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dimanche 24 novembre 2013

Jean Jaurès et la morale à l'école

Petite contribution pour compléter le très intéressant billet de Claude Lelièvre sur Jules Ferry et la morale à l'école…
Le retour aux écrits des « pères fondateurs » en vue d'approcher ce qui peut établir la morale à l'école peut aider à y voir plus clair si on veut dépasser les opinions à l'emporte-pièce. Il ne s'agit pas de se soumettre béatement à ces illustres ancêtres, mais d'y puiser des repères solides pour construire la réflexion en phase avec notre propre époque. J'ai moi-même essayé de le faire dans ce billet sur mon autre blogue : Morale « laïque » à l’école… sortons des ornières.
Et donc, outre la célèbre lettre de Jules Ferry aux instituteurs, écrite juste avant qu'il ne quitte ses fonctions gouvernementales (c'est dire si son propos lui tenait vraiment à cœur), il y a aussi le texte d'un autre grand acteur des débuts de la IIIe République, et pas des moindres. Celui que Jean Jaurès écrivit pour le journal La Dépêche du 3 juin 1892. Je le reproduis ci-dessous intégralement.

L’INSTRUCTION MORALE À L’ÉCOLE
« La Dépêche » du vendredi 3 Juin 1892
Il y a quelques jours, dans l’amphithéâtre de la Faculté des lettres de Toulouse, madame Kergomard, inspectrice générale des écoles maternelles, a donné à plus de cinq cents instituteurs ou institutrices de Toulouse et du département quelques conseils sur l’enseignement de la morale dans les écoles primaires. Elle a mis dans ces conseils son esprit très ferme et son âme très vaillante : je voudrais y revenir, non pour ajouter quelque chose, mais pour insister, car il le faut.
La morale laïque, c’est-à-dire indépendante de toute croyance religieuse préalable, et fondée sur la pure idée du devoir, existe ; nous n’avons point à la créer. Elle n’est pas seulement une doctrine philosophique ; elle est devenue, depuis la Révolution française, une réalité historique, un fait social. Car la Révolution, en affirmant les droits et les devoirs de l’homme, ne les a mis sous la sauvegarde d’aucun dogme. Elle n’a pas dit à l’homme : Que crois-tu ? Elle lui a dit : Voilà ce que tu vaux et ce que tu dois ; et, depuis lors, c’est la seule conscience humaine, la liberté réglée par le devoir qui est le fondement de l’ordre social tout entier.
Il s’agit de savoir si cette morale laïque, humaine, qui est l’âme de nos institutions, pourra régler et ennoblir aussi toutes les consciences individuelles. Il s’agit de savoir si tous les citoyens du pays, paysans, ouvriers, commerçants, producteurs de tout ordre, pourront sentir et comprendre ce que vaut d’être homme et à quoi cela engage. Là est l’office principal de l’école. Nos écoles, depuis qu’elles sont pleinement laïcisées, n’attaquent aucune croyance religieuse, mais elles se passent de toutes les croyances religieuses. Ce n’est pas à tel ou tel dogme qu’elles demandent les principes de l’éducation. Elles sont donc tenues de découvrir et de susciter dans la conscience de l’enfant un principe de vie morale supérieure et une règle d’action. L’enseignement de la morale doit donc être la première préoccupation de nos maîtres.
Il semble bien que beaucoup aient hésité jusqu’ici, et presque éludé cette partie de leur tâche. Peut-être n’y étaient-ils point assez préparés ; peut-être aussi étaient-ils retenus par une sorte de réserve et de pudeur. Qui donc, parmi les hommes, a qualité pour parler au nom de la loi morale et pour exiger le sacrifice de tous les penchants mauvais au devoir ? Comment pourrions-nous, comment oserions-nous, avec nos innombrables faiblesses, parler aux enfants de la beauté et de l’inviolabilité de la loi ? — Il le faut pourtant, il faut oser, avec modestie, mais sans trouble. La majesté et l’autorité de la loi morale ne sont point diminuées, même en nous, par nos propres manquements et nos propres défaillances : et pourvu que nous sentions en nous une volonté bonne et droite, même si elle est débile et trop souvent fléchissante, nous avons le droit de parler, aux enfants, du devoir.
