui mène à la disparition de l’espèce, c’est celui de la croissance. On le voit maintenant, avec le dérèglement climatique, la disparition de la biodiversité... c’est évident pour tout le monde, sauf pour ceux qui ne veulent pas le voir, à commencer par nos responsables politiques et économiques. Et l’autre chemin, qui mène au désespoir, est celui que nous connaissons depuis septembre 2008 et la faillite de Lehman Brothers. C’est la société de croissance, sans croissance. Et il n’y a rien de pire. Au moins, quand la société de croissance tourne comme sous les Trente glorieuses, il y a de l’emploi, des ressources budgétaires, pour financer la santé, la culture, l’éducation, et même prendre un peu soin de l’environnement. Là, on voit bien qu’il n’y a plus d’argent pour rien, qu’il faut tailler dans tous les budgets.
Pour revenir à la citation de Woody Allen : aucun de ces deux chemins n’est le bon. Nous devons donc trouver une troisième voix. Une société capable de sortir de cette accumulation illimitée, autre nom de la croissance. Nous devons créer une certaine philosophie des limites, comme toutes les sociétés humaines (sauf la nôtre) en ont connue. Toutes, ou presque, ont su mettre des barrières, des limites à la démesure humaine, à ce que les Grecs appelaient l’hubris. On a vraiment donné corps à cette démesure à partir du XVIIe siècle, quand on a décrété : « Greed is good ». Soit : L’avidité est une bonne chose. Ce message est encore enseigné dans les écoles de commerce aujourd’hui. Alors que c’est justement ce qui nous pousse à détruire le plus vite possible notre environnement ! »

Modèles alternatifs

« Toutes les sociétés humaines avaient domestiqué ou s’efforçaient de domestiquer la démesure, les passions tristes, la soif du pouvoir, la soif de richesses... et y réussissaient plus ou moins bien. Ce n’était pas toujours fameux : certaines d’entre elles se seraient effondrées pour avoir abusé de l’utilisation de leur écosystème, mais elles ne s’en tiraient pas si mal en général. On ne peut plus en dire autant pour nous. Une fois les bornes franchies, il n’y a plus de limite. Quelle était cette limite ? La saturation des besoins. À partir du moment où l’on est dans une société qui repose sur la création continuelle de nouveaux besoins, on voit bien qu’il n’y a plus de limite... S’il n’y a pas de limite à la création des besoins, alors il n’y en a pas à la production et à la consommation, ni à la destruction et à la pollution.
Certains États ont heureusement désormais décidé, en s’inspirant d’une philosophie ancestrale, de répudier cet objectif de croissance illimitée et de retrouver le bien-vivre, tout simplement. On le voit notamment avec les populations amérindiennes, en Équateur et en Bolivie. Ces peuples nous disent : "Traditionnellement, l’objectif de nos sociétés, qui ne connaissaient pas le concept occidental de développement, était le Súmac Káusai, le buen vivir". »
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Un espoir au Nord ?

