vendredi 24 janvier 2020


Ces financiers qui dirigent le monde BlackRock

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Source : Arte, Youtube, 23-09- 2019
En dehors de Wall Street, qui connaît BlackRock, le plus puissant gestionnaire d’actifs de la planète ? Enquête sur un acteur discret mais influent de la vie économique et politique mondiale.
Si l’argent ne fait pas le bonheur, il ouvre sans nul doute les portes du pouvoir. Une maxime que le groupe de gestion d’actifs BlackRock, avec ses 6 000 milliards de dollars américains passés, soit plus de deux fois le PIB de la France, connaît bien. Sociétés, gouvernements et banques centrales : l’entreprise tentaculaire ne cesse d’étendre son influence dans toutes les directions, depuis sa création, en 1988, par Larry Fink.
La force de ce géant américain de la gestion réside dans les milliards de dollars que lui confient ses clients, pour la plupart des gros poissons de la finance : multinationales, institutions financières et fonds d’investissement ou de pension. Grâce à cette manne financière, le groupe a mis le grappin sur de nombreuses multinationales.
Actuellement, BlackRock est entre autres présent dans le capital d’Apple, de Microsoft, de Facebook, de McDonald’s, de Siemens, ainsi que de nombreuses entreprises du CAC 40.
Non content d’investir dans les entreprises les mieux cotées du monde, le gestionnaire d’actifs est aussi dans les petits papiers de gouverneurs de banques centrales, de ministres des finances et même de chefs d’État, à qui il prodigue de précieux conseils. Et pour cause : il dispose non seulement des meilleurs experts financiers, mais aussi d’un algorithme de prévision conjoncturel sans égal,
Source : Arte, Youtube, 23-09- 2019
(4 500 milliards de dollars d’actifs gérés...)

mercredi 22 janvier 2020

L’armée de réserve en quelques lignes


Depuis des semaines, la France est touchée par un mouvement social de grande ampleur s’opposant à la réforme des retraites conçue et défendue par Emmanuel Macron et sa majorité. Si l’issue de cette lutte est incertaine et a bien des chances de se matérialiser par une adoption de ladite réforme – les institutions de la Vème République étant ce qu’elles sont, il est effectivement possible au pouvoir de passer en force contre une majorité du corps social – il va sans dire que cette mobilisation laissera des traces. L’un des grands arguments utilisés par le pouvoir (et qui n’a pas vraiment marché) pour tenter de diviser le mouvement social aura été celui de la fameuse « clause du grand-père ».
En promettant à un certain nombre de corporations que la réforme ne s’appliquerait qu’aux nouveaux entrants dans le monde professionnel, le gouvernement n’a pas fait autre chose que de remettre au goût du jour le principe séculaire du diviser pour mieux régner. Dans cette optique, il me parait important de revenir sur le concept d’armée de réserve théorisé par Marx dans Le Capital, en cela qu’il est sans doute le paroxysme de cette logique de la division en la couplant à la menace perpétuelle qu’il fait planer sur les travailleurs. Dans un tel moment politique, se souvenir de ce genre de mécanisme à l’œuvre dans le capitalisme ne me semble pas superflu pour penser et articuler la lutte.

Les visages protéiformes de l’armée

A l’époque où Marx a théorisé ce concept d’armée de réserve des travailleurs, la situation était relativement simple. Dans son esprit cette armée de réserve était principalement nationale et composée des personnes qui ne vendaient pas leur force de travail. Pour faire un parallèle un peu grossier, cela concernerait aujourd’hui les personnes au chômage. Depuis, la mondialisation néolibérale est passée par là et la dynamique des délocalisations et autres nouvelles formes de l’emploi ont explosé, ce qui à mon sens rebat fondamentalement les cartes de cette notion d’armée de réserve des travailleurs.
Celle-ci n’est effectivement plus nationale mais bien plus mondiale en cela que la menace que l’on fait peser sur les travailleurs ne consiste plus à dire que d’autres personnes dans le pays seraient prêtes à prendre leur place mais bien plus que la compétition, comme aime dire les capitalistes, est désormais internationale et que si les travailleurs occidentaux rechignent à se faire exploiter, il sera possible de payer dix ou quinze fois moins cher dans certains pays d’Asie devenus, comme le veut l’expression désormais consacrée, les ateliers du monde. Plus encore que cette internationalisation de l’armée de réserve – qui n’est malheureusement pas allée de pair avec un internationalisme des travailleurs – les mutations de l’emploi ont fait grossir les rangs de celle-ci. Il serait effectivement absurde de croire que parce qu’un pays possède un taux de chômage moins élevé qu’un autre, celui-ci comporterait une armée de réserve moins importante. Le sous-emploi, les emplois payés une misère, les personnes non-inscrites dans les statistiques (et la liste n’est ici pas exhaustive) sont autant de groupes qui participent de cette armée de réserve sans pour autant être comptabilisées dans les chiffres du chômage.