Au reste, les maîtres de nos écoles, dans leurs obscures et pesantes fonctions, ont bien souvent, et tous les jours sans doute, l’occasion de se soumettre librement au devoir : quand ils se sont sentis obligés à l’exactitude, à la préparation minutieuse des leçons, à la correction consciencieuse des cahiers, en dehors de tout calcul et de tout espoir de récompense, quand ils ont réprimé un mouvement d’impatience et lutté contre la fatigue et l’énervement pour élever l’enfance dans une douce égalité d’humeur et dans une lumière sereine, quand, se croyant méconnus, ils n’ont rien perdu de leur zèle, — ils ont accompli la loi par respect pour la loi, ils ont été les libres serviteurs du devoir, ils se sont élevés à lui, et ils peuvent s’y fixer par la pensée, même s’ils n’y restent pas invariablement attachés par la conduite ; et, alors, ce n’est pas nous qui parlons, c’est le devoir qui parle en nous, et par nous, qui n’y sommes pas tout à fait étrangers.
Kant a dit qu’on ne peut prévoir ce que l’éducation ferait de l’humanité, si elle était dirigée par un être supérieur à l’humanité. Or, cet être supérieur à l’homme, c’est l’homme lui-même. Car il peut, à toute heure, quand il n’est pas sous l’impression immédiate du mal, et dans l’humiliation récente d’une chute, se porter, par un rapide élan de sa pensée, à ces hauteurs morales où sa volonté appesantie n’atteint que bien rarement. Et ainsi l’humanité peut grandir par la vertu même de l’idéal suscité par elle : et, par un étrange paradoxe qui prouve que le monde moral échappe aux lois de la mécanique, l’humanité s’élève au-dessus d’elle-même sans autre point d’appui qu’elle-même. Donc, les maîtres ne doivent pas, par défiance de soi ou par humilité, rapetisser l’enseignement moral : ils doivent parler sans crainte de l’excellence du devoir, de la dignité humaine, du désintéressement, du sacrifice, de la sainteté.
Trop souvent, ils négligent l’enseignement moral pour l’enseignement civique, qui semble plus précis et plus concret, et ils oublient que l’enseignement civique ne peut avoir de sens et de valeur que par l’enseignement moral, car les constitutions qui assurent à tous les citoyens la liberté politique et qui réalisent ou préparent l’égalité sociale ont pour âme le respect de la personne humaine, de la dignité humaine. La Révolution française n’a été une grande révolution politique que parce qu’elle a été une grande révolution morale.
Trop souvent aussi les maîtres réduisent les prescriptions morales à n'être que des recettes d'utilité, comme s'ils se méfiaient de l'âme et de la conscience des enfants. Erreur profonde : l'âme enfantine est beaucoup moins sensible à de petits calculs d'intérêt qu'aux raisons de sentiment et aux nobles émotions de la conscience. Madame Kergomard a montré cela l'autre jour, par quelques exemples, avec autant de précision que d'élévation.
Ne dites pas aux enfants : « Soyez propres, parce que, si vous n'êtes pas propres, vous ne vous porterez pas bien. » D'abord, cela n'est pas toujours vrai, et puis, la propreté vaut par elle-même et en dehors de toute hygiène. Il faut leur dire : « Il y a en vous quelque chose qui sent, qui pense, qui aime ; c'est ce qu'on appelle votre âme, — quelle que puisse être d'ailleurs la signification métaphysique de ce mot-là. Cette puissance de penser et d'aimer, c'est ce qu'il y a de meilleur en vous : pourquoi donc voulez-vous la loger dans un corps sordide et malpropre, quand vous choisissez un joli vase pour y mettre une jolie fleur ? Votre âme est unie à votre corps et s'exprime par lui ; elle se traduit par le son de votre voix, par la lumière de vos yeux, par la coloration de votre front, par le sourire de votre visage : pourquoi voulez-vous l'enfouir sous des souillures qui l'empêchent de se manifester et d'être visible pour les autres âmes ? » Ou encore :
« L'homme, et c'est sa noblesse, veut être maître de la nature et des choses ; il les soumet à sa puissance par sa pensée et son travail ; or, quand l'homme est sale, quand il ne se nettoie pas, quand il ne se lave pas, il laisse les choses s'emparer de lui, mettre sur lui leur empreinte et leur souillure. La preuve, c'est que l'homme, quand, après le travail, il a pu nettoyer son corps et ses vêtements mêmes de toute souillure, éprouve comme un sentiment de délivrance et de fierté. »