« Il y a toujours des raisons d’espérer, comme de désespérer... Notre histoire est extrêmement riche. Nous avons fait l’expérience d’une erreur, mais nous pouvons la corriger. D’ailleurs, nous n’avons pas toujours été une société de prédateurs ; nous ne sommes pas que cela.
Toutes les philosophies, que ce soit l’épicurisme, le stoïcisme et même, dans une certaine mesure, le christianisme, ont des choses à nous apprendre. Tout n’est pas à garder, évidemment. Le christianisme, en particulier, n’est pas toujours exemplaire dans son rapport à la nature, en dehors de Saint François d’Assise. Par contre, la philosophie antique était basée sur la discipline personnelle, c’est-à-dire la limitation de ce que Spinoza appelle les passions tristes, et sur un système d’éducation et une conception de la Cité mettant au centre la justice. Une idée très forte de la justice, qui fixait des limites. Les gens ne les respectaient pas forcément, puisque les limites sont toujours faites pour être transgressées, mais au moins cette idée existait. Sans limite, il n’y a même plus de transgression possible.
Il faudrait aussi citer nombre de micro-expériences - avec différentes strates et des prises de conscience populaires parfois fortes. En Italie par exemple, avec deux ou trois référendum successifs contre la privatisation de l’eau, contre le nucléaire : une majorité de la population a suivi. À un niveau plus limité, certaines villes ou régions ont opéré des choix louables. Je pense au mouvement des villes en transition, des villes vertueuses, des villes lentes... Et à quantité d’initiatives à la base, comme les AMAP4, les SEL5, etc. Nombreux ceux qui ont pris conscience des enjeux, agissent dans ce sens, modifient leur façon de vivre. Avec l’espoir que cela fasse tâche d’huile, que cela devienne suffisamment fort dans le mouvement de crise profonde que nous connaissons.
Le titre de l’un des livres de François Partant était Que la crise s’aggrave6. Non qu’il souhaitait que cela aille plus mal. Mais la dynamique des contradictions de la société n’a pas obéi à ce que pensait Marx. Elle n’a pas permis de renforcer une classe porteuse d’un avenir universel. On voit bien que la manipulation, le lavage du cerveau et la colonisation de l’imaginaire sont tels que la société n’engendre pas spontanément son antidote. Elle engendre en revanche un poison dont elle crève. Mais si ce système, comme j’en suis convaincu, s’autodétruit, c’est un champ immense de possibilités qui s’ouvre pour une alternative. C’est ce sur quoi nous travaillons. Nous œuvrons à construire l’alternative à un système qui est en train de se casser la figure. On se heurtera quand même à des tentatives désespérées de défense du système, de défense de certaines formes du système. Cela ne prendra sûrement pas la forme d’une pseudo-démocratie pluraliste, mais plutôt celle d’un pouvoir ultra-violent et totalitaire, dont certains livres de science-fiction ont pu donner quelques illustrations. Je pense à Soleil Vert, par exemple. »

Convergences

« Les menaces se rapprochent. Je crois, tout comme François Partant, à la pédagogie des catastrophes. C’est malheureux, mais dans l’histoire de l’humanité, il est très rare que les bons choix aient été guidés seulement par une aspiration au mieux, par un idéal ou par de bons sentiments. C’est nécessaire, mais ce n’est pas suffisant. Il faut un coup de pied au cul : la menace de la catastrophe.
On voit ainsi très bien comment évolue en France l’opinion publique face au nucléaire. Il y a eu Tchernobyl, mais ça n’a pas suffi. Il y a maintenant Fukushima, mais il semblerait que cet avertissement, pourtant très sérieux, ne suffise pas encore. La prochaine catastrophe sera donc - malheureusement - la bonne. C’est ainsi que les choses évoluent. Il faut juste espérer un changement d’attitude avant qu’il ne soit trop tard. C’est d’ailleurs une expression que l’on retrouve dans le titre de nombreux livres sortis ces dernières années, dont celui de Dominique Belpomme, Avant qu’il ne soit trop tard7.
Je dois être un indécrottable optimiste : bien que je sache qu’il y a des mécanismes d’emballement - en particulier sur le climat - et qu’au delà d’un certain seuil on ne contrôle plus rien, je reste persuadé que l’on arrivera à s’en sortir. On ne s’en sortira peut-être pas tous, par contre. La vraie question est de savoir si, de catastrophe en catastrophe, seules quelques zones de la planètes seront vivables pour quelques millions ou quelques centaines de millions d’individus qui auront alors vraiment compris la leçon et sauront bricoler une nouvelle société, ou si l’immense majorité de l’espèce humaine pourra se lancer dans une nouvelle aventure... je dois dire que je n’en sais rien, il faudrait être un prophète. Mais il faut s’y préparer. Plus tôt on s’attaque au problème et mieux c’est. Nous avons déjà perdu beaucoup trop de temps. »