La stratégie du bâton

Pour bien saisir le concept d’armée de réserve, il faut, je crois, prendre un peu de recul et constater à quel point le capitalisme use de la stratégie du bâton. Par stratégie du bâton j’entends parler de cette stratégie qui vise à menacer de déclassement toute personne qui ne se conformerait pas aux règles établies. Il y a bien sûr la menace du chômage agitée à l’égard de ceux qui sont en poste mais, plus largement, c’est face à une épée de Damoclès permanente que nous nous retrouvons.
A cet égard, l’on ne comprend bien le concept d’armée de réserve que si l’on fait l’effort de le coupler avec toute la théorie développée par Michel Foucault dans Surveiller et punir qui, finalement, ne parle pas d’autre chose que de cette stratégie du bâton. En marquant les déviants, le système en place ne fait rien d’autre que de montrer à la majorité de la population qu’il vaut mieux suivre les règles même si celles-ci mènent à l’exploitation que de se lever contre elles. En ce sens, les personnes sans domicile fixe constituent assurément l’un des puissants leviers de menace du capitalisme en cela que leur présence agit comme un double repoussoir des velléités de révolte : d’une part l’on peut se dire que l’on n’est pas si mal dans notre situation en voyant pire que soi et, surtout, ces « déviants » sont là pour notifier à la masse ce qui peut l’attendre si elle refuse de se conformer. Aujourd’hui plus que jamais, il est grand temps de casser le bâton.

mardi 21 janvier 2020

Faire durer les grèves : les leçons de l’histoire

Durée de lecture : 11 minutes
21 janvier 2020 / Gaspard d’Allens (Reporterre)


La grève contre le projet de réforme des retraites marque le pas après plus de quarante jours. La faute à l’étranglement financier des militants, malgré les caisses de grève. Longtemps pourtant, dans l’histoire du mouvement ouvrier, l’autonomie alimentaire a permis d’arracher de grandes victoires sociales.
À l’allégresse des premiers jours succède la fatigue. Lundi 20 janvier, la grève a été suspendue à la RATP sur une majorité de lignes de métro. À la SNCF, le taux de grévistes n’a jamais été aussi bas depuis plusieurs semaines. L’absence de débouchés, les violences policières et l’obstination du gouvernement à imposer sa réforme sont autant de raisons qui poussent au fléchissement du mouvement. Après plus de quarante jours de grève, la précarité ronge aussi les esprits. Elle bouche l’horizon. Dans les cortèges et sur les piquets de grève, une question taraude : comment subvenir aux besoins élémentaires et continuer à se nourrir, à se chauffer et se loger sans salaire ? Comment payer les factures ?
Si la grève actuelle a entraîné un sursaut de solidarité, avec la multiplication des caisses de soutien, elle a également révélé notre dépendance vis-à-vis du salariat, dans une société de plus en plus urbaine et marchande. Coupé du monde rural et enchaîné au crédit, il est devenu très difficile de se libérer du travail et de s’émanciper. « Sans salaire à la fin du mois, nous n’avons plus rien. Nous sommes dépossédés de nos moyens de subsistance et avons perdu toute forme d’autonomie matérielle », dit à Reporterre, le chercheur François Jarrige.
Dans un entretien avec Libération, l’historien Gérard Noiriel le reconnaît aussi : « Aujourd’hui, nous ne pouvons plus nous permettre d’organiser des grèves longues. » Les crédits à la consommation et l’accès à la propriété nous ont enfermés dans un modèle où nous vivons « sous perfusion ». Le mouvement social en est fragilisé et l’expérience d’une vie, hors du rythme saccadé de l’usine ou de l’entreprise, est rendue plus complexe.

 « Les usines étaient enchâssées dans le milieu rural »

Il n’en a pas toujours été ainsi. Il fut un temps où les ouvriers avaient les moyens de tenir la grève. Grâce, notamment, à leur lien avec la campagne et les paysans. Leur enracinement leur offrait une meilleure capacité de résistance. Les statistiques en témoignent. De 16 jours jusqu’aux années 1930, la durée moyenne des grèves a chuté à 2,5 jours après la Seconde Guerre mondiale. Le chiffre n’a pas cessé, depuis, de baisser. « Les conflits sociaux dans le secteur privé sont désormais très courts et les grèves de plusieurs jours extrêmement rares, constate l’historien Stéphane Sirot. Elles ont laissé place à d’autres pratiques plus ponctuelles, comme la journée d’action et le débrayage, qui consiste à bloquer seulement quelques heures, voire quelques minutes la chaîne. »
Dans le livre Construire l’autonomie, qui rassemble les articles de la revue libertaire Offensive, les auteurs remarquent que ces dernières décennies, « nos vies se sont encombrées d’objets ». La croissance de nos besoins a entraîné une forme d’aliénation. « Nombre d’employés endettés ont déjà dépensé leur paye à peine virée sur leur compte : crédit maison, crédit auto, crédit canapé, découvert bancaire, carte bleue à débit différé… Qui aujourd’hui peut suspendre son activité salariée du jour au lendemain ? » se demandent-ils. L’étau nous enserre. « Le mode de vie petit-bourgeois a envahi nos imaginaires, estime Stéphane Sirot. Nous avons gagné en confort mais perdu en conflictualité. Nous sommes plus fragiles et dépendants de la paye du patron. »
Distribution de pains lors de la grève de Fougères, en 1906 et 1907.
Au début du siècle, les ouvriers en lutte prenaient la clé des champs. La possession personnelle d’une parcelle de terre cultivable était alors une formidable caisse de grève : elle fournissait de quoi vivre à celles et ceux qui n’avaient plus de gagne-pain. Elle permettait d’échapper à la menace du dénuement. Les ouvriers attendaient d’ailleurs l’été pour faire grève. « Ils calquaient le temps de la grève à celui des récoltes, raconte l’historien François Jarrige. Ils compensaient leur perte de salaire en surinvestissant davantage l’activité agricole. »
Reporterre vous propose de replonger dans cette histoire méconnue, inscrite dans les grands récits de lutte. « Les historiens se sont beaucoup intéressés aux discours émis lors les grèves et aux raisons qui poussaient à la mobilisation, moins à leurs conditions pratiques et à la possibilité de leur pérennité », souligne François Jarrige. Une question pourtant essentielle et intrinsèquement liée à l’écologie. « Pour être libre politiquement, il faut être autonome matériellement. »
Cet enjeu avait été bien pris en compte par les ouvriers de l’époque. La souveraineté alimentaire était alors une « arme capitale de la lutte », comme l’affirmaient en 1905 les ouvriers de Longwy, en Lorraine. « Les repas pris en commun entretiennent l’enthousiasme et exaltent la solidarité ouvrière », écrivait le théoricien du socialisme Paul Lafargue dans L’Humanité, le 6 juin 1908. En 1901, à Montceau-les-Mines, en Saône-et-Loire, la grève a duré plus de quatre mois. Pour tenir, il fallait fournir 20.000 repas chaque jour aux grévistes privés de revenu. Des équipes partaient s’approvisionner à la campagne. D’autres négociaient des prix bas avec les commerçants. Des collecteurs de denrées allaient chez les agriculteurs avec une voiture à bras pour recueillir des dons.
Jusqu’à la fin du XIXe siècle, « les usines étaient enchâssées dans le milieu rural, rappelle l’historienne Mathilde Larrère. La coupure entre les mondes ouvrier et paysan s’est opérée très lentement ». En Picardie, comme dans le Var ou le pays de Montbéliard, des ouvriers continuaient à habiter à la campagne. Leur femme exploitait une petite ferme et les hommes se mettaient au travail agricole en revenant de l’usine.
Les maçons de la Creuse, devenus célèbres à partir du milieu du XIXe siècle grâce au député Martin Nadaud, faisaient des allers-retours entre Paris et leurs villages. Ils revenaient pour les moissons ou pour battre les récoltes. Dans son livre, Les luttes et les rêves, une histoire populaire de la France, Michelle Zancarini-Fournel note aussi que « le tissage, l’industrie de la pipe ou l’industrie horlogère dans la montagne jurassienne réalisent l’association entre l’étable et l’établi ». La chercheuse raconte comment, dans le Var, les vignerons se faisaient embaucher à l’arsenal de Toulon de 7 heures à 17 heures avant d’aller tailler leurs vignes. Ils prenaient « des permissions congés » pour les vendanges.