De même, ne dites pas aux enfants, ou du moins ne leur dites pas seulement : « Ne soyez pas gourmands ou gloutons, parce que cela vous fera mal. » Dites-leur surtout qu'ils diminueront, par les excès de table, leur puissance de travail, leur promptitude d'esprit, leur lucidité de pensée.
Ne leur dites pas : « Il ne faut pas mentir, parce que le menteur n'est pas cru, même s'il dit la vérité. » Non, dites-leur que le mensonge est une lâcheté, car l'homme qui nie ce qu'il a fait se nie en quelque sorte et se supprime lui-même ; il n'ose pas être ce qu'il est ; il retranche de la réalité une part de lui-même : le mensonge est une mutilation de soi-même. De plus, c'est la vérité qui est le lien des intelligences entre elles, des consciences entre elles. Le mensonge brise ce lien; et, poussé jusqu'au bout, il réduirait chaque homme à être seul, absolument seul en pleine humanité ; il ferait rétrograder l'espèce humaine au delà même de la sauvagerie, où il y avait quelque vérité, c'est-à-dire quelque mutuelle assistance.
Ainsi, de tous nos devoirs, et des plus familiers en apparence, comme la propreté et la sobriété, il faut toujours donner les raisons les plus hautes, celles qui font le mieux sentir la grandeur de l'homme.
Par là, tous les enfants de nos écoles auront le sentiment concret et précis de l'idéal. Il semble, d'abord, que ce soit là un mot bien ambitieux pour nos écoles primaires et bien au-dessus de l'enfance. Il n'en est rien : l'âme enfantine est pleine d'infini flottant, et toute l'éducation doit tendre à donner un contour à cet infini qui est dans nos âmes. On le peut, et les observations de madame Kergomard ont été, ici, particulièrement précises et pénétrantes. L'enfant sait très bien, par exemple, qu'il ne faut pas mentir ; il sait que mentir toujours est abominable, que mentir très souvent est honteux, que ne mentir presque jamais est bien : et si on ne mentait jamais, jamais, jamais ? ce serait la perfection, ce serait l'idéal. De même, si on ne cédait jamais à la colère, si jamais on ne médisait, si jamais on ne jalousait, si jamais on ne s'abandonnait à la paresse ou à la convoitise. On peut donc conduire l'esprit de l'enfant jusqu'à l'idée de la perfection absolue, de la sainteté. Et alors, combien grande serait une humanité où tous les hommes respecteraient la personne humaine en eux-mêmes et dans les autres, où tous les hommes diraient la vérité, où tous fuiraient l'injustice et l'orgueil, où tous respecteraient le travail d' autrui, et ne recourraient ni à la violence, ni à la ruse, ni à la fraude ! Ce serait la société parfaite, l'humanité idéale, que tous les grands esprits et les grands cœurs ont préparée par la promulgation du devoir et par la soumission au devoir, celle que tous les hommes, et les plus humbles, et les enfants même, peuvent préparer aussi par la soumission libre à la loi morale ; car cette humanité idéale, quand elle prendra corps, sera faite avec la substance de tous les désintéressements et de tous les sacrifices.
Et ainsi, non seulement l'enfant de nos écoles comprendra ce qu'est l'idéal moral pour tout individu humain, pour lui-même et pour l'ensemble de l'humanité, mais il sentira qu'il peut concourir lui-même, par la droiture, par la pratique journalière du devoir, à la réalisation de l'idéal humain. Du coup, sa vie intérieure sera transformée et agrandie : ou, plutôt, la vie intérieure aura été créée en lui.
Voilà le but suprême que doit se proposer l'école primaire. Par quelle voie, par quelle méthode pourra-t-elle y atteindre le plus sûrement ? Quels doivent être les procédés pratiques d'enseignement de la morale aux enfants ? Et encore, est-ce que la vie morale, libre de toute croyance religieuse préalable, ne devient pas le point de départ d'une conception religieuse, rationnelle et libre, de l'univers ? Questions difficiles ou périlleuses, mais qu'il faudra aborder aussi, si nous ne voulons pas traiter la conscience de la démocratie et l'âme du peuple comme une quantité négligeable. Mais il suffit, pour aujourd'hui, que nous ayons bien compris toute la grandeur de la mission de nos maîtres ; ils doivent être avant tout des instituteurs de morale, — et nous remercions madame Kergomard de l'avoir rappelé à tous.