Face aux sceptiques

« Groucho Marx disait : « Un enfant de cinq ans comprendrait ça ! Allez me chercher un enfant de cinq ans ! » Il faudrait amener, dans les grandes assemblées, à Durban notamment, des enfants de cinq ans qui comprennent déjà qu’une croissance exponentielle, infinie, est incompatible avec une planète finie. Nous dépassons déjà de 50% la capacité de régénération de la biosphère. Pour nous, les Français, c’est 300 ou 400%. Il faudrait trois ou quatre planètes pour supporter un tel modèle. Même un enfant de cinq ans comprend que cela ne peut pas durer. Nos chefs d’État et nos responsables économiques ne veulent pas le comprendre, prétendent qu’il y en a encore pour longtemps, que la science va trouver des solutions. La science ne peut pas créer à partir de rien, il n’y a que Dieu qui fasse ça. Ce ne sont pas les nanotechnologies qui vont nous sauver, elles risquent plutôt d’accélérer la destruction.
L’autre interrogation fondamentale est celle-ci : «  vous vous sentez heureux à consommer toutes ces conneries ? ». Il faudrait la poser à tous ces gens qui sont stressés, vivent comme des cons, foutent tout à la poubelle... Si nous n’étions pas intoxiqués par la pub, nous pourrions vivre autrement, sans retourner à l’âge des cavernes. On n’a pas besoin de postes de télévision. Il y a encore vingt ans, on n’avait pas besoin de téléphones portables. Ça n’existait pas. Nous sommes devenus toxico-dépendants. Il suffirait de faire un petit retour en arrière pour voir que l’on peut être parfaitement heureux avec beaucoup moins. La vraie richesse, c’est d’avoir du temps libre, de bons rapport avec ses voisins, sa famille, son épouse... C’est un message de bon sens que n’importe qui peut comprendre... »
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Pistes

Pour un bon argumentaire en faveur de la décroissance, vous pouvez lire Vers une société d’abondance frugale8, pensé à cet effet...
On trouvera également quelques pistes dans Décoloniser l’imaginaire9, avec notamment ce petit programme issu de propositions formulées en 1992 par l’INCAD (International Network for Cultural Alternatives to Development) :
- Effacer progressivement (à raison de 20% par an) toutes les dettes des pays du Sud souscrites en raison de projets de développement.
- Réduire le revenu par tête dans les pays du Nord pour le ramener à son niveau de 1960.
- Stopper par des moyens adéquats l’utilisation illimitée du pétrole.
- Réduire la quantité d’électricité utilisée de manière à annuler tous les projets de centrales nucléaires en une dizaine d’années.
- Déconstruire le modèle global d’éducation qui encourage et soutient les États-Nations et leur développement.
- Réhabiliter les systèmes d’éducation pratiqués par des communautés locales en harmonie avec leur environnement culturel et naturel.
- Engager une campagne massive d’information dans le Nord comme dans le Sud sur les méfaits du développement, et en particulier dénoncer le développement comme facteur de paupérisation de la majeure partie du monde.
- Transformer toutes les aides des agences de développement en coopératives décentralisées vouées aux acquisitions et à la régénération de la connaissance, à la prise en compte des modes de vie et des savoir-faire des diverses cultures du monde, pour la poursuite du dialogue interculturel...
Source: ARTICLE 11

jeudi 7 juillet 2011

De Fukushima à Fessenheim, le nucléaire et la bougie.



Aprés Fukushima, qu'ils osent prolonger Fessenheim de 10 ans sans même qu'il y ait eu un véritable débat démocratique sur notre avenir énergétique est une crapulerie sans nom. Au risque, inconsidéré, de nous faire revenir à la bougie, comme à Fukushima.


Nicolas Sarkozy, à Nesle, dans la Somme le 5 évril :
"Je me battrai pour défendre le nucléaire, parce qu'il n'y a pas d'énergie alternative en l'état actuel des choses, sauf à dire aux Français qu'ils vont maintenant se chauffer et s'éclairer à la bougie."

Sans même parler de Nicolas Sarkozy utilisant des références dignes d'une discussion de comptoir de bistrot mais aux effets bien réels alors que la centrale de Fessenheim va être prolongée de dix ans, n'avez-vous jamais entendu un proche, un ami ou un de ces spécialistes médiatiquement compatibles dire que « les opposants au nucléaire veulent nous faire revenir à la bougie » ? L'image frappe. Efficace. A la fois argument d'autorité qui s'adresse à nos neurones. Et référence qui percute notre imaginaire sensible. Terriblement efficace. Que dire si ce n'est se perdre en longues circonvolutions tentant d'expliciter les possibles substitution, transition, efficacité ou encore sobriété énergétiques. L'image est passée. Elle a frappé les imaginaires et les consciences, et vous ramez... à contre-courant.