« Aujourd’hui, ce n’est pas Carrefour qui aiderait les grévistes »

Les bassins miniers se trouvaient également à la campagne. Avant que le métier se professionnalise et se transmette de père en fils, les mineurs étaient tous paysans. Ils compensaient le temps mort de l’activité agricole en allant chercher du charbon dans les entrailles de la terre. D’ailleurs, rien ne les prédestinait à s’embaucher à la mine. En fouillant les archives, Michelle Zancarini-Fournel a montré l’hostilité des premiers travailleurs à descendre dans les profondeurs.
Je n’avais pas du tout vocation pour cet étrange métier de mineur. Je tenais peut-être de mon hérédité paysanne léguée par ma mère mon penchant pour la terre, alors qu’aucun atavisme ancestral ne me poussait à aller chercher le charbon à 400 mètres dans le sous-sol.
Archive de la Fédération du sous-sol, manuscrit anonyme­
À l’inverse du salariat, la polyactivité, à la fin du XIXe siècle, apportait au petit peuple une plus grande liberté. Une marge de manœuvre plus importante pour revendiquer. «  La remarquable combativité des bouchonniers du Var, en 1869, s’explique en partie par les bénéfices qu’ils tirent de la culture de parcelles de terre et de la possibilité pour eux d’œuvrer en tant que journaliers agricoles ou bûcherons », analyse ainsi Stephane Sirot. Au cours de la lutte, une cuisine commune fournissait 300 repas par jour. La grève a duré plusieurs mois.
En reportage à Montceau-les-Mines, en 1901, André Bourgeois, l’envoyé spécial des Cahiers de la quinzaine, une revue dirigée alors par Charles Péguy, relevait aussi que les mineurs en grève « jouissaient de quelque aisance ». Ils possédaient la plupart leur maison et un jardin, « d’où ils tiraient légumes et fruits, des lapins, une douzaine de poules, sept ou huit canards. Ils pouvaient tenir plusieurs mois sans paye », écrivait-il.
Soupe communiste lors d’un grève des ardoisiers de Trélazé, près d’Angers (Maine-et-Loire).
D’autant plus, qu’à l’époque, se développait sur tout le territoire une forte solidarité. Au XIXe siècle, peu de grèves se décrétaient nationalement, elles répondaient d’abord à des enjeux locaux. « Pour garder leur clientèle, les petits commerçants et les artisans devaient soutenir la grève, raconte Mathilde Larrère. Il y avait moins d’individualisme. Tout le monde se connaissait. Aujourd’hui, ce n’est pas Carrefour ou Intermarché qui aideraient les grévistes ! »
Un premier tournant a néanmoins eu lieu à la fin du XIXe siècle. « Le capitalisme industriel avait besoin de fixer sa main-d’œuvre. La polyactivité empêchait de développer des modes d’organisation rationalisée et elle permettait aux classes populaires de fuir l’usine », explique François Jarrige.
Il a donc fallu l’établir et briser des modes de vie autonomes pour mieux contrôler la population. Paradoxalement, ce mouvement s’est fait en lien avec les tenants du marxisme, qui pensaient qu’une conscience de classe ouvrière était nécessaire à l’avènement du « Grand Soir ».
Pour ne pas être complètement dépendants des patrons et pouvoir continuer à revendiquer, les ouvriers ont cependant développé, à l’époque, des subterfuges. La fin du XIXe siècle marque l’apparition des « soupes communistes » : des restaurants collectifs se montent dans les villages et les usines en grève. On distribue de la nourriture dans les bourses du travail. Hasard étonnant, celle de Saint-Claude, dans le Jura, sert aujourd’hui à une Amap. À Paris, la fameuse coopérative La Bellevilloise aidait les soupes communistes de la capitale en vendant les denrées à prix coûtant.