jeudi 29 août 2013

État d’Urgence, par Un Belge
29 août 2013 par Paul Jorion | Print État d’Urgence, par Un Belge
Billet invité.
En écho à la vidéo du 28 août : À nouveau au seuil d’une guerre mondiale.
Voici l’histoire… Un quart d’heure avant de prendre mon train, je commande un café. Voulant payer la serveuse immédiatement, je m’aperçois que je n’ai pas d’argent, ni dans mon portefeuille, ni dans mes poches. Je lui demande de laisser le café sur la table et je file au distributeur de billets à l’autre bout de la gare, maudissant mon étourderie, qui m’empêche de savourer tranquillement une petite pause.
A l’approche du distributeur de billets, je me demande soudain ce que j’ai fait de mon portefeuille et de mon téléphone portable, posés sur la table du café. Il me faut quelques secondes pour retrouver mon portefeuille dans mon sac, et mon téléphone dans la poche arrière de mon jeans.
Question : QUI les a mis à cet endroit ? C’est évidemment “moi”. Mais d’une part, je n’en ai aucun souvenir, et d’autre part, je trouve personnellement idiot de mettre mon portefeuille dans mon sac, et plus bête encore de fourrer mon portable dans mon pantalon.
On dira que, stressé ou distrait par une situation imprévue, je me suis emberlificoté. Oui, mais c’est un peu court. Le fait est que, soumis à une forme d’urgence, j’ai réagi par un comportement dont je n’ai pas pris conscience sur le moment, et dont ma mémoire n’a pas gardé la trace.
Ce qui est sûr, c’est que le Moi conscient, éduqué, intelligent dont je suis si fier n’aurait jamais, en tant normal, fourré son téléphone portable sans sa poche. Ce Moi-là trouve que les téléphones portables sont des cochonneries qu’il vaut mieux tenir le plus loin de soi possible. Il y a donc visiblement un autre Moi qui, lui, a appris à mettre rapidement les objets dans ses poches et dans son sac lorsqu’il doit partir précipitamment. Cette procédure d’urgence a dû être intégrée par ce Moi-là à un âge où les téléphones portables n’existaient pas… Par exemple à l’époque où c’étaient des cuberdons que je fourrais dans ma poche. Au fait, quand je dis “je”, de qui est-ce que “je” parle ?
Ce jour-là, à la Gare, tout s’est bien terminé. J’ai avalé mon café (un peu vite) et j’ai pris mon train… Mais j’avais été pris en flagrant délit d’in-conscience. Sur le coup, j’ai senti en moi une certaine compassion pour toutes les élites du globe qui développent en ce moment, dans l’urgence, le même type de comportements in-conscients… Qui prennent des décisions dans un état comateux ou hébété, comme moi-même confronté tout à coup à mon portefeuille vide… et ne savent plus un peu plus tard qui a fait quoi, dit quoi, mis quoi, où et comment…
Et j’ai pensé à cette phrase attribuée à Castoriadis : “Il faut choisir : se reposer ou être libre.” Car c’est bien de ça qu’il s’agit : être le simple vecteur de comportements aveugles, inscrits en nous, ou être (au moins) témoins éveillés de ces comportements, avec le pari que la prise de conscience peut au moins les éclairer d’une lueur toute humaine.
Etre présent à soi-même, au monde, savoir ce qui est fait et qui le fait… Tâche pour les sages et les fous, religieux ou athées, joyeux ou désespérés… La Terre reconnaîtra les siens.

samedi 3 mars 2012

Le vote


Paris ! Le Paris qui vote, la cohue, le peuple souverain tous
les quatre ans… Le peuple suffisamment nigaud pour croire
que la souveraineté consiste à se nommer des maîtres.
Comme parqués devant les mairies, c’était des troupeaux
d’électeurs, des hébétés, des fétichistes qui tenaient le petit
bulletin par lequel ils disent : J’abdique.
[…]
Additionnez les bulletins blancs et comptez les bulletins
nuls, ajoutez-y les abstentions, voix et silences qui
normalement se réunissent pour signifier ou le dégoût ou le
mépris. Un peu de statistique s’il vous plaît, et vous
constaterez facilement que, dans toutes les circonscriptions,
le monsieur proclamé frauduleusement député n’a pas le
quart des suffrages. De là, pour les besoins de la cause,
cette locution imbécile : Majorité relative — autant vaudrait
dire que, la nuit, il fait jour relativement.
Aussi bien l’incohérent, le brutal Suffrage Universel qui ne
repose que sur le nombre — et n’a pas même pour lui le
nombre — périra dans le ridicule.
Zo d'Axa, LES FEUILLES, IL EST ÉLU (1900).