Qui voudrait réellement revenir à la bougie ? Seuls des rétrogrades passéistes pourraient le vouloir. Ceux-là mêmes qui ont peur du progrès, peur de tout et qui voudraient revenir à l'Age de pierre. Vous en êtes ? Moi non plus. L'alternative présentée est simple (simpliste ?) : soit le nucléaire, le futur et le progrès, soit la bougie, le passé et le déclin. Tellement simple. Et c'est bien connu, plus c'est gros, plus ça passe.

Mais là, ça ne passe plus. Fukushima. La réalité rattrape la fiction. Pas dans le sens des nucléocrates. Vous avez dit nucléaire ou la bougie ? A Fukushima, ils ont eu les deux. Ils ont encore les deux. Le nucléaire et la bougie. La fusion du réacteur et la bougie pour éclairer les rares édifices ayant supporté le tsunami. Vu les résultats, c'est sans doute à la bougie que les techniciens japonais ont éclairé leurs analyses de la « situation ». Un peu de clarté leur aurait pourtant été nécessaire. Mais le nucléaire n'en pouvait plus. Et seules des bougies rétrogrades illuminaient leurs pensées.

Le nucléaire et la bougie. L'argument est simple. Il frappe les consciences. Il déconstruit un imaginaire du passé. Celui des nucléocrates pour lesquels il n'y avait d'avenir sans nucléaire. Il nous reste à construire un nouvel imaginaire. Un avenir. Une alternative. Une transition faite de sobriété et d'efficacité énergétiques. Sans nucléaire. Et sans bougie. La bougie ? Le mode d'éclairage le moins efficace et le plus producteur de CO2. Un avenir sans bougie et sans nucléaire, voilà ce qu'il nous faut. Parce qu'avec le nucléaire et la bougie, il n'y a pas d'avenir.

Maxime Combes, membre d'Attac France et de l'Aitec, et engagé dans le projet Echo des Alternatives (www.alter-echos.org)

mercredi 15 juin 2011

Comment les plus gros pollueurs de la planète s’achètent des organisations écologistes


Jusqu’où les organisations environnementales sont-elles prêtes à se compromettre pour conclure des partenariats avec des grandes entreprises ? Basta ! a recueilli le témoignage accablant d’une ancienne salariée de la puissante ONG états-unienne Conservation International, Christine MacDonald, journaliste et auteur du livre Green. Inc. En échange de généreuses donations, cette organisation aide des multinationales comme Monsanto, BP, Total ou Walmart à « verdir » leur image. Ou conseille le vendeur d’armes Lockheed Martin pour recycler les éclats d’obus ramassés sur les champs de bataille.