« Les ouvriers en grève vivaient la sobriété volontaire »

Gérées par et pour les ouvriers, ces soupes dites « communistes » étaient l’inverse « des soupes populaires », organisées par l’Église ou l’État par souci de charité. Elles avaient pour but l’émancipation des travailleurs. Il faut imaginer qu’à l’époque, le nombre de grévistes connaissait une forte poussée. On comptait, selon les statistiques de l’Office du travail, 222.700 grévistes en 1900, 271.000 en 1904, 430.000 en 1906.
Grâce aux soupes communistes, « on mangeait bien et on mangeait bon, et surtout on mangeait chaud. Tout cela était appréciable pour tenir jusqu’au bout. […] Les grévistes ne mouraient pas de faim », témoignait en 1907 l’anarchiste Georges Yvetot, lors de la grève des travailleurs de la chaussure à Fougères (Ille-et-Vilaine). 4.200 soupes étaient servies chaque jour pendant plus de trois mois.
A Fougèr’s, il existe
Les soupes communistes,
Nos patrons sont vexés
De les voir fonctionner
Ma foi, s’ils s’en désolent,
Les ouvriers s’consolent
Qu’ils viennent tous y goûter ;
Ils seront épatés »
Chanson d’un ouvrier cordonnier à Fougères
Les ouvriers pratiquaient aussi ce qu’ils appelaient « l’exode d’enfant ». Pour avoir moins de bouches à nourrir en ville pendant les grèves, ils envoyaient leur progéniture à la campagne chez des proches ou des soutiens politiques. À Graulhet, dans le Tarn, en 1909, la grève des tanneurs a duré 147 jours. Des milliers d’enfants ont quitté la ville pour être nourris chez des paysans. « Ils ont été accompagnés en défilé à la gare, c’était toute une cérémonie », relate François Jarrige.
Jean Jaurès à Fougères, en février 1907.
Pour le chercheur, « les ouvriers en grève vivaient à l’époque une forme de sobriété volontaire. Ils faisaient perdurer la grève grâce à un réseau de solidarité et d’entraide » qui rendait cette « parenthèse de pauvreté » moins pesante.
Ces histoires font directement écho à ce qui se vit aujourd’hui à proximité de certains territoires en lutte comme Notre-Dame-des-Landes. Des opposants à l’aéroport utilisent désormais les terres de la Zad pour fournir en légumes les piquets de grève et alimenter les combats en ville. À Rennes,des réseaux de ravitaillement ont également vu le jour. Partout en France, des agriculteurs de la Confédération paysanne ont distribué, en décembre 2019, des paniers aux grévistes. Une manière de faire revivre ces longues traditions de lutte.
« L’autonomie peut nous paraître lointaine et inaccessible mais il faut imaginer que c’était le quotidien de milliers d’hommes et de femmes au début du XXe siècle, dit François Jarrige. Certains de nos acquis sociaux sont directement liés à l’endurance des grévistes. « Le fait que ces batailles aient déjà existé doit nous inspirer », estime-t-il. Il ne tient qu’à nous de faire réapparaître ces pratiques et de renouer avec l’autonomie. Nous devons reconnecter le mouvement social au milieu qui le nourrit. C’est, à mon sens, le défi de l’écologie politique. »

lundi 20 janvier 2020

L’incendie révolutionnaire contre la carbonisation de la planète

(sur la deuxième vague mondiale des soulèvements et ce qu’elle combat)

Serge Quadruppani - paru dans lundimatin#226, le 20 janvier 2020

Ce texte a été écrit pour être publié en italien par les Editions DeriveApprodi dans le n°2 du livre-revue Kritik, qui rassemblera des contributions sur le thème énoncé par Franco Berardi (Biffo) :
Dans la deuxième partie de l’année 2019 a commencé un soulèvement qui s’est étendu de Hong Kong à Barcelon et Valparaiso, de Paris à Beyrouth et Bagdad et cent autres villes. Le volcan est en train d’exploser partout, maintenant les coulées de lave doivent converger dans une commune imagintion stratégique. (…) Hétérogène dans ses formes, le soulèvement a une origine commune : le refus de l’appauvrissement provoqué par des décennies d’absolutisme néo-libéral, le refus de subir la violence financière, et de vivre dans des conditions d’humiliation. (..)Les glaciers fondent, les océans montent et les forêts brûlent : cette fois, nous ne pouvons pas nous rendre. Si le soulèvement doit être étouffé par la violence du système financier uni à la résurgence du fascisme, alors il ne restera plus qu’à se résigner à l’extinction.
Et il y eut de la grêle et du feu mêlés de sang, qui furent jetés sur la terre ; et le tiers de la terre fut brûlé, et le tiers des arbres fut brûlé, et toute herbe verte fut brûlée.
Apocalypse, 8-7
On est là, on est là
Pour l’honneur des travailleurs et pour un monde meilleur,
On est là
chant des Gilets Jaunes