samedi 25 février 2012

François Cusset : « Un peuple mondial »

Entretien, par Marion Rousset| 25 janvier 2012

En 2011, le peuple a fait un retour tonitruant sur la scène publique. Du Printemps arabe aux Indignés, un peuple mondial a surgi devant des situations vécues comme insupportables. L’analyse de l’historien des idées François Cusset.

Regards.fr : Quelle vision du peuple se fait jour dans les politiques menées en Europe et aux États-Unis ?
François Cusset : Le peuple est devenu une variable d’ajustement, un opérateur dans des équations comptables, c’est ce qui n’existe pas, ce dont on se méfie, ce qui a toujours tort. Cet automne, dans trois ou quatre endroits du monde, les élites technocratiques ont pointé simultanément leur regard vers le peuple comme la cause de tous les maux. Ce fut le cas en Grèce, à l’occasion du référendum que Papandreou voulait organiser. Jamais depuis la Deuxième Guerre mondiale l’idée de demander son avis au peuple n’a suscité une telle levée de boucliers, une telle unanimité contre la sauvagerie, la barbarie, l’ignorance. Comme s’il s’agissait de laisser un continent entier, noble et civilisé, à une horde de gens désargentés, flemmards… En même temps, les élections de l’Assemblée constituante en Tunisie se sont soldées par une victoire des islamistes modérés qui ont obtenu une majorité relative et par des remarques des éditorialistes du type : « C’est sympathique la démocratie, mais si on laisse les peuples arabes décider, ils élisent la charia. » À cette époque, le mouvement Occupy Wall Street aux États-Unis, qui avait un gros capital de sympathie dans l’opinion, connaissait un début d’enlisement. Il commençait à être critiqué pour des faits-divers mis en avant par les médias et les politiques. Dans les centres-villes, des gangs venaient détrousser les campeurs. Il y a aussi eu un suicidé dont on a retrouvé le cadavre dans sa tente quatre jours après. Quand le peuple campe, il est putrescent et pouilleux, quand il vote, c’est pour élire des islamistes et quand il décide, c’est pour aller contre les intérêts de l’Europe.
Regards.fr : Du printemps arabe aux Indignés, l’année 2011 a été marquée par la constitution d’une force populaire nouvelle. Cela constitue-t-il un tournant ?
François Cusset : Nous avons connu le surgissement presque mécanique d’un peuple mondial, comme conséquence logique de trois crises systémiques majeures. Une crise financière d’une ampleur sans précédent depuis les années 1930, une crise politique liée à une délégitimation des régimes démocratiques libéraux d’une part, et aux soulèvements contre les dictatures d’autre part, et enfin une crise écologique inédite depuis Tchernobyl, avec la marée noire en Louisiane et Fukushima au Japon. Un autre déclic est à l’origine de ce processus d’émergence d’un peuple en lutte : 2011 est l’année où l’État est nu. Menteur éhonté au Japon, dictature sanglante dans les pays arabes, son rôle de « fondé de pouvoir du capital » est désormais transparent dans les démocraties néolibérales. L’État représentait jusqu’alors un horizon lointain qui bordait le désastre et empêchait les peuples de bouger. Quand l’incrédulité prend le dessus, face à l’évidence, des soulèvements se déclenchent. Mais si nous avons vécu un tournant, c’est surtout lié aux modes opératoires employés par ces mouvements plutôt qu’à leur ampleur. Ils font table rase de la politique organisée, refusent les échéances et les hiérarchies, s’installent dans le temps long, contestent la double injonction du pouvoir parfaitement relayée par les médias : pour exister, il faut un programme constructif et un représentant. Les « Occupy Wall Street » refusent de mettre en avant la moindre revendication précise et quand ils ont vraiment besoin d’un chef pour que le maire accepte de les aider, ils élisent un chien, comme cela s’est fait à Denver.
Regards.fr : Existe-t-il un lien de nature entre les soulèvements du Printemps arabe et les Indignés ?