Peut-on être à la fois vendeur d’armes et protéger environnement ? Oui, répond Conservation International, une ONG états-unienne. Dans une vidéo publiée par le magazine anglais Don’t Panic (voir ci-dessous), deux journalistes se sont fait passer pour des représentants de Lockheed Martin, une entreprise américaine qui équipe de nombreuses armées en avions de chasse et bombardiers. Leur objectif ? Voir comment l’association de préservation de l’environnement peut les aider à « verdir » leur image.
Les actions en faveur de l’environnement présentées par les faux représentants de Lockheed Martin sont pour le moins stupéfiantes : « Nous leur avons dit qu’une de notre principale stratégie pour préserver l’environnement était le recyclage des éclats d’obus des zones de batailles, que nous utilisions pour fabriquer de nouvelles bombes », raconte Heydon Prowse, un journaliste de Don’t Panic. Des arguments développés sur le site de Lockheed Martin. De quoi indigner la représentante de Conservation International ? Pas du tout. Elle propose aux vendeurs d’armes de devenir membre d’un « Conseil du Business et de Soutenabilité » qui rassemble déjà les entreprises Cargill, Shell, Monsanto ou Chevron – des modèles de développement durable ! – et d’apparaître ainsi sur le site de l’ONG dans la liste des entreprises engagées dans la protection de l’environnement.
Des « oiseaux de proie » comme mascotte
En échange, l’entreprise américaine doit s’acquitter de 37.500 dollars. Et pour 240.000 dollars environ, d’autres options de sponsoring peuvent être envisagées. Autres possibilités : développer des « messages verts » pertinents ou utiliser les « oiseaux de proie » d’Afrique du Nord, une espèce en danger, comme une mascotte pour Lockheed Martin, actif dans le secteur de l’aviation.
Comme l’industrie pétrolière ou celle des OGM, les entreprises de « défense et de sécurité » ne semblent pas être incompatibles, pour Conservation International, avec la défense de l’environnement. Northrup Gruman, une entreprise de défense étasunienne, fournisseur du Pentagone, fait déjà partie de son fameux conseil de « soutenabilité ». Le directeur de Northrup est d’ailleurs membre du Conseil d’Administration de Conservation International. Bienvenue au club !
Christine MacDonald connaît bien Conservation International. Cette journaliste indépendante a travaillé pendant sept mois, en 2006, pour l’organisation environnementale, dans le secteur de la communication. De son expérience et d’un travail d’investigation qui a suivi, elle a écrit un livre, Green Inc. : An Environmental Insider Reveals How a Good Cause Has Gone Bad, qui expose son regard très critique sur ces organisations environnementales de conservation. Entretien.
Basta ! : Que pensez-vous de l’enquête réalisée par Don’t Panic ?
Christine MacDonald : Elle souligne combien Conservation International (CI) et ses rivaux parmi les grosses associations de préservation de l’environnement, ont perdu de vue leur mission dans la compétition qu’elles se mènent pour récolter des dons d’entreprises (son budget avoisine les 290 millions de dollars, ndlr). Si vous observez comment la responsable de CI répond (voir la vidéo en anglais ci-dessus), jamais elle ne suggère que CI pourrait aider Lockheed Martin à améliorer ses pratiques environnementales. Au contraire, toute la discussion se centre sur comment CI peut aider l’entreprise à améliorer son image en liant sa marque à des espèces en danger.
Comment expliquer que cette organisation environnementale, comme d’autres, semble ne pas se soucier de la nature des activités de grosses entreprises avec qui elle passe des accords ?
Un employé de CI que j’ai interviewé après son départ de l’ONG l’a résumé ainsi : pour ces groupes de conservation, il est « sexy » de recruter des donateurs du monde de l’entreprise, et recruter les entreprises les plus polluantes est ce qu’il y a de plus « sexy ». En accumulant les partenariats, les organisations gagnent du prestige : elles disent qu’elles sont écoutées par le monde de l’entreprise et qu’elles sont donc en train de les influencer vers un plus grand respect de l’environnement. Et puisque les ONG sont de plus en plus nombreuses à chercher à attirer ces fonds, il y a ainsi une véritable compétition entre elles.
Ces organisations environnementales doivent alimenter leurs réserves financières. Elles fonctionnent selon le même modèle que les grosses entreprises, avec des présidents, un conseil d’administration, une hiérarchie verticale. Mais elles ne fabriquent et ne vendent rien. Seules leurs marques, qui sont reconnues par beaucoup de monde, peuvent leur rapporter de l’argent.
Comment fonctionnent ces organisations de conservation de l’environnement ?