Crise de la gouvernementalité

En 2001, après le G8 de Gênes, j’avais publié un texte d’analyse de ces journées. Évoquant celle du 22 juillet, marquée par une énorme manifestation dans laquelle des personnes de tous âges, souvent en famille, venues de toute l’Italie, criaient leur indignation après l’assassinat de Carlo Giuliani, j’avais été frappé par le comportement des forces de l’ordre, qui m’avait paru une véritable nouveauté :
« Couper en deux une manif pacifique de trois cent mille personnes, en grenader le cœur et s’acharner à arroser de lacrymos les manifestants refluant en désordre dans des ruelles est une pratique assez inattendue, qu’on imagine plutôt venir d’une dictature en crise. Quand j’ai vu les flics faire ça, j’ai eu bien plus la trouille que la veille au plus fort de l’affrontement : on avait l’impression qu’ils étaient capables de tout. De fait, à part tirer dans la foule, ils ont tout fait. » [1]
Attaquer sans motif particulier et avec une brutalité extrême une manifestation où voisinent toutes sortes de gens de tous âges, y compris des familles avec enfant, cette pratique qui me parut sur le moment si exorbitante, et si lourde de dangers de dérives autoritaires, est devenue depuis un an l’ordinaire du traitement des manifestations françaises, que ce soit celles des Gilets jaunes, ou celles, depuis plus d’un mois à ce jour, des opposants à la contreréforme des retraites.
En s’appuyant sur des comparaisons historiques, des auteurs critiques du discours sécuritaire soutiennent qu’il n’est pas vrai que la violence augmente dans les sociétés contemporaines. Bien au contraire, affirment-ils, globalement, elle régresse. Il y a pourtant un secteur qui semble échapper à cette tendance. S’il y a bien un niveau de violence qui est en train de monter dans les sociétés contemporaines, c’est celle qui cible les contestations et les protestations populaires. En France, la police a fait autant de blessés graves dans la dernière année que dans les 20 qui l’ont précédée. En Irak, à Haïti ou au Chili, ce sont des escadrons de la mort qui s’en prennent aux opposants. A Hong-Kong, les enlèvements et disparitions forcées alternent avec les déportations en Chine continentale. En Iran, le massacre pur et simple a écrasé la révolte de novembre.
Cette hausse du niveau de la répression trahit l’inquiétude des gouvernants et leurs difficultés à trouver des stratégies autres que répressives pour affronter l’ingouvernabilité croissante des populations. En particulier, la politique de la peur [2], qui a connu un immense essor après 2011, et qui est censée recréer une unité nationale contre un ou des ennemis largement fabriqués, ne parvient plus, souvent, à s’imposer. Par exemple, dans les manifestations-fleuves d’après l’attentat contre Charlie Hebdo, il y a eu la mise en scène spectaculaire d’un amour éperdu de la population pour « sa » police, avec des gens qui offraient des fleurs aux policiers, ou qui applaudissaient les tireurs d’élite sur les toits et Renaud, mauvais chanteur catalogué contestataire a écrit une chanson intitulée « j’ai embrassé un flic ». Or, à partir de 2016 et des manifestations contre la loi travail, on a commencé à crier le fameux slogan « tout le monde déteste la police ». Et avec la répression qui s’est abattue sur les gilets jaunes puis sur le mouvement contre la contreréforme des retraites, ce sont toutes les semaines des dizaines de milliers de gens qui reprennent ce cri. 
L’Etat d’Urgence, instauré après les attentats du 13 novembre 2015 au Bataclan et ailleurs, entraînait notamment l’interdiction des manifestations. Cela n’a pas empêché qu’une première manifestation ait lieu 9 jours plus tard : prévue au départ en soutien aux migrants, elle avait été interdite mais elle se tint quand même et se transforma largement en manifestation contre l’état d’urgence. Puis, constatant que celui-ci s’appliquait principalement aux opposants à la Cop 21 qui devait se tenir durant cette période à Paris, nous avons, avec une dizaine d’intellectuels, lancé un appel public à braver l’état d’urgence [3]. Violemment attaqué par la police, notre rassemblement de plusieurs milliers de personnes place de la République a pourtant prouvé que la politique de la peur n’allait pas réussir à étouffer la colère sociale : ce qui fut démontré l’année suivante avec les manifestations contre la loi travail et le mouvement des Nuits Debout. L’Etat d’Urgence n’a depuis été levé que pour laisser la place à son introduction dans la loi commune. Ses principales dispositions ont été si bien conservées que les policiers ont pu continuer, en dehors de tout contrôle judiciaire, à opérer des blitz nocturnes (portes défoncées, mise à sac de l’appartement, plaquage au sol et menottage de ses habitants par des policiers masqués et surarmés), contre des écologistes, des antifascistes, des opposants à la loi travail ou des gilets jaunes soupçonnés de violence en manifestation. Ce recul des garanties du droit n’a empêché ni le mouvement des gilets jaunes ni celui qui, commencé fin 2019, se développe encore et s’étend à de nombreux secteurs (santé, éducation, énergie…) à la date de rédaction de ce texte.
Le recul des garanties juridiques, s’ajoutant à l’essor sans précédent des violences policières, et à un acharnement judiciaire exorbitant contre les contestataires, met en pleine lumière le fossé qui va s’élargissant entre deux mondes, celui des institutions et des médias dominants, et celui de la vie quotidienne et des passions de larges secteurs de la population française (en Italie, il me semble qu’une telle fracture n’est aussi visible que dans la vallée de Susa ou du côté de Riace et quelques autres lieux).
Echec de la politique de la peur, échec des unions sacrées nationalistes. Exécuté en dehors de toute légalité internationale dont les Etats Unis se sont totalement affranchis depuis 2001, l’assassinat du boucher Soleimani par le boucher Trump pouvait faire craindre qu’une fois encore, comme cela a été le cas en Syrie, la guerre dévore la révolution. Après les centaines de tués de la répression des émeutes en Iran, et les funérailles du chef des Gardiens de la Révolution suivies par un million de personnes (chiffre au fond peu significatif, dans un pays de 82 millions d’habitants, où les capacités de mobilisation, y compris forcées, des milices du régime sont immenses), on pouvait craindre que l’union sacrée anti-américaine étouffe encore une fois l’insoumission de larges pans de la population, qui couve depuis deux décennies. Mais la destruction en vol, par erreur, d’un avion de ligne emportant les espoirs des familles bourgeoises americano-iraniennes a montré l’incurie du régime et entraîné des manifestations qui commencent à déborder du monde étudiant. On pouvait craindre aussi que l’affrontement sur le sol irakien des puissances américaine et iranienne y relance la rhétorique d’un grand Satan et les affrontements interconfessionnels, mais les manifestations irakiennes ont rassemblé chiites et sunnites dans le refus des ingérences. Sans sombrer dans une théorie du complot, quand on voit le caractère purement symbolique des répliques de l’Etat iranien à l’assassinat de son proconsul, et le ton arrangeant adopté ensuite par Trump, on est porté à voir derrière ces gesticulations, outre le jeu traditionnel des puissances qui s’affrontent en évitant la guerre, un arrière-plan de mise au pas des populations, une manière de ramener les peuples de la zone (Iran, Irak, Liban) dans des logiques que les puissances étatiques et économiques savent maîtriser. Comme on le voit à cette heure, il n’est pas sûr que ça marche.