François Cusset : Un soulèvement contre l’inégalité sociale ou la spéculation financière n’est pas le renversement d’une dictature. Toutefois ce lien existe, les acteurs le font d’eux-mêmes. Si 2011 est une année exceptionnelle, c’est en raison d’une convergence des luttes inédite depuis 1968, du temps du Printemps de Prague, de la Révolution culturelle, des mouvements étudiants. Mais l’articulation est aussi structurelle. Occupy Wall Street a réuni, pendant plusieurs mois, des dizaines de milliers de personnes dans toutes les villes moyennes et grandes américaines. Les campements étaient équipés d’un centre de communication avec écran géant qui les reliait par Skype, en continu, avec la place Tahrir, le Chiapas, le Chili, la Puerta del Sol… Cette mondialité effective n’est plus du tout celle de Porto Alegre, ponctuelle, symbolique et bien-pensante. La référence aux mouvements arabes pour se mobiliser contre un système économique prouve que le seuil du supportable a été franchi chez « nous », en termes socio-économiques et même existentiels, de même qu’il a été franchi dans les pays arabes en termes politiques. Donc la différence de nature que le pouvoir nous imposait entre démocratie et dictature ne tient plus. Les articulations, convergences, échos réciproques entre soulèvement de la rue arabe contre des dictatures militaires et de la rue occidentale contre un pouvoir démocratiquement élu à la solde de la finance, ont mis à bas un discours qui dominait idéologiquement depuis la Deuxième Guerre mondiale et la chute des régimes communistes. La différence n’est plus de nature, mais de degré.
Regards.fr : Ce surgissement du peuple intervient alors même que le mot avait disparu…
François Cusset : La déconnexion sans précédent entre la politique, structure bureaucratique au service du pouvoir économique, et le peuple, multitude non organisée, anomique, éclatée, remonte à loin. Jacques Rancière pointe souvent la perte du mot. À quel moment a-t-il disparu ? Au milieu du xxe siècle, le marxisme orthodoxe dominant a substitué au mot « peuple » d’autres vocables comme les « masses », la « classe ouvrière », le « prolétariat ». Autant d’objets politiques constitués d’en haut. La crise interne du marxisme liée à 1968 a ouvert une période courte où l’on a vu le surgissement d’un peuple-sujet, un collectif en train de se constituer, très hétérogène mais avec pour sentiment commun celui de la plèbe, une plèbe revendiquée, comme dans la formule de Hegel : « Il y a de la plèbe dans toutes les classes. » Dans chaque groupe social, il y a de l’inintégrable, de l’inassimilable, qui n’entre ni dans les logiques de classes ni dans les catégories politiques du marxisme. Cela n’a plus de sens de limiter le peuple à une définition socioéconomique, le déclassement étant le phénomène majeur du Premier monde depuis les trente dernières années. À part l’élite de l’élite, la bourgeoisie d’un jour est toujours menacée de ne plus en être le lendemain. Dans la foulée de 1968, un espace d’invention s’est ouvert, dans les marges, qui a fait exploser le concept de prolétariat, pour lui substituer un sujet irréductible aux identifications politiques prédéfinies. Mais dès la fin des années 1970, avec le tournant néolibéral à l’échelle mondiale et l’arrivée de Mitterrand au pouvoir en France, la gauche perd le peuple, le signifiant comme le référent, laissé aux forces réactionnaires. À la fin des années 1990, on se met à employer d’autres termes : c’est la grande vogue de la notion de « multitude » et le retour du terme « prolétariat » pour désigner des situations sans rapport, le surdiplômé sans emploi ou le subalterne du tiers-monde. On était depuis lors dans un flou définitionnel, jusqu’à cette année 2011.
Regards.fr : Les mouvements récents redessinent un peuple mondial. A-t-il encore besoin du cadre national ?
François Cusset : Au XIXe siècle, la constitution du peuple comme concept et sujet politique s’est faite en parallèle avec la construction des États-nations européens modernes. Ce cadre est aujourd’hui en partie obsolète du fait de la mondialisation économique et des solidarités transversales, auxquelles s’ajoutent les liens rendus possibles par Facebook et les nouveaux outils de communication. Les Indignés se sentent aussi proches de la rue arabe en lutte, des chômeurs de Madrid ou même des grévistes de Corée du Sud que de leurs compatriotes au travail. Il y a parmi eux des activistes dont c’est le mode de pensée depuis longtemps, mais pas seulement. Il faut noter la communauté de stratégies et d’action spontanée entre les Indignés d’Europe du sud, les campeurs de New York ou de la cathédrale de Londres, les grévistes plus ou moins invisibles en Chine ou en Corée et la rue arabe dont le soulèvement a débuté par des manifestations de surdiplômés sans emploi…