Comme le montre la vidéo de Don’t Panic, CI est un groupe expert dans la mise en valeur de son nom – sa marque – afin d’attirer les fonds. Des fonds dont l’organisation a besoin pour payer ses hauts salaires [le PDG de CI, Peter Seligmann, a gagné plus de 470.000 dollars en 2010], maintenir ses bureaux huppés tout autour du monde et continuer à redistribuer ses millions de dollars chaque année, à de plus petits groupes environnementaux et des chercheurs [1]. Cette redistribution à des plus petits groupes est très importante puisqu’elle aide les organisations comme CI à maintenir leur position dans le haut de la hiérarchie de ceux qui luttent pour la conservation de l’environnement. En plus, ce poids économique est brandi pour décourager les autres ONG environnementales de les critiquer, par peur de perdre leurs fonds.
Certaines organisations, comme le WWF, affirment qu’ils doivent travailler main dans la main avec les grosses entreprises de façon à les faire changer. Qu’en pensez-vous ?
Depuis des décennies, des ONG comme CI, The Nature Conservancy (TNC), le WWF, liées à des grosses entreprises, clament qu’elles influencent leurs bienfaiteurs du monde de l’entreprise vers un fonctionnement plus respectueux de l’environnement. On se rend compte facilement que les progrès réalisés par ces entreprises sont superficiels. L’approche court-termiste, qui valorise les logiques boursières plutôt qu’une croissance soutenable, continue de dominer.
Ce qui ne semble pas déranger de nombreuses associations de préservation...
Si vous regardez la composition des donateurs et des membres du Conseil d’administration d’organisations comme CI, WWF ou le TNC, c’est le bottin mondain des pires pollueurs de la planète ! Ces mêmes entreprises financent des campagnes de lobbying extrêmement coûteuses à Washington pour bloquer des lois qui visent à répondre aux enjeux climatiques. Ils attaquent l’Agence étasunienne de Protection de l’Environnement et affaiblissent les lois contre la pollution ou pour la santé publique. Tout en utilisant, parallèlement, leurs liens avec ces groupes environnementaux pour revaloriser leur image publique. Depuis longtemps, ces grands pollueurs savent faire taire les critiques. À chaque fois qu’une entreprise fait une donation à un groupe environnemental, cela sert à « utiliser » l’organisation et à affaiblir ses missions.
Quand vous travailliez pour CI, les employés étaient-ils conscients de cette manipulation et de ce greenwashing ?
Il y avait beaucoup de grognements à l’intérieur de CI sur certains de ses partenariats. Particulièrement avec les entreprises pétrolières comme BP et les compagnies minières, qui devaient répondre à la fois aux critiques environnementales mais aussi aux violations de droits humains. Mais peu de gens faisaient entendre leurs critiques, même à l’intérieur de l’organisation.
Lors d’une réunion de l’équipe de la communication, un de mes collègues parlait de projets pour étendre une grosse campagne publique menée avec BP. Quelques jours avant, j’avais lu que BP était nommée par l’Agence de Protection de l’Environnement (EPA) comme le propriétaire de la raffinerie la plus polluante du pays. Une de mes collègues le fit remarquer. Le groupe réagit alors comme si elle avait dit quelque chose de vraiment impoli. Pas une seule personne parmi les 30 à 40 présents, tous soi-disant écologistes, n’avait quelque chose à redire à propos du partenariat entre CI et une entreprise que l’EPA – pas vraiment un repère d’activistes radicaux – avait désignée comme le plus grand pollueur du pays. Après quelques minutes d’un silence embarrassant, la réunion reprit, comme si la remarque n’avait jamais été faite. Et peu de temps après, la campagne avec BP a été mise en route.
Comment ont réagi vos anciens collègues à la publication de votre livre ?
Les réactions ont été variées. Plusieurs employés actuels ou anciens de CI ont aimé mon livre. Ils ont l’impression qu’enfin, ces questions sont rendues publiques. Mais pour ceux qui continuent à travailler dans ce secteur, prendre la parole est très risqué. Un employé de Nature Conservancy a perdu son emploi après avoir fait l’éloge de mon livre sur Internet. D’autres, à l’intérieur de Conservation International, ont essayé de discréditer mon livre comme étant inexact, mais ils n’ont pas vraiment eu de succès.
Trois ans après sa publication, Green Inc. semble avoir plus d’écho, alors que de nombreuses personnes deviennent conscientes que ces groupes environnementaux sont redevables vis-à-vis des entreprises avec qui elles travaillent. On commence à se demander si ce lien avec les entreprises polluantes n’est pas une des raisons pour lesquelles le mouvement environnemental n’a pas réussi à mobiliser dans la lutte contre le changement climatique. Je me réjouis de voir un débat s’ouvrir sur les moyens de revitaliser le mouvement environnemental. Ce qui est moins clair, c’est de savoir si ce débat mènera à l’action ou non.
Propos recueillis par Simon Gouin
Le blog de Christine MacDonald.