L’ère des soulèvements mondialisés

A la première vague d’insubordination des peuples, commencée avec les insurrections arabes et jamais vraiment retombée, succède déjà une nouvelle caractérisée par un approfondissement de la circulation des modalités de la révolte. Si Tahrir a étendu son influence sur la planète, de la Puerta Del Sol et Gezi Park, Madison, Sarajevo, jusqu’aux Nuits Debout françaises, c’est par la seule modalité de l’occupation des places. Mais nous voici entrés dans l’ère des soulèvements mondialisés. D’un bout à l’autre de la planète, gilets jaunes et lasers, applis et slogans, techniques du saccage et modes d’invasion pacifique, la grammaire de la révolte se partage toujours davantage. D’Alger à Santiago, de Bagdad à Hong-Kong, de Quito à Khartoum, de Conakry à Beyrouth, des millions de gens se sont mis en mouvement, des centaines de personnes sont déjà mortes et des centaines de milliers reviennent pourtant affronter les gaz et les balles. Un mot d’ordre multilingue est apparu, projeté sur la façade aveugle d’un gratte-ciel au Chili, ou bombé sur un mur à Hong-Kong : « Nous ne retournerons pas à la normale, car c’était la normale le problème ». La normale aujourd’hui, c’est la poursuite implacable, depuis 40 ans, de la mise aux normes pinocheto-thatchériennes des sociétés cependant que la planète brûle, que l’eau manque sur terre tandis que les mers montent et se vident de vie, que l’air devient de plus en plus irrespirable à Sidney, à Sao Paulo, à Mexico, à Pékin et à Delhi.
Les historiens du futur retiendront que les années 20 du XXIe siècles furent marquées par une deuxième vague de soulèvements multiples et multiformes, unifiés par leur ennemi : une normalité irrespirable.
On ne cherche pas à mettre sur le même plan l’immolation par le feu de Mohamed Bouazizi à Sidi Bouzid et les discussions byzantines sur la rédaction d’une nouvelle constitution place de la République à Paris, la geste héroïque de la résistance syrienne laïque et communaliste anéantie par les bombes et la torture, et le mouvement Occupy étatsunien, avec son étrange rituel de répétition par cercles concentriques du discours des orateurs démunis de micro et sa dispersion par les gaz au poivre.
Mais il faudrait être muni d’épaisses lunettes idéologiques pour ne pas voir d’étonnantes similitudes, par exemple, entre la naissance du mouvement des gilets jaunes contre une taxe sur le carburant et la révolte en Equateur contre la décision gouvernementale de mettre fin aux subventions publiques aux carburants ou celle de la rue iranienne contre l’augmentation de l’essence : dans un monde qui nous a tous rendus dépendants des énergies fossiles, la mauvaise administration de leur prix peut avoir les mêmes effets que, naguère, l’augmentation du prix du pain ; il faudrait être singulièrement aveugle pour ne pas remarquer les ressemblances entre les thématiques anti-corruption, du Monténégro (2012) à Djakarta et Alger (2019) en passant par Sarajevo (2014), Bucarest et Manikeng (2018), ou entre les questions posées par l’occupation de Gezi Park et celle des zad. Comment ne pas voir aussi la similitude des processus qui conduisent nombre de ces mouvements lorsque la revendication de départ a été plus ou moins satisfaite, à refuser de s’arrêter et à s’étendre même, en multipliant les revendications et en exprimant une remise en cause plus générale ? Ainsi du mouvement des gilets jaunes, passé du refus d’une taxe à la l’exigence de démission de Macron, ou de celui de Hong-Kong, passé de l’abrogation de la loi d’extradition au refus pur et simple du pouvoir de Pékin.
Mais la principale similitude qu’on peut repérer c’est dans la manière dont ces mouvements apparaissent et se perpétuent malgré la répression. Leur spontanéité et leur inventivité va de pair avec leur distance à l’égard de la démocratie institutionnelle (quand elle existe), comme avec les organisations existantes censées prendre en charge les revendications du citoyen. Même quand les syndicats, comme en Bosnie ou en Equateur (ou en France pendant les manifestations contre la loi travail), sont en partie à l’origine de la mobilisation, on constate une dynamique d’autonomie et d’auto-organisation, plus ou moins achevée, et qui a plus ou moins le temps de se perfectionner. En même temps que cette dynamique, le répertoire des actions est presque toujours le même : occupation éphémère des rues, accompagnée parfois de celle plus durable des places, affrontements avec la police, jusqu’à l’émeute.