Regards.fr : Quel est le lien qui les unit ? La précarité ?
François Cusset : On retrouve dans les campements d’Occupy toutes les minorités côte à côte, aucune ne mettant en avant son agenda prioritaire, des Noirs aux féministes, prêts ensemble à porter des questions communes. Un commun en négatif, lié en effet à l’extrême précarité qui rapproche toutes les conditions, minoritaires et majoritaires, et efface les barrières culturelles et identitaires artificiellement placées entre les groupes sociaux. Cette précarité doit être comprise dans un sens socio-économique, mais aussi existentiel, voire esthétique. Les gens sont seuls, n’ont plus aucun cadre collectif d’existence. Comme en un dernier moment de lucidité avant la fin, ils comprennent qu’ils ne se sortiront qu’ensemble d’une situation aussi désespérée. Le mouvement comporte aussi une dimension esthétique, une réaction à la laideur de lieux de vie désaffectés, quittés pour la Puerta del Sol ou Wall street.
Regards.fr : Pourquoi le mouvement est-il resté marginal en France ?
François Cusset : Une année électorale est toujours mauvaise pour les mobilisations. La France conserve par ailleurs un filet de protection sociale qui, même déchiré, reste un peu plus serré que dans d’autres pays. Une autre cause est peut-être la mainmise des grandes organisations syndicales et politiques, peu favorables à un soulèvement aléatoire et chaotique. Enfin, les Indignés français ont choisi le quartier de La Défense, un bon choix symbolique mais un très mauvais choix stratégique car c’est un lieu de passage, de flux, sans résident…
Regards.fr : Les indignés ne défilent pas, ils occupent l’espace. Cette immobilité est-elle une force ?
François Cusset : Leur force de résistance, leur puissance d’agir, c’est de ne pas bouger. C’est le paradoxe poétique d’un « mouvement immobile ». C’est le geste le plus radical, le plus insoumis qu’on puisse opposer à un néolibéralisme qui accapare depuis trente ans le discours du changement. La seule résistance viable est celle de l’inertie et du refus, la force de l’animal de trait, revêche, qui refuse l’adaptation, la flexibilité, le nomadisme, la réforme… Les Indignés possèdent le même rapport à l’espace que les émeutes urbaines qui s’inscrivent au sein même des ghettos et des banlieues. C’est l’inverse de la manif’ République- Bastille à heure fixe ou des soulèvements ponctuels comme les contre-sommets altermondialistes des années 1990. La force des sans-forces est le pouvoir du temps, et l’inertie sur place.
Regards.fr : Que peut-on attendre de 2012 ?
François Cusset : Le "peuple" qui surgit dans de telles circonstances peut prendre la forme d’Occupy Wall Street ou de la place Tahrir, mais il peut aussi se retrouver dans les 20 à 30 % de potentiel électoral pour l’extrême droite à travers l’Europe des 27. Nul ne sait si ce refus transversal et radical va déboucher sur la constitution d’un peuple organisé, autour de formes politiques nouvelles et pérennes, s’il va s’effilocher ou se généraliser, ou si à la première aggravation de la crise, il sera récupéré par les populismes de droite. On est dans une phase d’esquisse, intuitive et spontanée. Ce peuple sans direction politique peut déboucher aujourd’hui sur le meilleur comme sur le pire.

lundi 16 janvier 2012

La pensée du jour

Le plus ambitieux des programmes progressistes n’est qu’un leurre et un mensonge grossier, s’il ne commence pas par décrire la façon dont le gouvernement entend, dès les premiers jours de son mandat, s’affranchir du pouvoir des marchés, des banques, des spéculateurs et des instances financières internationales. (Jacques Généreux).

Source: Altermonde-sans-frontières   lundi 16 janvier 2012