Notes

[1] Conservation International est partenaire du WWF, de Care et de centaines d’associations et de fonds de préservation à travers le monde.

mercredi 8 juin 2011

Sortir du nucléaire à un rythme "raisonnable" est… déraisonnable !




La catastrophe de Fukushima, toujours en cours, démontre la dangerosité extrême de l'énergie atomique et donne raison à ceux qui réclamaient de longue date la sortie du nucléaire. Encore faut-il savoir à quelle vitesse fermer les réacteurs. Des voix s'élèvent pour affirmer qu'il faut le faire à un rythme "raisonnable", c'est-à-dire en vingt ou vingt-cinq ans, voire trente ou même quarante ans. C'est en fait totalement… déraisonnable.
Déjà, d'un simple point de vue mathématique, fermer un réacteur dans vingt ans plutôt que dans dix ans revient à lui donner deux fois plus de temps pour causer une catastrophe. Et à lui permettre de produire deux fois plus de déchets radioactifs. Trois fois plus si c'est dans trente ans. C'est d'une logique imparable.
Mais il y a bien pire : sortir du nucléaire à un rythme dit "raisonnable", en vingt ans, trente ans ou quarante ans, cela ne revient pas seulement à augmenter statistiquement le risque de catastrophe, cela consiste aussi à faire fonctionner certains réacteurs jusqu'à l'âge de quarante ans, voire quarante-cinq ou même cinquante ans.
En effet, fin 2011, 21 réacteurs nucléaires français sur 58 auront dépassé les trente ans de fonctionnement (c'est-à-dire la durée de vie annoncée au départ par EDF) et 28 autres atteindront cet âge avancé dans les sept années suivantes.
Pour être clair : sortir du nucléaire à un rythme "raisonnable" pouvait être une hypothèse défendable il y a quinze ans, elle ne l'est plus aujourd'hui. Il y a quinze ans, cela revenait "seulement" à laisser plus de temps aux réacteurs pour causer une catastrophe. Aujourd'hui, cela revient à démultiplier le risque : faire durer un réacteur jusqu'à quarante ans est sûrement 10 fois plus risqué que de le faire durer jusqu'à trente ans. Et faire le faire durer jusqu'à cinquante ans est certainement 100 fois plus risqué que de le faire durer jusqu'à trente ans.
EDF a prévu d'investir 600 millions d'euros dans chaque réacteur pour lui permettre de fonctionner au-delà de trente ans. Avec 58 réacteurs, cela fait un total astronomique de 35 milliards. Or, le 3 mai, en visite à la centrale de Gravelines (Nord), M. Sarkozy a affirmé que "sortir du nucléaire coûterait 45 milliards". Finalement, continuer le nucléaire coûte pratiquement aussi cher qu'en sortir, et bien plus en réalité si l'on tient compte des factures pour la gestion (sans solution) des déchets radioactifs supplémentaires.
Pour financer ces travaux dans les réacteurs nucléaires, EDF a commencé à augmenter fortement le prix de l'électricité et ces augmentations vont continuer de plus belle. Le PDG d'EDF, M Proglio, a parlé d'une augmentation de 30 %, mais ce sera probablement bien plus. Qui plus est, bien que très coûteux, ces rafistolages ne donneront aucune assurance sur le plan de la sûreté. C'est comme une vieille voiture que l'on a beau amener de plus en plus souvent chez le garagiste : l'état général des réacteurs ne fait que se dégrader.
D'ores et déjà, contrairement à une idée fausse, habilement entretenue par les pronucléaires, la France est très loin d'avoir l'électricité "la moins chère du monde" : rien que dans l'Union européenne, les ménages paient mois cher dans douze pays !
Nous ne reviendrons pas ici en détail sur les différentes données qui prouvent que l'option nucléaire est basée sur des mensonges : le prix de l'électricité nucléaire n'est pas du tout "bon marché" (nous l'avons vu), l'indépendance énergétique est nulle (puisque 100 % du combustible, l'uranium, est importé), l'emploi est peu nombreux et de mauvaise qualité (des salariés sont forcément irradiés pour faire la maintenance), etc.
Par ailleurs, la sécheresse actuelle a commencé à mettre en difficulté les réacteurs, faisant courir un fort risque de black-out cet été : c'est en fin de compte le changement climatique qui s'attaque au nucléaire et non l'inverse comme tentent de nous le faire croire depuis des années les promoteurs de l'atome.
L'Allemagne ferme 7 réacteurs d'un coup, et va fermer les autres très vite : sous peu, ce grand pays fonctionnera sans nucléaire. C'est donc que c'est aussi possible en France. Mais il faut le faire vite, avant un nouveau Fukushima. La majeure partie du parc nucléaire français a été construite à marche forcée en moins de dix ans, il est clair qu'il faut faire le chemin inverse en moins de dix ans.
Stéphane Lhomme, président de l'Observatoire du nucléaire            Source: Le Monde

jeudi 2 juin 2011

La loi sur le gaz de schiste prépare les forages





Sous couvert de permettre des "études scientifiques", le Sénat ouvre la porte à l’exploitation du gaz de schiste.
Maxime Combes - 1er juin 2011