La création d’une autre temporalité que celle de l’économie et de l’Etat est aussi le point commun à tous ces mouvements. Leur capacité à persister sur de très longues périodes grâce à des rendez-vous réguliers spontanément fixés, vendredi ou samedi selon les aires culturelles, est une des caractéristiques qui force l’admiration tant elle exige de courage face aux exactions du pouvoir. A l’inverse des démobilisantes mobilisations syndicales suffisamment échelonnées pour éteindre la combativité, les rendez-vous réguliers permettent d’affirmer et de renforcer à chaque fois un peu plus la puissance du mouvement. Le seul fait que des milliers de gens continuent chaque semaine à se retrouver, obligeant le pouvoir à noyer de gaz les centres-villes, cette seule insistance à persister fait sentir à tout un chacun que rien n’est réglé. L’obstination ralentit le temps. En revanche, qu’elle soit l’explosion d’une colère trop longtemps contenue, ou réaction aux férocités de la répression, l’émeute l’accélère. La réussite des gilets jaunes aura été d’avoir su alterner accélérations et ralentissement, en utilisant la capacité d’intimidation de l’émeute pour obtenir des concessions, ce qui lui a donné d’autant plus de force pour durer.
Souvent la création et le maintien d’espaces de délibérations permet au mouvement d’imposer son propre rythme. Mais une autre forme d’épuisement le guette, quand la création des conditions d’une autonomie de la parole devient sa principale activité. Les Nuits Debout offrent un exemple caricatural de cette hypertrophie du débat, avec leurs interminables et vétilleuses discussions sur la procédure et un formalisme démocratique d’autant plus poussé qu’on ne faisait plus que cela : discuter. Des exemples réussis d’un équilibre entre actions et discussions sont sûrement à chercher du côté de Hong-Kong ou de la place Tahrir.
L’Empire n’est pas une construction politique pyramidale comme pouvaient l’être les anciens empires mais un entrelacs de réseaux de puissances dont chacune n’exerce pas forcément son emprise aux mêmes niveaux ni de la même manière que les autres. Il en découle que ce à quoi se heurtent les rebelles est infiniment plus complexe qu’un pouvoir étatique ou un impérialisme à l’ancienne. Les patrons du CAC 40 qui, effrayés par la mise à sac de leurs beaux quartiers, ont téléphoné à Macron pour lui demander de lâcher du lest aux gilets jaunes appartiennent à cette hyperbourgeoisie mondiale dont les activités n’ignorent pas les frontières mais en jouent pour leur plus grand profit. L’acharnement à crever les yeux, brûler les poumons, briser et emprisonner les corps, auxquels, une fois le temps de l’affolement passé, les gilets jaunes se sont heurtés, la bride lâchée alors aux instincts fascisants des policiers et aux réflexes de classe des juges, tout cela ne découle pas tant de la personnalité psychorigide du président, que du caractère impératif de la mission dont il a été chargé par une classe planétaire : achever la mise aux normes néo-libérales de la France. Après avoir fait surgir Macron du néant, c’est-à-dire du vivier des innombrables nullités formatées par les écoles de commerce, l’hyperbourgeoisie mondialisée pourrait fort bien, par quelque opération médiatico-judiciaire aussi miraculeuse que celle de son avènement, le renvoyer à son néant. C’est la conscience de cette fragilité qui explique sans doute les aspects baroques du personnage, sa compulsion à insulter, son extrême arrogance, le même genre de conscience étant sans doute aussi à l’origine des comportements erratiques d’un Trump ou d’un Bolsonaro.
Pour toutes celles et tous ceux qui, de par le monde, se révoltent contre ce fait que, décidément, argent et pouvoir ont un peu trop tendance à ruisseler vers le haut, il y là une difficulté majeure : identifier, au-delà de la figure d’un leader plus ou moins folklorique, l’ennemi ultime. Ainsi la Commune de Quito, en prenant pour cible le parlement et le président, s’est-elle arrêtée, tout comme les gilets jaunes, à l’exécutant zélé d’une politique mondiale décidée ailleurs depuis des décennies. Moreno a fait des concessions mais le cours néolibéral qu’il incarne ne s’arrêtera pas tant que son opposition ne sera pas comme lui, sans frontières.

Contre l’ennemi unique, la multitude des mondes

L’Internationalisme reposait sur un double arrimage, à la condition ouvrière et aux Etats nations. A présent que l’évolution du travail rend toujours moins soutenable l’idée (qui a toujours été fausse) selon laquelle existerait un groupe social qui, de par sa position dans la société, serait seul à même de renverser le capitalisme, à un moment de l’histoire où les Etats ne représentent plus qu’une échelle parmi d’autres dans le réseau des puissances, la volonté de donner une portée universelle aux innombrables manifestations à l’origine d’une crise mondiale de la gouvernementalité ne peut pas prendre le visage d’une Internationale.
Tenter d’organiser dès à présent une coordination des révoltes n’aboutirait qu’à créer une caricature néo-léniniste, une micro-bureaucratie sans prise sur le réel, une ONG de plus. Ces dernières années, on a constaté la difficulté à faire converger sur le territoire national des luttes qui poursuivent chacune leur propre but : la liberté de circuler pour les sans-papiers et la fin des exactions policières dans les quartiers populaires, la bataille contre le réchauffement climatique et celle contre le nucléaire, le combat contre les pollutions de telle usine ou contre la fermeture de telle autre (ou de la même !), l’opposition aux grands projets inutiles et imposés. Répéter au niveau mondial le mantra de la convergence des luttes signifierait seulement mondialiser la défaite.
Comment ne pas se réjouir de voir des manifestants revêtir un gilet jaune, de la Belgique à l’Irak, de voir apparaître des parapluies dans les manifs du samedi et d’entendre une prise de parole au nom du mouvement de Hong-Kong lors d’une action menée par Extinction Rébellion de concert avec quelques autres collectifs comme le comité Adama, Cerveaux Non Disponibles et encore et toujours des gilets jaunes ? Il est certes excellent que les oppositions à travers le monde s’adressent des signaux de complicité, et au-delà, on peut souhaiter qu’elles se connectent toujours plus, qu’elles cherchent des alliances entre elles et avec tout ce qui combat les effets destructeurs de la civilisation de l’Empire. « Fin du monde » et « fin du mois » : la jonction des deux thèmes signale la naissance d’une conscience collective susceptible de désigner enfin, au-delà des gouvernants et des puissances impériales, l’ennemi ultime : le développement capitaliste.
Une pratique commune est-elle possible contre l’ennemi ultime ? Qu’y a-t-il de commun entre l’imaginaire et la vie quotidienne des rebelles de Hong-Kong qui dans leur majorité nourrissent bien des illusions sur les vertus de la démocratie capitaliste, et ceux des papous, qui constatent les dégâts que celle-ci inflige à leur sol, leurs liens communautaires et leur culture ? Le monde d’un chômeur irakien est très loin de celui d’un noir américain qui clame que sa vie compte, et il n’est guère plus proche de celui des Algériens lassés de leur kleptocratie. Il me semble que pour l’heure, la principale pratique possible, est celle de l’échange, du contact entre les mondes.
Oui, nous avons un ennemi commun. Mais cette généralité-là sera d’autant plus forte qu’elle aura été vécue de mille manières singulières, suivant les lieux et les moments. Avant de chercher à tout prix un discours unificateur, il me semble que la première tâche est d’approfondir les singularités, y compris celles qui ne sont pas immédiatement compatibles entre elles. A chacun, d’ores et déjà, là où il est, c’est-à-dire à partir de sa propre réalité non seulement spatiale mais aussi sociale-historique, de prendre parti dans ce qui s’annonce comme la querelle décisive de ce début de millénaire, celle qui oppose nos utopies à un ordre capitaliste qui entend gérer jusqu’à la fin la catastrophe qu’il engendre. Plus nous serons singuliers, plus nos rencontres seront riches, et plus aura de sens l’élaboration collective de stratégies communes pour réaliser ce qui est désormais le projet révolutionnaire de notre temps : rendre le monde respirable.
Ce qui donne en grand partie sa force au mouvement actuel, c’est sa giletjaunisation. La base syndicale qui est le cœur battant du mouvement, qui a empêché les syndicats de l’enfermer dans le rituel des manifs mensuelles, tire sa combativité d’aujourd’hui à la fois de l’échec des précédentes mobilisations et de l’exemple des gilets jaunes. Une partie de la base syndicale était gilet jaune. Beaucoup de syndicalistes qui se trouvaient sur les rond-points et ils y ont constaté à la fois le courage et la persévérance du mouvement, et le fait qu’il a réussi à ébranler le pouvoir macronien. Aujourd’hui, dans les manifestations, y compris sous les banderoles des syndicats, on chante non pas l’Internationale, mais les chants que les gilets jaunes ont créé à partir de ceux des supporters de foot. Ce rôle éminent des clubs de supporters, on le retrouve d’ailleurs de l’Egypte à l’Algérie et partout où ils furent le dernier refuge d’une créativité populaire non domestiquée.
Le plus célèbre de ces chants a pour refrain : « On est là, on est là, même si Macron ne le veut pas », exprimant ainsi la conscience que la simple affirmation de la présence est subversive. On est là où on ne devrait pas être, on est là où on veut pas qu’on soit, et cette affirmation magnifique n’a pas fini de produire des effets. 
Ce texte a été écrit entre le moment où des professeurs de Clermont-Ferrand ont jeté leurs manuels par-dessus les grilles du rectorat tandis qu’au centre de déchet d’Ivry, le plus grand de la région parisienne, les grévistes résistaient à l’attaque de la police et soudaient le portail d’entrée, en même temps que les personnels hospitaliers de l’hôpital Saint Louis à Paris jetaient leurs blouses blanches devant le directeur venu leur présenter ses vœux (reprenant le geste des avocats de Caen devant la ministre de la justice), et le moment où le rectorat de Paris a été envahi par le Black Prof, regroupement d’enseignants en lutte auxquels s’étaient joints des grévistes de toutes les branches. La circulation des trains n’est toujours pas revenue à la normale, pas plus que le métro parisien. De très nombreux terminaux de port, entrepôts et raffinerie, dépôts de bus et de cars ont été ou sont encore bloqués. Les cheminots et les employés du métro en sont à leur 42e jour de grève. Honneur à elles et eux,
la lutte continue !
Serge Quadruppani