Suite à l’incroyable mobilisation citoyenne demandant la suppression des permis d’exploration de gaz et huiles de schiste, le gouvernement s’était engagé à faire voter une « loi d’interdiction d’exploitation des gaz de schiste ». Pour François Fillon, il fallait « tout remettre à plat » et « annuler les autorisations déjà données ». Lorsque Christian Jacob, chef des députés UMP s’était prononcé pour « un moratoire ad vitam aeternam », Nicolas Sarkozy l’avait appuyé contre Bernard Accoyer. Pour Nathalie Kosciusko-Morizet, il n’était « pas question d’avoir recours à des procédés d’extraction ayant une incidence écologique désastreuse ». Emballé, vendu. Le temps de détricoter en catimini la proposition de loi initiale...
En effet, le texte qui sera présenté aux sénateurs ce mercredi 1er juin n’a pas grand chose à voir avec le texte initial. Les députés l’avaient déjà profondément remanié. L’article 2 prévoyait l’abrogation pure et simple des permis délivrés jusqu’ici. Il a été remplacé par une procédure donnant la part belle aux industriels, et la décision finale au ministère de l’Industrie, favorable à l’exploitation des gaz et huiles de schiste. La brèche était ouverte. Elle est aujourd’hui béante.
En commission, le sénateur Claude Biwer (Meuse) a fait adopter plusieurs amendements qui autorisent le recours à la fracturation hydraulique « dans le cadre de projets réalisés à des fins scientifiques pour évaluer [cette] technique » (article 1). Un article additionnel prévoit la création d’une « commission nationale d’orientation, de suivi et d’évaluation des techniques d’exploration et d’exploitation des hydrocarbures liquides et gazeux », qui aura notamment pour objectif « d’évaluer les risques environnementaux liés aux techniques de fracturation hydraulique » tout en proposant « les projets scientifiques d’expérimentations de forages employant [cette] technique ».
En décodé ? Sous couvert d’une exploration scientifique officiellement encadrée par une commission aux contours obscurs, les industriels pourront entamer ou poursuivre tranquillement leurs forages. Il existe aujourd’hui de très nombreuses enquêtes et documents d’études nord-américains et européens sur les conséquences néfastes sur l’environnement, la santé et les territoires engendrées par les techniques de fracturation hydraulique. Pourquoi forer et fracturer de nouveaux puits si ce n’est pour mettre tout le monde devant le fait accompli ? Une fois qu’il y aura eu multiplication des puits « à des fins scientifiques », pourquoi ne pas généraliser l’exploitation ? La science est ici instrumentalisée pour essayer de masquer les pressions des lobbies industriels, comme au Québec.
Ces amendements masquent pourtant l’essentiel. En donnant mandat à cette commission « d’évaluer les risques environnementaux liés aux techniques de fracturation hydraulique », les sénateurs réduisent les problèmes liés à l’exploitation des gaz et huiles de schiste à des considérations de nature technique. Qu’il suffit de « progrès technologiques » pour « accéder à de nouvelles ressources énergétiques » pour reprendre les termes de François Fillon. Pourtant, loin de se limiter à discuter des choix technologiques, les collectifs citoyens mobilisés depuis 5 mois affirment que c’est la pertinence globale de la filière des gaz et huiles de schiste qui n’est pas démontrée.
Dévastation des territoires, dérèglements climatiques, nécessaire transition énergétique, tout indique qu’il n’y a aucune raison d’entamer une exploitation des gaz et huiles de schiste en Europe. Seuls les intérêts des industriels font vent contraire et influencent aujourd’hui les parlementaires et le gouvernement. Pour contenir les dérèglements climatiques et rester en-deçà de 2°C d’augmentation des températures d’ici la fin du siècle, et alors que les émissions de CO2 ont atteint un niveau record en 2010, moins d’un quart des réserves prouvées en fossiles (pétrole, gaz et charbon) peuvent être utilisées d’ici à 2050 selon le Potsdam Institute for Climate Impact Research. Il n’y a pas pénurie d’énergies fossiles. Elles sont en excès. Dès lors, il ne faut pas se demander comment exploiter les gaz de schiste, mais pourquoi il faudrait le faire. A défaut, la loi fera pschiste...et laissera place à de nouvelles mobilisations.



Source : http://blogs.mediapart.fr/blog/maxi...